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mardi 23 juillet 2024

CE QUE NOUS APPREND LA PSYCHOSPIRITUALITE PLATONICIENNE



Schématisation de la vision psychospirituelle du Socrate de Platon

LA LIGNEE SPIRITUELLE SOCRATIQUE SE CARATERISE EN SON ORIGINE PAR UNE INDIVIDUATION DE LA SAGESSE 

Je me sens relié à la tradition philosophique occidentale et à la figure de Socrate.

J'admire ce maître dont les disciples ne sont pas des copies et n'ânonnent pas un enseignement qu'ils auraient reçu de lui. Dans l'histoire de la spiritualité, on voit peu d'équivalent sur ce point.



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Antisthène, un des disciples de Socrate, mettait un vieux manteau usé et troué pour lui ressembler en mieux. Il faisait de la modestie de train de vie de son maître un modèle ascétique à dépasser. Socrate lui asséna que par les trous de son manteau, on voyait sa vanité. 
Ce qui est alors manqué par Antisthène est l'authenticité de son âme : une âme n'est jamais en concurrence mimétique, ni en conformisme anticonformiste.
Aristippe de Cyrène, aux bains publiques, vola le manteau troué d'Antisthène pour le porter. Antisthène pouvait soit sortir nu, soit mettre les habits luxueux laissés là par Aristippe, cet autre disciple de Socrate qui plaçait les plaisirs vécus de façon détachée au-dessus de tout.On dit qu'Antisthène choisit la honte, pour lui, des vêtements luxueux. Dans la rue, Aristippe l'attendait habillé de ses hardes et l'apostropha, pointant la racine d'inauthenticité de sa honte.
Parmi ceux qui suivirent Antisthène, émergeront les cyniques qui valorisèrent la liberté nudiste, le renoncement libérateur aux normes sociales de la honte, quand le manteau n'était pas nécessaire. Emergeront aussi les stoïciens, ceux qui valorisèrent l'acceptation de ce qui est et le détachement au-delà du renoncement, c'est-à-dire une égalité intérieure face aux circonstances et conditions de vie changeantes, certains porteront le costume de l'exclave et d'autres celui de l'empereur. Antisthène lui-même n'aurait-il pas favoriser ces récits défavorables sur lui pour au final favoriser l'authenticité d'âme de ses élèves ?


Dans la tradition philosophique occidentale, quand elle a la fibre socratique, la sagesse n'est pas qu'une réalisation impersonnelle, la réalisation d'un état de conscience qui nierait toute dimension personnelle de l'absolu. L'amour de la sagesse, en Occident, passe par une transformation de la personne, éventuellement par la révélation d'un rayon d'âme émané du soleil Divin. L'âme dont parle ces sagesses socratiques n'est pas à confondre avec l'identité d'un ego, comme certaines pensées chrétiennes et postchrétiennes le font.


Entre ses disciples Platon, Antisthène, Aristippe, Xénophon, Euclide de Mégare et tant d'autres, il ne s'agit pas de condamner untel qui dévierait d'un enseignement originel de Socrate. Ce serait et cela a toujours été une trahison de l'esprit socratique. Socrate entendait aider les âmes à se rappeler les idées ou formes intelligibles concernant la sagesse qu'elles peuvent singulièrement contempler. D'ailleurs, on ne peut pas rencontrer Socrate qu'à travers le Socrate de Platon. En lisant Xénophon ou ce qu'en disent les cyniques, les stoïciens (issus d'Antisthène), les cyrénaïques (le courant d'Aristippe), etc., on aura une meilleure approche de sa maïeutique qui individue la pensée d'une âme autant qu'elle lui donne un accès à des réalités universelles.

Ne confondons pas les idées de Platon et ce qu'on nomme couramment idée. Aider une âme à réaliser une idée ou une forme intelligible revient ici à aider ainsi une âme à participer aux forces-valeurs du soleil du Bien, au rayonnement de la source de toute chose qui est le soubassement de l'harmonie cosmique. 

LA VOIE SPIRITUELLE SOCRATIQUE DE L'ÂME EST AUSSI UNE VOIE DEVOTIONNELLE

L'amour du Beau, du Vrai et du Bien, la soif de justice, dans la champ de la spiritualité, relève aussi de ce qu'on désigne comme voies spirituelles de la dévotion. La lecture intellectualiste des socratiques manquent souvent cette aspiration dévotionnelle au Beau, Bien, Vrai qui imprègne cette approche philosophique spirituelle. On voit Socrate de Platon faire des sacrifices et des prières, on voit des stoïciens contemplatifs, nous invitant à l'aspiration et à la gratitude dévotionnelle.
C'est cette dévotion qui permet, selon Socrate selon Platon, une sublimation de l'énergie des désirs appétits et de la sensibilité à la beauté :


LA VOIE SPIRITUELLE DE L'ÂME ET LA REMINISCENCE

Socrate ne transmet pas un savoir comme d'un liquide d'un récipient à un autre, il cherche à ce qu'on retrouve en soi les éléments de sagesse dont le souvenir peut être objet de réminiscence, rappel de forces-valeurs vivantes de la Vie, qu'une vie humaine mentale focalisée sur les biens matériels et sociaux peut aisément oublier. Le Bien, le Beau, le Vrai est donc plus que ce qu'on entend usuellement en français par une idée. Pour Platon, prendre conscience pleinement d'une idée revient à réaliser la source de ce qui est. Nous avons, dans nos vies humaines, perdu de vue l'absolu, la Vie sans mort, source de toute vie. Nous ne ressentons plus la dimension individuelle qui participe de la Vie sans mort, l'âme. 
Pour nous, l'âme est une croyance que nous avons ou nous n'avons pas. 
Parfois vaudrait mieux que nous soyons incroyants plutôt que d'avoir une croyance qui nous amène à prendre notre ego, notre identification à un ensemble de flux incohérents et impermanents mentaux, émotionnels et physiques, pour notre âme.
Kant, Fichte et Schelling peuvent nous ramener à Platon, quand ils pointent la phénoménalité de notre ego, dont les apparences sont temporelles et spatiales et, par là, notre incapacité mentale à en saisir sa chose en soi racine, une âme irréductible à notre sensibilité consciente temporelle et spatiale, faisant un extérieur et un intérieur de notre champ de perception.


