jeudi 23 août 2007

NON DUALITE, MORALE POLITIQUE ET EVOLUTION DE LA CONSCIENCE. Episode 1.

Le thème de la non-dualité est un thème fondamental de la recherche spirituelle. Sur un plan métaphysique, il s'agit de savoir si la réalité est telle que le combat est père de toute chose ou si il existe un point de vue où tout ce qui est est profondément en paix. L'enjeu pratique est de savoir si la lutte, le conflit et donc les souffrances et les douleurs sont le dernier mot de l'existence individuelle ou s'il existe, d'un point de vue transcendant ces dualités, un état de paix où il n'y a qu'UN, harmonie, etc.


Le point de vue scientifique sur l'évolution des espèces qui s'inscrit pour l'essentiel à la suite des conceptions de Darwin a souvent mis en valeur un principe de lutte pour la vie. Bien sûr certains néo-darwiniens soulignent l'avantage de la coopération voire du sacrifice du point de vue de la survie d'une espèce. Mais le titre suggestif du livre de Richard Dawkins, Le gène égoïste nous conduit de nouveau vers la lutte pour la vie : la morale animale n'est qu'au service du gène et de l'espèce...

On peut s'interroger à vrai dire sur ce néodarwinisme qui manque de voir que le gène lui-même ne saurait être égoïste dans la meure où tout gène d'une espèce s'inscrit au sein d'un écosystème et plus largement au sein d'une biosphère. La lutte pour la vie s'inscrit au sein même d'un tout de la vie. Quand le commentateur animalier projette sa bestialité sur l'animalité, ne fait-il pas preuve d'anthropocentrisme ? Le lion qui mange la gazelle fait-il preuve de cruauté ? Il n'y a de bestialité que parce que nos pulsions ne sont plus régulées par des instincts ou par des sentiments centrés sur le sentiment d'incarner ici le tout de la vie...

Arnaud Desjardins défendant la non-dualité écrit dans la onzième lettre de ses Lettres à une jeune disciple :

"Chacun s'arroge le droit de décider ce qui est « juste » ou « injuste », qui sont les bons et qui sont les méchants, mais aucun jugement n'a jamais fait l'unanimité et l'hostilité, le mépris, la haine continuent à déchirer les humains entre eux - toujours au nom du Bien contre le Mal.

Vous n'êtes ni le président protestant G. W Bush ni son adversaire musulman Ben Laden, et le sort du monde ne parait pas dépendre de vous. Mais avezvous l'intention ferme de remplacer le jugement par l'amour ? Le Satan de l'émotion peut prendre des formes insidieuses dont non seulement vous ne voyez pas la nocivité mais qui, au contraire, vous paraissent plus que légitimes.

Je vais évoquer pour vous un souvenir qui peut paraître bien dérisoire par rapport à la gravité de l'enjeu. Dans la maison près de Ranchi où séjournait Swami Prajnànpad pendant la saison de la chaleur torride puis de la mousson, nous prenions le maigre repas du soir assis à même le sol, sur une petite plate-forme couverte éclairée d'une ampoule timide accrochée au mur. Sa faible lumière suffisait à attirer les mouches et les lézards. Avec une longue patience, un lézard s'approchait d'une mouche et tantôt la capturait avec sa langue et l'avalait, tantôt ne pouvait éviter qu'elle ne s'échappe. Un soir, mon condisciple Daniel Roumanoff m'a posé cette simple question : « Est-ce que tu te réjouis pour le lézard ou est-ce que tu te désoles pour la mouche - ou le contraire ? » Le lézard a besoin de se nourrir, la mouche cherche à survivre. Vers lequel des deux penche notre coeur ? Ce simple exemple (dérisoire pour nous mais tragique et pour le lézard et pour la mouche) m'a fait beaucoup réfléchir.

En cas de conflit, qui peut demeurer en communion avec les deux partis opposés ? Or, celui ou celle qui prend émotionnellement parti soit pour la mouche soit pour le lézard est convaincu de voir juste, d'être dans la vérité et que tous les « bons » devraient, bien entendu, ressentir ou penser comme lui ou elle. Et qu'en est-il lorsqu'il ne s'agit plus d'un conflit extérieur à vous mais d'une situation où vous êtes vous-même soit le lézard soit la mouche ? Là où l'un gagne, l'autre a perdu. La vérité inclut les deux termes et les transcende.

Ce mécanisme de jugement, qui a toujours divisé et opposé les hommes, les femmes, les peuples, les races, qui est la source de toutes les tragédies, règne sur l'humanité. Chacun sait où est le Bien, où est le Mal : dans son camp."

