mardi 13 novembre 2012

CONSCIENCE, PENSEE ET POESIE. Autour de Michel Henry, Heidegger, d'Alexandre Quaranta, d'Henri Bergson et de Stephen Jourdain. Les secrets de la pensée (Episode 1).

Michel Henry à propos de son livre La Barbarie disait :

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Son propos prolonge à l'évidence celui de Heidegger.
  
Dans Question III s'inscrivant comme héritier de la tradition mystique rhénane, Heidegger écrivait :
La pensée qui calcule ne s'arrête jamais, ne rentre pas en elle-même. Elle n'est pas une pensée méditante, une pensée à la poursuite du sens qui domine dans tout ce qui est.
Quand Heidegger oppose à l'arraisonnement technologique la poésie, on peut semble-t-il rester sur notre faim. Comment la poésie peut-elle faire face aux projets transhumanistes les plus discutables ? Nous avons par ailleurs envisager les limites de la technique comme celle de la conscience mentale montrant ainsi une tendance discutable à vouloir parler de l'expérience spirituelle du point de vue de la science mais en quoi la poésie pourrait être pour la pensée du spirituel plus décisive que la science ?
De nombreux maîtres et penseurs spirituels ont pointé l'importance du regard poétique pour pénétrer au plus profond de la pensée méditante voire pour émerger au-delà de la pensée à même la source de ce qui est. 

Alexandre Quaranta prolongeant à l'évidence l'enseignement de Douglas Harding écrit  dans S'étonner d'être, édtions Accarias L'Originel, p.99-100:
Dans la perception pure, il ne s'agit pas bien sûr de bruler ces savoirs ni de devenir incapable de reconnaître ou différencier le moindre objet. Ce serait alors plus proche d'une pathologie que d'une liberté et d'un épanouissement de la sensibilité; et c'est d'ailleurs une pathologie répertoriée, connue sous le nom d'agnosie visuelle. Il s'agit plutôt de mettre entre parenthèse ces savoirs, de garder étanche la cloison qui doit séparer le domaine perceptif du domaine de la pensée, le domaine "présentation" (c'est-à-dire la vision de ce qui nous est donné dans l'instant, sans rajouts) et le domaine de la représentation.
Ceci nous amène à dire immédiatement que la perception pure d'un objet peut être considérée comme la vision de la manifestation d'une idée : l'objet relatif devient absolu. A travers l'objet, on rejoint l'idée pure.
Prenons un exemple pour récapituler. Une boîte d'allumettes est posée en face de nous, à vingt centimètres. Nous croyons qu'elle a six faces alors que nous n'en voyons que trois. Nous savons beaucoup de choses. Nous savons que c'est une boîte, et que c'est une boîte d’allumettes. Nous savons ce qu c'est qu'une allumette et son utilité. Cependant, nous ne voyons pas les allumettes; elles ne sont pas une donnée de perception. Nous prolongeons notre perception par une représentation, mais nous n'avons généralement pas conscience de ce mécanisme furtif qui a pour effet de nous voiler la perception de l'objet dans sa fraîcheur, et, ultimement, dans son mystère infini.
Parce que nous savons aussi que la boîte est un parallélépipède, nous injectons le volume dans cette boîte que nous avons rempli d'allumettes.
La boîte possède des couleurs, et nous avons des noms pour ces couleurs; nous les plaquons immédiatement sur la perception de la boîte, là aussi, le plus souvent sans nous en rendre compte.
On notera que Alexandre Quaranta associe représentation et pensée qu'il sépare de présentation et idée. Comme nous y invite Douglas Harding il s'agit de court-circuiter le monde des représentations mentales pour frayer avec les perceptions pures dans leur "fraîcheur incommensurable".
 Ceci rejoint Bergson qui dans Le Rire écrivait p.117-118 :
Enfin, pour tout dire, nous ne voyons pas les choses mêmes; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux si cette forme ne se dissimulait déjà derrière les besoins qui ont créé le mot lui-même. Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont de personnel, d’originellement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre ? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais le plus souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même, dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe.
Ce que ce texte de Bergson souligne à travers la distinction perception/représentation et que la description phénoménologique d'Alexandre Quaranta à la suite de Douglas Harding vise aussi est une distinction qui met donc en jeu la dimension poétique de la vie. La représentation et son langage risque à tout moment et même la plupart du temps d'évincer cette dimension poétique de la vie qui nourrit notre conscience par-delà notre discours intérieur. Dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience [1927], PUF, 1965, p.123-124, Bergson écrivait déjà en ce sens :
Ainsi chacun de nous a sa manière d’aimer et de haïr, et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité tout entière. Cependant le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les hommes ; aussi n’a-t-il pu fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine, et des mille sentiments qui agitent l’âme. Nous jugeons du talent d’un romancier à la puissance avec laquelle il tire du domaine public, où le langage les avait fait descendre, des sentiments et des idées auxquels il essaie de rendre, par une multiplicité de détails qui se juxtaposent, leur primitive et vivante individualité. Mais de même qu’on pourra intercaler indéfiniment des points entre deux positions d’un mobile sans jamais combler l’espace parcouru, ainsi, par cela seul que nous parlons, par cela seul que nous associons des idées les unes aux autres et que ces idées se juxtaposent au lieu de se pénétrer, nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage. 
On notera ici qu'une forme de pensée distincte du langage usuel est réhabilité. Quelle est cette pensée de l'âme qui n'est pas langage et qui est ici réhabilitée ? Une pensée proprement poétique. Elle n'est pas le fait de notre ego mais elle est plus proche de ce que je suis, Moi que notre vision égocentrique et ses représentations problématiques composées d'imitations irréfléchies, de citations non questionnées et d'actions caricaturales.
La poésie (comme essence de l'art de vivre et de créer) mieux que la raison toujours complice de la représentation impersonnelle peut donc pointer l'individualité de notre pensée comme de la perception pure que le langage réduit à ses formulations générales trahit. Celui qui vit en poète par son acte intérieur qui a du style donne au langage une couleur reconnaissable entre toutes. Il fait sonner les mots entre eux de façon si justes qu'ils font échapper au sortilège d'un monde de représentations, un monde toujours vieux (aussi vieux que les mots que les impressions individuelles et poétiques sont toujours neuves et fraîches) et déjà usé (juste utile et le plus souvent utilisé jusqu'à la moelle car toujours ré-utilisé). 