Socrate, par son attitude, nous témoigne non pas  de ses seuls pressentiments justifiés rationnellement de l'âme, mais il nous laisse à penser qu'une réalisation de cette quatrième dimension nouménale (le plan des choses en soi) est possible en cette vie.


LA VOIE SPIRITUELLE DE L'ÂME SUPPOSE D'ÊTRE SA PROPRE AUTORITE ET PRECISE LE SENS D'UNE LIBERTE INTERIEURE INDIVIDUELLE


Ainsi à côté de cette démarche positive de réminiscence, il y a une démarche socratique visant à surmonter les illusions liées à nos croyances. Par exemple, il s'agit vraiment d'apprécier d'être réfuté plutôt que de trouver les moyens de se mettre en valeur en réfutant les autres (voir le Gorgias de Platon). Il s'agit vraiment d'être sa propre autorité plutôt que de répéter une tradition sans la questionner. Il s'agit d'avoir le sens de sa dignité intrinsèque.


Avec Socrate, la spiritualité intègre la question de l'âme à celle de la réalisation de l'absolu. Avec Socrate, la spiritualité ose dire qu'une injustice en est une. S'il n'y a personne au point de vue absolu, il n'y a pas d'injustice en dernier ressort et il n'y a personne qui puisse subir une injustice. Mais si nos personnes sont des masques à travers lesquels notre âme d'essence divine essaie de grandir, s'en prendre injustement à un jeu individuel de masques personnels, revient à entraver et à faire obstacle aux valeurs et aux vertus de l'âme. En ce sens, mieux vaut subir l'injustice que la commettre, car la commettre c'est d'abord faire obstacle à sa propre âme. Celui dont l'âme émerge ne peut plus être une victime, la souffrance de l'injustice commise restera en surface. Une injustice pour Socrate met toujours en jeu une ignorance de l'âme, celle de l'auteur de l'injustice, il ignore son âme et celle de l'autre, sa victime. Une personne sans connexion avec son âme n'est pas libre dans ses actes. La perte du libre-arbitre, le serf-arbitre (dans le vocabulaire chrétien), est toujours liée à une ignorance de l'âme et de son influence sur notre personne et ses personnalités. Augustin d'Hippone, le penseur chrétien du libre-arbitre de l'ego, un héritier de la pensée platonicienne, a perçu que l'arbitre pouvait être plus ou moins libre et qu'une grâce divine libératrice en était la condition d'exercice au niveau de l'ego, qu'il semble confondre un peu vite avec une âme, comprenant mal Plotin. 
Maître Eckhart, ce disciple lointain de Socrate et Jésus-Christ, rétablira un sens plus profond de l'âme comme forcément d'essence divine transpersonnelle en sa profondeur. L'essence du divin, la déité est individuante (le Fils de Dieu, l'âme au sens vrai qui n'est pas l'ego selon les platoniciens), elle est transcendante (le fond du Père, l'Un des platoniciens), elle est cosmicisante (l'Esprit saint, la Mère divine (l'Aphrodite céleste de Plotin)). Cette déité, ce fond de l'Un divin d'où l'Être surabonde, individualisation, cosmicisation et transcendance, est comme au-delà de l'Être, de son ek-sistance.
Si dans son sens profond, tout choix de notre arbitre en nous est le fruit de l'autodétermination de la Vie ou de l'âme par nature alignée sur les forces de conscience émanant de l'absolu, l'ego peut être considéré comme totalement déterminé par des forces dont il n'a pas conscience. Mais aussi, et tout à fait en même temps, si certaines de ces forces sont des influences par lesquelles l'âme et le Divin croissent dans la conscience de soi au niveau de la vie humaine de surface, l'ego peut être un masque de l'âme par lequel elle joue un choix libre et libérateur.
La tradition socratique a vu précisément que la liberté croissante du choix individuel signifiait l'aspiration croissante au Bien, au Vrai et au Beau.



LA REALISATION SPIRITUELLE SOCRATIQUE QUI N'EST PAS SANS ÂME IMPLIQUE UNE SOIF DE JUSTICE

Une réalisation impersonnelle de la dimension absolue de ce qui est, de l'Être des apparences, ce qui est en train d'apparaître, est certes une réalisation de la vérité. Plus précisément, une réalisation impersonnelle de l'Être des étants est une réalisation indéniable d'une dimension de la vérité. Mais elle reste une réalisation sans âme qui peut être complice de l'injustice. On peut toucher authentiquement la vérité sans être posséder individuellement par elle, sans qu'en nous, des aspects misérables d'un ego sans âme soient abolis.

En parlant de l'Être de l'étant, j'ai repris ici volontairement le vocabulaire d'un Martin Heidegger qui a adhéré au parti nazi et n'a jamais remis en cause son antisémitisme et son mépris du pluralisme démocratique. Mais ce vocabulaire a aussi des proximités avec un certain néo-advaita qui professe de dire Oui à ce qui est en disant Oui à ce que nous jugeons le mal. 

Dans cette logique, faudrait-il, au nom de l'acceptation de ce qui est, dire Oui à Auschwitz, l'événement incarnant la déshumanisation ? A cette question morale, Heidegger renvoie une question de salut par la pensée face à la fascination pour la pensée calculatrice générant l'indifférenciation de l'explosion atomique. Est-ce une réponse satisfaisante ?