On doit rejeter toute émotionnalité morale : fulminer contre l'irrespect de la morale peut-il être signe d'une moralité rationnelle ? La morale concerne ma propre conduite et le discernement de ce qu'elle doit être. Juger autrui sur un plan moral pour le condamner n'a pas de sens si les valeurs morales d'autrui ne sont pas les mêmes que les nôtres.
On peut et on doit admettre du point de vue de la non-dualité une relativisation des notions morales de Bien et de Mal. Du point de vue du tout de la vie, il paraît infondé de prendre parti pour une forme de vie plutôt qu'une autre. Mais face au nazisme que vaut la non-dualité ? Certains sympathisants du nazisme ou certaines personnalités plus ou moins compromises avec le nazisme n'ont-elles pas défendu elles aussi une telle relativisation de la morale qui au final leur a permis de ne pas rendre compte de leurs actes ? La pensée de Heidegger en affirmant se détachant de la morale n'a-t-elle pas eu pour conséquence une telle attitude ? Et un homme respecté comme Karfried Graf Dürkheim a-t-il fait son possible contre les agissements du nazisme : comme Jean Mouttapa le souligne, il y a dans sa conduite des compromissions durant les années 1930-1940 que sa connaissance spirituelle n'a pas su déceler et qui n'ont pas été suffisamment clarifiées par la suite. Or le nazisme a une composante destructrice indéniable : qui sait ce qu'aurait fait Hitler s'il avait disposé de la bombe atomique avant sa chute ? De nombreux historiens soulignent qu'il aurait surement disposé de cette arme en 1946 s'il n'avait pas été vaincu auparavant... Une entière relativisation de la morale est-elle possible dès lors que l'humanité fait face à la possibilité de s'autodétruire par la guerre ou par son économie prédatrice qui menace les équilibres naturels qui assurent son existence ?

Le symbole du Tao est un symbole non dualiste : un cercle non dualiste inclut le processus de la dualité. Cependant le Tao bien compris nous montre que l'apparent processus dualiste est précisément participe à produire le cercle de la non-dualité : le cercle n'est pas divisé en deux moitié vertical mais en deux gouttes qui semblent se faire glisser l'une l'autre créant ainsi une dynamique. Bien plus chaque élément qui compose la dualité est en son essence profonde non duel contenant en son essence ce qui caractérise ce qui semble son opposé : chaque goutte contient un point dont la nature est celle de l'autre goutte, un point noir se situe au "centre" de la goutte blanche et vice-versa.
Si comme notre analyse du Tao le suggère il y a dans le processus de manifestation de la non dualité la présence profonde de cette non dualité en chaque élément de sa manifestation, on ne voit pas pourquoi ultimement la destruction pourrait inéluctablement l'emporter. Le processus inclut de la production et de la destruction de telle sorte qu'il ne se fige pas et qu'il reste toujours ouvert au jeu de sa manifestation. il est vrai qu'on peut imaginer que tout soit régulièrement détruit et que la manifestation renaisse dans un élan de production où la destruction est minorée. Cette théorie cyclique où régulièrement l'univers est totalement détruit se retrouve dans de nombreuses traditions spirituelles : en Inde on évoque le pralaya, les partisans du vedanta estiment qu'il ne s'agit pas de quelque chose de négatif vu que l'univers est illusoire. Arnaud Desjardins qui entend relativiser radicalement les notions de Bien et de Mal ne s'incrirait-il pas dans cette ligne ? Les spiritualités monothéistes parlent elles aussi de fin du monde mais en évoquant en même temps une apocalypse, c'est-à-dire une révélation de la gloire divine dans l'univers qui met fin au monde dominé par le mensonge du Mal et de la Mort. Ces spiritualités distinguent donc comme une destruction maligne et un forme de destruction divine. Arnaud Desjardins qui souvent se réclame du christianisme perçoit-il la possibilité d'un non-dualisme qui impliquerait la destruction des forces pures de destruction ? N'y a-t-il pas inhérent au monothéisme l'idée d'un Mal absolu ?


Les monothéistes les plus érudits ont toujours pris soin de chercher à concilier dans une équation impossible l'idée que le Bien était la source de toute chose et donc de la possibilité du Mal sans toutefois être complice du Mal qui serait ultimement déraciné. Ils ont donc développé l'idée d'un processus où les forces de destruction absolues seraient éliminées. De nombreux scénarios ont été ainsi développés : le livre de Leibniz, La Théodicée en fournit quelques uns.