Stephen Jourdain développe ce thème dans La bienheureuse solitude de l'âme, p.96-97 :
Question : Si je tente de toucher en moi ce sentiment d'être, je pense tout de suite à la poésie, à la musique, plus qu'au raisonnement.
Steve : Bien sûr. C'est le domaine de la sensibilité, ce sont tous ces chocs que l'on peut éprouver avec la musique, la poésie. Nous sommes là dans la bonne dimension - à condition de bien comprendre qu'il ne s'agit pas d'une sorte d'annexe, charmante, mais hélas peu sérieuse, subjective, "livresque", du très sérieux Réel. A un moment de notre vie, la musique, la peinture, les livres, nous ont apporté des joies profondes, nous avons été élevés, verticalisés ; jamais plus nous n'avons été les mêmes.
Mais  les années passent, et l'on se dit : "Allons, tout ça n'existe pas réellement, ce n'est que de l'art". Erreur monumentale ! Il y a beaucoup plus de réalité vraie dans Voyage au centre de la terre ou dans Tropique du Capricorne que dans toute perception triviale et utilitaire.
La perception utilitaire est sans valeur ni réalité.
... Bien sûr, le fin du fin serait de comprendre que la poésie n'est pas confinée dans le recueil de poèmes, qu'il est une chose telle qu'une poésie vécue, que le monde qui s'étend au-delà des étroites limites du recueil, est, dans sa vérité, poésie pure !
Question : Écarter comme un imposteur le monde matériel, poétiquement misérable ?
Steve : Ne prendre en compte que cette hyperpoésie qu'est l'impression de matière, unique réceptacle de la vraie matière.

Tout est chant. Notre champ de conscience est un ... chant.


La pensée a donc pour mission de poser l'oreille contre la cloison du monde des impressions poétiques, ce chant de la conscience libéré des représentations et des raisonnements pour tenter de déchiffrer ce qui s'y vit. Il y a un rapport à la perception pure et donc une phénoménologie mais la phénoménologie se doit d'être poétique pour évoquer ce qui échappe au langage à savoir la singularité de l'impression. 

Mais dès lors cette pensée de l'authentique manière d'être MOI, comment est-elle vue de l'autre côté de la cloison qu'elle même forme ? En effet une pensée de l'authentique manière d'être MOI n'en reste pas moins encore qu'une dérivation de MOI. Qu'est-ce que la pensée vue à partir de MOI ?

A suivre ...