Dans les traditions philosophiques occidentales qui mettent en valeur l'ataraxie, dire Oui à ce qui est, être calme, tranquille et serein en toute circonstance n'est pas vivre dans l'attentisme face à ce qui est injuste. Le sage stoïcien, qui se réclame aussi de Socrate et de la tradition antitraditionnelle socratique, sait que son ego est un acteur ; il tient son rôle en fonction de l'intelligence de l'univers qui, elle, se tient derrière le masque de l'ego. Le sage œuvre à un reflet de l'harmonie universelle de l'intelligence cosmique dans le microcosme humain. Le sage se tient alors au-delà de tout moralisme, mais il ne peut pas revendiquer comme sage un comportement immoral. Pour le sage stoïcien, qui se réfère à Socrate, le méchant n'est pas un sage, car son comportement montre à quel point, il est ignorant de cette correspondance entre microcosme et macrocosme, il est ignorant de l'intelligence cosmique. 

La conscience de l'Être de l'étant, la conscience de la vacuité des apparences, la conscience de l'abîme inconscient de l'Être n'est pas la conscience de l'intelligence qui meut harmonieusement l'univers. Un lointain disciple de Platon, Plotin, qui revendique aussi l'héritage spirituel stoïcien, évoque l'âme du monde en la liant à Aphrodite, la déesse Mère. Cette dimension maternelle de l'intelligence cosmique, dont émane le monde matériel, prend sens pleinement avec son enfant, Eros, le feu démonique, la substance qui relie et reconduit amoureusement toute âme au Divin Zeus, l'Un primordial.


Vaut-il mieux changer notre esprit que le monde quand l'injustice nous trouble ou vaut-il mieux, malgré le trouble de notre personne lutter contre l'injustice ? Socrate ne se permettrait pas, comme certains enseignants spirituels influencés de façon irréfléchie par certaines sagesses venues de l'Orient de trancher cette alternative et d'opter pour une des deux priorités comme valant universellement pour tous. Descartes disant qu'il vaut mieux changer soi plutôt que l'ordre du monde serait très mal compris, si on comprenait ce propos en oubliant son projet de devenir grâce aux sciences modernes comme maîtres et possesseurs de la nature.



L'AMOUR DU BEAU COMME PERFECTION ET LA DIMENSION EROTIQUE DE L'ÂME

Au sujet de cette transformation de soi et du monde, chez les platoniciens, il y a une singularité du développement ascensionnelle d'une âme en la lumière divine. Car, dans le courant socratique platonicien, le feu démonique d'une âme est une soif de justice, une soif de beauté, de perfection et de vérité autant qu'une joie, qu'une sérénité de par sa nature divine. Ce feu démonique, Eros, purifie en nous faisant ôter le superflu autant qu'il nous pousse à participer à sculpter la statue unique que nous serons au terme de ce Devenir qui nous ramène à l'Etre, à la source absolue.

Qui est Éros ? 
C’est un daimon, un génie (ni un ange, ni un démon). Il est le fils de Penia, Pauvreté (manque) et de Poros, Ressource (plénitude). Ainsi le désir du beau, Eros n'est ni manque ni pulsion.
Le désir lié à Éros se distingue donc de la simple pulsion de satisfaction sexuelle, d'appropriation et de reconnaissance relationnelle.
Eros est amour de la beauté, amour de la perfection. Le mot utilisé par Platon, kalon en grec, signifie tout autant beauté que perfection. Eros ne concerne pas la pulsion sexuelle même si dans un premier temps ces deux désirs peuvent sembler n’en former qu’un, ils se distinguent ensuite. 
Eros ne concerne pas un désir d'accumuler habiletés et informations, même si connaissance, habiletés et informations, dans un premier temps peuvent ne sembler qu'une. La connaissance vraie est passionnément désintéressée : elle est l'éclat de l'absolu, elle en est la manifestation sans pourquoi. 
Eros ne vise pas non plus à séduire le divin, à entretenir un commerce de bons procédés, il ne s'agit pas d'espérer que s'améliore notre relation avec le divin par la grâce du divin, mais il s'agit que nous nous soumettions à la purification de ce qui empêche notre unité avec lui, unité déjà préexistante au cœur de notre âme.


Pourquoi, par exmple, Alcibiade, le plus bel homme d’Athènes, ne parvient pas à découvrir cette beauté intérieure ?
Il veut posséder la beauté de Socrate en possédant charnellement son corps. Or la beauté de Socrate est intérieure, son corps charnel est laid pour la vue. Si Alcibiade veut vraiment posséder cette beauté qu’il voit en Socrate, il doit la chercher en lui-même. Il ne s'agit pas d'étouffer et de rejeter l'énergie pulsionnelle, mais de bien la diriger pour qu'elle nourrisse la bonne direction de notre âme. La purification de nos énergies pulsionnelle dans le feu d'aspiration érotique de l'âme est la condition pour donner des ailes à nos âmes.
Cette difficulté est pointée dans le Phèdre de Platon :


L'enseignement platonicien n'est pas ainsi sans rappeler certaines pratiques de l'Inde ou de la Chine concernant une élévation énergétique de la conscience à travers la purification, l'ouverture et l'ascension à partir de centres psychospirituels :

L’amour platonique n’est pas forcément un amour sans consommation charnelle, comme on le résume faussement. L'amour platonique est davantage que la recherche de la beauté intérieure de l'autre en relativisant sa beauté physique extérieure. L'amour platonique, à proprement parler est une recherche de la beauté en soi-même à laquelle chacun des amants, sous l'emprise d'Eros, peuvent s’entraider.

POUR UNE RELECTURE SPIRITUELLE DE L'ALLEGORIE DE LA CAVERNE

Simone Weil, la philosophe (à ne pas confondre avec Simone Veil, la femme politique ayant défendu un droit légitime à l'interruption volontaire de grossesse), s'est toujours réclamée de Socrate et de Platon. Comme elle, je parlerai du retour du philosophe dans la caverne, du travail du philosophe en ce monde. 