Voici quelques éléments d'esquisses de solution à cette équation. Imaginons le Seigneur Suprême capable d'embrasser à l'avance les destins possibles de créatures personnelles libres de leurs actes. Ce Seigneur Suprême veut créer des créatures personnelles libres d'accepter sa présence ou de le refuser. Ce Seigneur Suprême s'il est de toute Bonté veut forcément que ses créatures personnelles partage sa nature divine. Il ne peut créer s'il est bonté une infinité de créatures personnelles dont il sait à l'avance qu'elles refuseront de partager sa divinité dans sa dimension de bonté qui la pénètre toute entière. De telles créatures s'enfer-meraient dans un refus de leur propre être qui leur vient de celui qu'elles refusent : les créer conduirait à les condamner à une souffrance éternelle. Le Seigneur Suprême s'il est toute bonté aspire à faire exister toutes les créatures personnelles susceptibles d'évoluer vers le Bien même si certaines tendent d'abord vers le mal. Tout ce qui est éternel par définition demeure semblable à lui-même mais le temps permet des retournements, des hésitations, etc. Pour Origène, un théologien du IIème siècle après Jésus-Christ le monde serait donc un moyen de convertir ceux qui face à l'éternité sont d'abord des démons. Dans cette perspective la réincarnation n'est pas exclue.

Toutefois ce genre de considération transforme le monde terrestre en un monde de passage, le salut risque d'être valorisé davantage que la manifestation de la bonté divine sur terre. Cette théologie caractérise précisément les fondamentalistes monothéistes qui sont prêt à négliger comme Bush l'environnement ou prêt comme Ben Laden à tuer des innocents au nom d'un salut situé hors de la vie terrestre. Les attitudes de Bush ou de Ben Laden s'inscrivent dans des perspectives où le salut nous attend à la fin du monde ou après notre mort. L'intégration du Mal et de la destruction au sein même du projet divin justifie la destruction au nom de Dieu : il faut détruire le Mal même si c'est au prix de la terre.


Alors comment considérer le processus de production et de destruction dans une approche non dualiste qui cependant évite de justifier des destructions injustifiables ?


Il est possible de considérer ce problème sous l'angle de l'évolution.

"Brulez les tous ! Dieu reconnaîtra les siens !" est une citation attribuée à un des participants au sac de Béziers qui appartenait alors aux Cathares. Cette citation explique la mise en oeuvre de l'Inquisition. L'idée de bonté au fondement de l'Inquisition est qu'il valait mieux donner un avant goût des supplices infernaux que de laisser une âme subir des supplices infernaux éternelles à cause de ses erreurs spirituelles et religieuses. Si telle âme est déjà sauvée la supplicier sur le bûcher ne la perdra pas mais le supplice des flammes donnera une chance supplémentaire à telle âme sur le mauvais chemin de se repentir : car avant d'atteindre l'éternité où il n'est plus possible de revenir sur son choix, un avant goût du supplice des flammes caractéristique de l'enfer peut de la dissuader de persister dans son ereur. Un terroriste islamiste ne raisonne guère autremement : ceux dont la foi ou la bonté leur fait mériter le salut s'ils meurent dans un attentat irons au paradis, et les autres feront face au jugement de dieu, leur dernière chance de conversion. Ben Laden et Bush dans une moindre proportion ont des mentalités dignes du moyen-âge. Leur morale et leurs conceptions du Bien et du Mal semblent donc datées. Au moyen-âge de telles conceptions relèvent peut-être d'un certains progrès puisqu'elles permettent d'instituer un ordre face à une violence chaotique. La violence se doit d'être ordonnée même si elle demeure violence. La tolérance ne peut émerger que là où on aspire à l'ordre : au milieu de la violence la tolérance ne siginifie rien, seule la violence semble pouvoir permettre de susciter un ordre ou l'aspiration culurelle à un ordre qui sera la condition de possibilité d'une tolérance relative. Ainsi quoiqu'on pense de Bush il faut reconnaître qu'il n'a jamais empêché l'exercice de religions non chrétiennes sur le territoire des Etats-Unis. Où est alors vraiment l'erreur de Bush ? Autrement dit où sont les limites évolutives de sa mentalité culturelle et donc de ses conceptions morales ?