L'allégorie de la caverne de Platon, attribuée à Socrate, décrit un philosophe comme un prisonnier qui échappe aux illusions de l'opinion, de la manipulation et des lueurs des feux de la pensée pour atteindre aux lumières du Vrai et au soleil du Bien. 

allégorie de la caverne
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La plupart du temps, dans l'enseignement scolaire de cette allégorie, le retournement du regard n'est pas compris comme une conversion spirituelle, les lumières intellectuelles discursives ne sont pas comprises comme clairement distinctes des lumières spirituelles de l'intuition noétique. Les idées, les formes intelligibles sont rabattues sur le champ intellectuel. 


Or ce ne sont pas des réalités réductibles à des concepts, ce que la science désignerait chez le Socrate de Platon. Ce sont d'abord des intuitions au-delà du mental discursif. La forme intelligible n'est même pas le support lumineux et coloré, sur lequel on s'appuie, quand on déroule un concept, c'est, comme nous l'avons dit précédemment, une force de conscience issue du soleil supra-intelligible du Bien. 
Par exemple, l'intuition noétique n'est pas l'esquisse de tracé de triangle sur lequel s'appuie intérieurement pour mettre en discours la définition conceptuelle de triangle. 


Les lectures scolaires opposent la science, rapprochée de façon discutable du sens moderne, comme connaissance des lois de l'univers matériel, à l'opinion et à l'ignorance. Or, pour Platon, influencé aussi par les pythagoriciens, il s'agit d'abord d'une science de l'intériorité spirituelle immatérielle. Certes la science des lois mathématiques commande l'extériorité matérielle des astres ou des harmonies musicales. Mais on peut considérer la trouver dans l'extériorité de discours de raisonnements s'appuyant sur des figures dessinées. Une logique inscrite dans le déploiement cohérent d'un langage n'est pas encore pour le Socrate platonicien une intuition noétique proprement dite. Un raisonnement logique n'est pas l'expérience de cette lumière qui se discerne dans les ténèbres lumineuses de l'esprit et qui, par sa présence, résout une énigme ou éclaire partiellement une apparente aporie philosophique.
Nos pensées et concepts sont certes l’expression des idées (ou formes intelligibles). Mais les idées, au sens de l'expérience spirituelle platonicienne, sont des forces de conscience immatérielles qui précèdent les mots qui les expriment.
Quand je parle, j’exprime une idée. Parfois je perçois l’idée mais j’ai du mal à l’exprimer. D’autres fois, mes pensées sont insatisfaisantes et une idée apparaît et je vois mes pensées se clarifier.
Il peut y avoir expression d'une idée dans plusieurs intellects à distance et en même temps : ceci arrive aussi très souvent dans la recherche scientifique. En mathématiques, il apparaît clairement que les idées n'ont aucune consistance matérielle ou sensible, comme l'idée de point qui n'a ni épaisseur, ni espace.
Mais ce que nous suggérons de l'expérience courante de l'idée qui se distingue des mots n'en est pas encore l'expérience de sa conscience force. Bergson en décrivant ce qu'il appelle l'intuition créatrice par contraste avec la pensée intelligente pointe un élan, une force de vie productrice des idées-intuitions. Si la notion de création est étrangère à Platon, la dimension d'élan, de vie productrice des idées-intuitions s'exprime aussi en parlant d'éclat des formes intelligibles, de moules et modèles des formes sensibles. 






L'allégorie de la caverne précise que la présence du Bien s'aperçoit comme ténèbres lumineuses de l'esprit, car elle aveugle la vue spirituelle de l'âme. Cette lumière du Bien aveuglante nécessite qu'on s'y accoutume pour y puiser les éclairages des idées-intuitions-forces de conscience. 
Sur ce point, je me sens profondément socratique, la Présence réalisée ne peut que l'être que de façon claire confuse si la faculté de l'œil de l'âme est encore embryonnaire et l'âme encore insuffisamment purifiée de son ego mondain. L'aspiration de l'âme qui a conduit à la réalisation de la lumière spirituelle peut être encore une méconnaissance des forces de conscience qui forment sa filiation avec le Souverain Bien, le Un absolu source.

Mais dès lors, d'autre part, revenir auprès de ceux qui restent prisonniers des opinions produit des difficultés : s'habituer à la région diurne du vrai peut rendre inadapté au monde nocturne où vivent les prisonniers de la caverne et où demeure le corps et l'ego du philosophe. C'est ce point que souligne Simone Weil dans sa lecture de l'allégorie de la caverne.

La région diurne des véritables lumières et la région nocturne des ombres où séjournent les corps restent deux lieux du seul pays de la vie. Des commentaires précis de Luc Brisson et de Jean-François Pradeau, entre autres, le rappellent en pointant le fait que nulle part ne parle de deux mondes séparés ; ce sont des interprètes ultérieurs qui parlent de monde sensible et de monde intelligible créant par leur vocable une dualité qui n'est pas chez Platon. 

Des philosophes chrétiens et des néo-platoniciens ont pu opposer le mondain matérialiste et le céleste. Des gnostiques chrétiens et manichéens, lecteurs des socratiques, sont allés jusqu'à penser que le monde matériel était diabolique, déterminé par les forces du mal et que seul le monde céleste était libération de l'âme.
La critique nietzschéenne des pensées socratiques veut en déloger le nihilisme. Pour ce qui est de ces succédanés, le nihilisme est patent.
Mais si le multiple matériel ne peut être déconsidéré au nom de l'unité spirituelle, cela implique-t-il la rejet de l'Un comme illusoire ? cela interdit-il l'aspiration à une harmonie de l'Un et du multiple qui ne se cantonne pas au plan incorporel de la réalité ?





Au fond, la lecture de Simone Weil de l'allégorie de la caverne, ne pointe-elle pas le  le propre de la spiritualité occidentale issue de Socrate ? Le propre d'une philosophie occidentale spirituelle, quel est-il sinon de ne renier aucune des deux régions du seul pays de la vie : la matière et l'esprit ? Le courage n'est-il pas après avoir expérimenté le détachement de l'esprit de toute l'imperfection mondaine de revenir dans le monde pour y partager la perfection spirituelle ?