Si Ben Laden a une mentalité digne de notre Moyen-âge, Bush semble digne des mentalités apparues au XVIème siècle voire au XVème et qui dès le XIXème siècle avaient pris leur place au pouvoir : ces mentalités avaient intégré une forme relative de tolérance et s'étaient mises à considérer l'accroissement des richesses comme une valeur. La mentalité protestante s'est souvent caractérisée dès lors comme le fait de concilier tolérance et esprit missionaire grâce à une approche commerciale. Certes l'esprit de mission portée par une conquête guerrière n'est pas loin mais le protestant sait que la victoire militaire vaut moins que la conquête commerciale qui garde un visage de tolérance pour mieux rendre le message religieux convaincant. Bush n'envisage l'usage de la guerre que pour contrer l'intolérant terrorisme ou pour nourrir la véritable guerre qui reste commerciale. Cependant pour l'instant les guerres de Bush ont fait plus de victimes que Ben Laden et ses imitateurs. Le Mal terroriste n'a donc pas trouvé son remède.
Les héros de fiction qui barrent la route aux terroristes en employant les moyens les plus inhumains tel Jack Bauer ne reflètent que notre ignorance à barrer la route au terrorisme, même si ce genre de scénario reste toujours attrayant de par l'engagement héroïque sans faille du héros.


Si nous acceptons l'idée d'appartenir à un processus évolutif, nous constatons que par le passé toute évolution biologique fût une réponse à une impasse rencontrée par l'espèce dominante. Le poisson lorsque l'eau disparaît ne peut plus respirer. Suite à ce genre de stress répété, une possibilité génétique s'est fait jour (cf. les travaux en biologie d'Elisabeth sahtouris et de Jean Claude Ameisen) : une respiration alvéolaire semble avoir été rendue possible. Tous les poissons n'ont pas développé des poumons et il est remarquable que depuis cet événement évolutif, de nouvelles évolutions du même genre ne se soient pas produites...



Quoi qu'il en soit dans ce que nous savons de l'évolution il y a à l'oeuvre une non dualité d'un processus de production et de destruction où une impasse destructrice engendre en réponse un saut évolutif qui matérialise une nouvelle possibilité évolutive.


Dans les affaires humaines il en est surement de même au niveau des mentalités culturelles. Des Hitler, des Ben Laden, des Bush sont donc en un sens des marqueurs de nos impasses culturelles, ils révèlent des impasses destructrices inhérentes à nos interactions culturelles. Comme nous l'avons dit, de nombreux éléments de la morale d'un Ben Laden, d'un Bush ont eu une pertinence historique, il y a plus ou moins longtemps. Mais aujourd'hui elles manifestent des forces de destructions que nous devons combattre : Hitler n'était-il pas lui aussi un nostalgique d'un ordre du passé idéalisé le tout mêlé à des considérations erronées de l'évolution et de son sens ?


La morale est de ce point de vue évolutif à la fois relative puisque relativement pertinente à un moment de l'évolution mais elle peut toucher à une forme d'absolu si nous devenons conscient de ce qui trace sa relativité. En effet dès lors que nous considérons que le processus non duel de production et de destruction sert une manifestation de plus en plus élaborée et intégratrice de la conscience, la morale a à la fois un principe et en même temps entre de plus en plus consciemment dans un flux de transformations incessantes jusqu'à sembler dépassée. La morale biblique à travers le décalogue avait peut-être déjà perçu quelque chose de cela : par exemple elle affirme "Tu ne tueras pas" et non "Tu ne dois pas tuer", le commandement est un horizon futur car il est admis que dans les circontances actuelles, il est difficile de ne pas tuer.


Leibniz a dans ses essais de théodicée une image riche de sens. On peut comparer la vie à un fleuve avec des bateaux qui quittent le quai pour se laisser porter par lui. La force du fleuve portera à sa vitesse plus facilement les bateaux de faible poids. Les bateaux qui ont un gros poids ont davantage d'inertie et mettront plus de temps à atteindre la vitesse d'écoulement du fleuve. Le Mal pourrait être comparé alors à une question d'inertie.

Elargissons ce que suggère Leibniz à notre perspective. Ceux qui sont à bord d'un bateau dont l'inertie le maintient derrière auraient tort de proclamer leur conduite comme le modèle à suivre même si en un sens pour eux cette conduite reste appropriée. Autrement dit du point de vue évolutif nous devons accepter tout ce qui compose le courant de la vie. Rien n'est contre l'évolution puisque ce qui semble indiquer son impasse est précisément ce qui peut susciter son avancée. L'attitude non duelle dont parle Arnaud Desjardins est donc bien intégrée dans une perspective qui met en avant l'évolution de la conscience. Mais plus la conscience sera ouverte au principe évolutif plus elle agira justement dans le courant de la manifestation de la non dualité ici et maintenant. Alors la relativisation de la morale dans une perspective non duelle et évolutive est alors paradoxalement compatible avec son ancrage dans l'absolu. La morale est une structure mentale essentielle de la culture humaine mais qui a plusieurs figures au cours de l'histoire et qui au fil de l'évolution devient de plus en plus souple au point qu'elle se dissoudra certainement dans l'action de l'évolution de la conscience devenant pleinement consciente.

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