En ne négligeant aucune des régions de la Vie, n'est-ce pas entendre, en ce sens, aussi bien le Socrate de Platon, le Socrate des stoïciens et aussi le Socrate des hédonistes réfléchis comme Aristippe ?


Commencé en septembre 2023

jeudi 14 février 2013

"TOUT EST CONSCIENCE" OU NON ? Conscience, pensée et formes intelligibles des intuitions créatrices. Les secrets de la pensée (épisode 2).


Lorsqu’on affirme que "tout est conscience", on peut partir du constat qu'offre simplement la vision en première personne. Rien n'est perçu en dehors de cette conscience unique. Aucune autre conscience n'a jamais été perceptible. Bien entendu il ne faut pas ici confondre pensée(s) et conscience. Dans l'unique conscience, à côté de la voix de ma pensée personnelle surgissent d'autres voix qui expriment d'autres manières de penser. Mais toutes ces pensées n'ont jamais surgi que dans cette unique conscience.

Bien entendu, on peut faire des objections à cette approche qui semblera un peu d'un idéalisme naïf :

-1- si tout au fond de moi, je sourd de cette unique conscience qui en son sein fait tout apparaître, pourquoi n'ai-je pas accès à une toute puissance ?

-2- si tout est seulement dans cette conscience par laquelle j'existe en tant que personne, pourquoi l'autre à qui je parle voyant dans une autre direction a accès dans la conscience à ce que moi, je ne puis avoir accès ?

-3- cette hypothèse que tout est conscience ne rend pas compte de phénomènes inconscients qu'un autre peut percevoir comme me déterminant alors que moi agissant semble-t-il en conscience j'ignore ces causes qui me déterminent ;

-4- globalement la science pointe l'existence d'un substrat matériel déterminant pour mon corps et ma pensée que par cette conscience sans l'aide d'instruments adéquats je n'ai qu'une vague idée n'ayant affaire qu'à des surfaces colorées, des sensations olfactives, auditives, tactiles, gustatives ;

-5- cette conscience impersonnelle n'est-elle pas plutôt la prise de conscience de la nature matérielle inconsciente par une structuration d'elle-même ?

-6- la nature étant à sa racine radicalement inconsciente de son surgissement de rien, cette conscience impersonnelle dans laquelle sourd ma pensée personnelle n'éclaire que la surface des choses, la dimension mentale permet d'aller vers sa dimension inconsciente mais au final celle-ci nous échappe.

-7- passer de la confusion de cette conscience impersonnelle avec la pensée personnelle permet d'incarner la prise de conscience individualisée de la nature par elle-même, ce que Spinoza désignait comme le sommet de la connaissance du troisième genre par intuition. Cette connaissance produit joie par adhésion au réel et découverte d'une dimension atemporelle où peut s'éterniser l'ouverture où prend sens notre individualité. Mais cette conscience n'est pas celle de tout comme l'affirme Spinoza car ici le déterminisme n'est pas le fruit de la seule nécessité éternelle mais aussi d'une contingence hasardeuse, d'une impulsion aveugle émergeant de rien. Notre individualité permet la prise de conscience de l'ouverture à partir du rien d'où la nature surgit l'y amenant ensuite.

Remarque : cette ultime approche rappelle celle de Schopenhauer qui parle de volonté (aveugle) de la nature à la source de notre conscience. Notre version cependant n'aboutit pas forcément à la conclusion que la volonté de la nature est un égarement de ce sans fond ouvert (rien ?) qui produit tensions, douleurs et souffrances. Ce qui implique que la prise de conscience de la volonté de la nature n'est que ce qui doit précéder le retour au rien avant même qu'il ne s'ouvre à quelque chose. 
La volonté de la nature peut être aveugle ce qui se traduit parfois encore par le piétinement de l'ouverture individualisée mais sa surabondance qui en soi aveugle piétine souvent ceux qui pourtant la porte permet peut-être à une aventure évolutive de prendre place du point de vue de cet ensemble qui incarne sa prise de conscience.

Nous montrerons que certaines de ces objections à une expérience de "Tout est conscience " sont infondées mais que par ailleurs les affirmations concernant une Inconscience qui en arrière plan les motive n'empêchent pas de la réaffirmer en autre sens que celui d'un idéalisme naïf.

-1- un désir égocentrique manifesté mentalement dans cette conscience n'est en rien la possible "volonté" de cette conscience : cette conscience en première personne n'est pas au service de notre pensée-sentiment de nous-même en 3ème personne  au contraire il s'agirait que notre pensée-sentiment apprenne à s'aligner sur le Devenir de la conscience en première personne. En un certain sens je suis cette conscience en première personne mais de manière lointaine un peu comme une âme enfermée dans un corps (ici la finitude en troisième personne) qui lui ne permet pas de se comprendre pleinement dans ses actes. Il y a en première personne des ténèbres lumineuses qu'on ne peut qualifier mentalement.

-2- si dans cette unique "tout est conscience", la manifestation est "monadique" c'est-à-dire en perspective : il y a une structure psychologique qui à la fois voile et dévoile, il y a une structure biologique qui à la fois voile et dévoile, etc. L'autre ne voit donc pas ce que je vois, il ne pense pas ce que je pense, etc. Sans ce jeu de voilement et de dévoilement nous ne serions jamais la conscience individualisée de tout (un œil du tout sur lui-même) ou une conscience individualisée par l'aide du tout (une âme en évolution) mais directement l'unique conscience de tout. Mais ce jeu de voilement dévoilement n'obéit pas tout à fait à des limites fixées une fois pour toutes par un horizon mental et émotionnel ainsi que perceptif. Ainsi on peut se sentir observé alors que l'observateur est hors de portée de nos sens. Des jumeaux témoignent d'un vécu partagé à distance du point de vue de ces horizons. Ceci est aussi vécu par des disciples vis-à-vis de leur maître spirituel. Parfois un rêve dévoile un futur : c'est une expérience qu'un rêveur lucide assidu finira certainement par constater.

-3- si dans cette unique "tout est conscience", il y a des structures de voilement et de dévoilement qui permettent l'individualité, il y a effectivement des déterminations inconscientes à l’œuvre. Cependant l'individualité en adhérant à ce qui se dévoile adhère au plus près de ce qui lui est inconscient, elle est libérée de son vouloir qui ignore jusqu'à s'opposer à ce qui la détermine. Jusqu'où peut-elle connaître ce qui la détermine si "tout est conscience" ? connaître ici n'a pas seulement le sens mental.

-4- Il est vrai que le substrat matériel semble être voilé. La science m'indique qu'il est question d'énergie- espace-temps mais dans mon expérience ce que je ressens d'énergie-espace-temps n'est que pensée, émotion ou pulsion jamais vibration matérielle. Mais s'agissant de ce voilement, l'inconscient pour la manifestation de conscience humaine ne pourrait-il pas être une réalité consciente pour d'autres formes de vie à venir ? Chaque structuration conduisant à une conscience plus large n'a-t-elle pas inclut une forme de prise de conscience de l'inconscient ? La connaissance animale de la douleur est contemporaine d'une prise de conscience de l'environnement. La peur est liée à une anticipation de la douleur et donc à une conscience encore plus de notre environnement. Le souci mental élargit largement cette connaissance ; la conscience devient plus consciente de son tout et de son rien :
 
Par le biais de la dimension mentale nous avons une connaissance de la matière et des possibilités d'utiliser ses ressources que nulle autre forme de vie sur terre n'a eu avant nous. Ces révélations ont eu lieu par un élargissement de notre connaissance mentale. La démarche scientifique qui permet vraiment d'élargir en ce sens matériel notre puissance d'action est liée à une mentalité moderne. Ce sont des intuitions qui ont élargi la conscience humaine. Il y a comme une montée à une supraconscience par la venue d'intuition créatrice qui a permis la descente dans l'inconscience de la matière. L'expérience du physicien ou du mathématicien n'est pas celle d'aboutir à une nouvelle vision par suite d'un bricolage des vieux modèles, il s'agit de mettre en place des problématiques inédites qui montreront l'inanité radicale de tous les vieux systèmes de pensée, et dans cette ouverture ainsi suscitées vient une intuition créatrice qui éclaire ce qui demeurait inconscient. 

Une prise de conscience peut-elle émerger d'une moindre conscience ou n'est-elle pas plus simplement la révélation d'une supraconscience ? Les mathématiciens et les physiciens salués comme les plus géniaux témoignent unanimement de cette expérience. Ils sont instinctivement et par expérience quasi-platoniciens. Les biologistes eux ont des résultats en bricolant jusqu'à présent en héritant des modèles de ces prédécesseurs. Mais ne devront-ils pas un jour faire face à l'interdisciplinarité qui les mettra dans des situations problématiques qui leur donneront enfin l'envie de savoir ce qu'est une intuition créatrice sur le plan biologique ? Fritjof Capra témoigne d'une expérience momentanée de la matière comme vibrations de petites cordes lumineuses d'énergie. N'a-t-il pas été momentanément conscience de la matière ? L'intuition créatrice au lieu de nourrir une nouvelle vision mentale n'a-t-elle pas révélée la possibilité d'un saut évolutif (celui dont Sri Aurobindo et Mère font état) ? 

-5- Il ne s'agit pas seulement d'une prise de conscience de la nature par elle-même puisque l'individu en appelant ces intuitions créatrices semble pouvoir faire évoluer consciemment la nature et être de moins en moins celui que la nature oblige à s'adapter au plan évolutif.

-6- la dimension mentale de la conscience n'est pas le sommet évolutif où la conscience individualisée peut devenir consciemment le "tout est conscience". C'est la conscience non mentale en nous qui vraiment révèle que tout est conscience mais donc pour nous êtres mentaux, il s'agira toujours d'une docte ignorance. Le "Tout est conscience " est à la fois conscient et inconnaissable. Mais si on admet qu'il s'agit de notre point de vue de ténèbres lumineuses il ne faut pas exclure une supraconscience lumineuse.

-8- Le rien et son ouverture peuvent être le lieu d'un détachement. Mais le rien et son ouverture peuvent concerner les pensées, les émotions, les énergies internes jusqu'aux organiques. Dès lors détaché ainsi individuel d'où sourd le détachement individualisé de la conscience ? Ce détachement exclut-il toute aspiration à d'autres enchaînements de pensées, d'émotions, d'énergies ? Exclut-il une aspiration au silence mental, au calme émotionnel et à la tranquillité physique ? La libération exclut-elle obligatoirement une liberté transformatrice ? Le détachement de conscience exclut-il l'évolution consciente de la conscience individualisée ?
Remarque sur le divin et l'intuition créatrice : Il y a bien là une approche pouvant réactualiser ce qu'autrefois on appelait Dieu. Ce Divin, ce "Tout est conscience" qui se voile et dévoile pour évoluer individuellement à travers un cosmos qui s'individualise de façon multiple n'est le Dieu d'aucune religion qui ne peut n'être qu'un fossile évolutif d'un de ses moments évolutifs. Est-il personnel ou impersonnel ? Un ou multiple ? C'est là une question de moment évolutif...
Mais l'athée ou le spiritualiste qui fait de l'évolution un dynamisme inconscient ne peut pas clairement envisager et d'abord aspirer à cet élargissement incluant vraiment une dimension divine car surconsciente. L'intuition créatrice que le platonicien considérait comme une forme intelligible n'est pour lui qu'une libre association cérébrale à partir de mémoire stockée. Toutefois ceci n'explique pas qu'en affinant notre regard intérieur, on puisse voir les formes intelligibles avant de les exprimer comme des pensées verbales et que parfois parmi ces formes intelligibles on commence à en repérer de différentes teneurs avant même qu'elles soient entièrement exprimées en nous. C'est dans une idée qui s'est approchée et s'est échappée sans qu'on puisse l'exprimer qu'on aperçoit une forme intelligible. C'est dans la résorption intérieure d'un contenu de pensée ou plus encore dans le rejet de ce qui vient avant même que cela s'exprime que la forme intelligible se révèle au regard intérieur. Et puis il y a aussi la coloration de ces formes qui donne des indications. Le grand penseur ou le mystique savent que cette forme intelligible répondra à tel problème global et il en tire l'expression qui étonnement offre des réponses rationnelles à tous les sous problèmes du problème global. Une libre association a-t-elle ce pouvoir ?
On retrouve ici une question d'alignement de notre volonté sur le divin entendu comme élan créateur qui rappelle le "surrender" (l'abandon ou la capitulation de notre volonté) mystique à Dieu. Cependant ici il ne s'agit plus d'une simple acceptation grâce à un détachement de ce qui advient. Il s'agit de discerner ce qui répond à l'appel évolutif pour nous ici et maintenant.
D'ailleurs l'athéisme comprenant la reconnaissance d'un inconscient matériel nié par les religions est aussi un moment évolutif nécessaire pour envisager un matérialisme divin.

samedi 15 octobre 2011

ÉLARGIR LA CONSCIENCE POUR FAIRE FACE A LA DIFFICULTÉ. LES ENTRETIENS DE MÈRE.


Henri Borel dans Wu Wei écrit : 

« Lorsque tu sauras être Wu Wei, Non-Agissant, au sens ordinaire et humain du terme, tu seras vraiment, et tu accompliras ton cycle vital avec la même absence d’effort que l’onde mouvante à nos pieds. Rien ne troublera plus ta quiétude. Ton sommeil sera sans rêves, et ce qui entrera dans le champ de ta conscience ne te causera aucun souci. Tu verras tout en Tao, tu seras un avec tout ce qui existe, et la nature entière te sera proche comme une amie, comme ton propre moi. Acceptant sans t’émouvoir les passages de la nuit au jour, de la vie à trépas, porté par le rythme éternel, tu entreras en Tao où rien ne change jamais, où tu retourneras aussi pur que tu en es sorti. »



Mère dans ses Entretiens du 29 août 1956 disait :

« Maintenant, après cette explication préliminaire, je vais vous lire ce que j'avais écrit et que l'on m'a demandé de commenter. Ce sont des aphorismes, qui peut-être appellent des explications. J'avais écrit cela, inspirée peut-être par la lecture dont je vous pariais tout à l'heure [Wu Wei de Henri Borel], mais c'était surtout l'expression d'une expérience personnelle :

"Il faut être spontané pour pouvoir être divin."

C'est ce que je vous ai expliqué juste maintenant. Alors se pose la question : comment être spontané ?

"Il faut être parfaitement simple pour pouvoir être spontané."

Et comment être parfaitement simple ?

"Il faut être absolument sincère pour pouvoir être parfaitement simple."

Et maintenant, que veut dire être absolument sincère ?

"Être absolument sincère, c'est n'avoir aucune division, aucune contradiction dans son être."

Si vous êtes fait de morceaux, qui sont non seulement différents, mais souvent tout à fait contradictoires, ces morceaux nécessairement créent une division dans votre être. Par exemple, vous avez une partie de vous-même qui aspire à la vie divine, à connaître le Divin, à s'unir à Lui, à Le vivre intégralement, et puis vous avez une autre partie qui a des attachements, des désirs (ce qu'elle appelle des « besoins ») et qui non seulement recherche ces choses, mais est tout à fait bouleversée quand elle ne les a pas. Il y a d'autres contradictions, mais celle-là est la plus flagrante. Il y en a d'autres, comme celle-ci, par exemple, de vouloir se soumettre complètement au Divin, s'abandonner totalement à sa Volonté et à sa Direction, et en même temps, quand vient l'expérience qui est une expérience courante sur le chemin quand on essaie sincèrement de s'abandonner au Divin), la notion qu'on n'est rien, qu'on ne peut rien, qu'on n'existe même pas en dehors du Divin; c'est-à-dire que s'il n'était pas là, on n'existerait pas et on ne pourrait rien faire, on ne serait rien du tout... Cette expérience vient naturellement comme une aide sur le chemin du don de soi total, mais il y a une partie de l'être, quand l'expérience vient, qui entre dans une terrible révolte et qui dit : « Mais pardon ! Je tiens à être ! Je tiens à être quelque chose, je tiens à faire les choses moi-même, je veux avoir une personnalité ». Et naturellement, la seconde défait tout ce que la première avait fait.
Ce ne sont pas des cas exceptionnels, c'est très fréquent. Je pourrais vous donner d'innombrables exemples de contradictions comme cela dans l'être : quand l'un essaie de faire un pas en avant, l'autre vient et démolit tout. Alors on a tout le temps à recommencer, et tout le temps c'est démoli. C'est pour cela qu'il faut faire ce travail de sincérité qui fait que si l'on aperçoit dans son être une partie qui tire de l'autre côté, la prendre soigneusement, l'éduquer comme on éduque un enfant et la mettre en accord avec la partie centrale. Cela, c'est le travail de sincérité qui est indispensable.
Et c'est naturellement, quand il y a une unité, un accord, une harmonie dans toutes les volontés de l'être, que l'on peut avoir un être simple, candide, et uniforme dans son action et dans sa tendance. C'est seulement quand tout l'être est groupé autour d'un mouvement central unique, que l'on peut être spontané. Parce que si, au-dedans de vous, il y a quelque chose qui est tourné vers le Divin et qui attend l'inspiration et l'impulsion, et qu'en même temps il y ait une autre partie de l'être qui recherche ses propres fins et qui travaille à réaliser ses désirs, on ne sait plus où l'on en est, et on ne peut pas non plus être sûr de ce qui arrive, parce qu'une partie peut non seulement défaire, mais contredire totalement ce que l'autre veut faire.


Et bien sûr, pour être en accord avec ce qui est dit dans Wu Wei, après avoir vu très clair ce qu'est nécessaire et ce qui doit être fait, il est recommandé de ne mettre ni de violence ni trop d'ardeur dans la réalisation de ce programme, parce qu'un excès d'ardeur est au détriment de la paix et de la tranquillité, et du calme nécessaire pour que la Conscience divine puisse s'exprimer à travers l'individu. 
Et cela revient à ceci :
L'équilibre est indispensable, le chemin qui évite soigneusement les extrêmes opposés est indispensable, la trop grande hâte est à redouter, l'impatience vous empêche d'avancer ; et en même temps, l'inertie vous met des boulets aux pieds.
Alors pour toutes choses, - c'est le chemin du milieu comme l'appelait le Bouddha, qui est le meilleur.

(silence)

Il y a deux autres questions ici, qui sont corollaires. La première question est comme ceci :

Qu'entendez-vous par ces paroles : "Quand vous avez une difficulté, élargissez" ?


Je parle naturellement des difficultés sur le chemin du yoga, des incompréhensions, des limitations, des choses qui sont comme des obstacles, qui vous empêchent d'avancer. Et quand je dis « élargissez », je veux dire élargissez votre conscience.
Les difficultés proviennent toujours de l'ego, c'est-à-dire de la réaction personnelle, plus ou moins égoïste, que vous avez vis-à-vis des circonstances, des événements et des gens qui vous entourent, des conditions de votre vie. Elles viennent aussi de ce sentiment d'être enfermé dans une sorte de coque, qui empêche votre conscience de s'unir à des réalités plus hautes et plus vastes.


On peut très bien penser qu'on veut être vaste, qu'on veut être universel, que tout est l'expression du Divin, qu'il ne faut pas avoir d'égoïsme — on peut penser beaucoup de choses — , mais ce n'est pas nécessairement une guérison, parce que très souvent on sait ce que l'on doit faire, et puis on ne le fait pas, pour une raison ou une autre. Mais si, quand on a à faire face à une angoisse, une souffrance, une révolte, une douleur, ou un sentiment d'impuissance — n'importe, toutes les choses qui vous arrivent sur le chemin et qui sont justement des difficultés — , si vous pouvez physiquement, c'est-à-dire dans votre conscience corporelle, avoir l'impression de vous élargir, on pourrait dire de vous déplier
 (vous vous sentez comme quelque chose qui est tout replié, un pli sur l'autre, comme une étoffe, n'est-ce pas, qui est pliée et repliée et encore pliée), alors si vous avez cette impression que ce qui vous tient et qui vous serre et qui vous fait souffrir, ou qui vous immobilise dans votre mouvement, est comme une étoffe qui serait pliée trop serrée, trop étroitement, ou comme un paquet qui serait trop bien ficelé, trop bien fermé, et que lentement, petit à petit, vous défaites tous les plis et que vous vous étalez, comme on déplie justement une étoffe ou un papier et qu'on le répand à plat, qu'on se fait plat et très large, aussi large que l'on peut, en se répandant aussi loin que l'on peut, en s'ouvrant et en s'étalant dans une attitude de complète passivité, avec ce que je pourrais appeler « la face à la lumière » : ne pas se recroqueviller sur sa difficulté, se replier sur elle, l'enfermer pour ainsi dire dans votre personne, mais au contraire vous déployer autant que vous pouvez, aussi parfaitement que vous pouvez, en présentant la difficulté à la Lumière — la Lumière qui vient d'en haut — , si vous faites cela dans tous les domaines, et même si mentalement vous n'y arrivez pas (parce que c'est quelquefois difficile), si vous pouvez imaginer que vous faites cela physiquement, presque matériellement, eh bien, quand vous aurez fini de vous déplier et de vous étaler, vous vous apercevrez, que plus des trois quarts de la difficulté sont partis. Et alors juste un petit travail de réceptivité à la Lumière, et le dernier quart disparaîtra.

C'est beaucoup plus facile que de lutter contre une difficulté avec sa pensée, parce que si vous commencez à discuter avec Vous-même, vous vous apercevrez qu'il y a des arguments pour et contre qui sont tellement probants, qu'il est tout à fait impossible de s'en tirer sans une lumière supérieure. Là, vous ne luttez pas contre la difficulté, vous n'essayez pas de vous convaincre vous-même, ah ! Simplement, vous vous étalez devant la lumière comme si vous vous étendiez sur le sable devant le soleil. Et vous laissez la lumière faire son œuvre. Voilà.

(Silence) 
Et voici l'autre question :

Quelle est la façon la plus aisée de s'oublier soi-même?

Naturellement cela dépend de chacun ; chacun a sa manière spéciale de s'oublier, qui est pour lui la meilleure. Mais évidemment, il y a une manière assez générale qui peut s'appliquer sous des formes diverses : c'est de s'occuper de quelque chose d'autre. Au lieu de s'occuper de soi, on peut s'occuper de quelqu'un d'autre, ou des autres, ou d'un travail, ou d'une activité intéressante et qui demande de la Concentration.
Et c'est encore la même chose : au lieu de se replier sur soi et de se contempler, ou de se choyer pourrait-on dire, comme la chose la plus précieuse au monde, si l'on peut se déployer et s'occuper d'autre chose, de quelque chose qui n'est pas exactement vous-même, alors c'est la manière la plus simple et la plus prompte de s'oublier.
Il y en a beaucoup d'autres, mais celle-là est à la portée de tout le monde. Voilà mes enfants.
Maintenant, si vous n'avez rien à dire sur ce sujet ou sur autre chose, nous pouvons nous taire. »