mardi 28 juin 2016

PISTES VERS UNE LAÏCITE 3.0



1) ANALYSE DU PROBLÈME :

Se poser la question de la laïcité revient à se poser selon nous les questions de savoir d'une part si liberté(s) et religion(s) s'excluent et d'autre part si un espace politique peut être conçu pour éviter cette exclusion entre liberté(s) et religion(s).

A - LA TOILE DE FOND DE NOTRE RÉFLEXION :


Nous considérons avant tout l'unité et la diversité du phénomène religieux sous l'angle du rapport à la liberté comme représentation du rapport communauté/individu et des expériences de libération spirituelle.
On peut considérer une approche anthropologique et phénoménologique qui voit un ensemble d’éléments communs à toutes les religions :
Cette schématisation pointe aussi les tendances du religieux à créer des exclusions pour produire des inclusions :

Mais on peut insister sur la nécessité de considérer différents types de religiosité en fonction précisément des représentations du sens communautaire et du sens de l’individualité. 

Nous partons aussi de l’hypothèse d’une évolution des mentalités dans les différentes cultures telle que la spirale dynamique de Clare Graves, Don Beck et Christopher Cowan l’interprète :


 

Ceci s’applique évidemment aux cultures religieuses :
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Le rapport entre liberté et religion met donc en jeu les représentations et donc les mentalités qui définissent un rapport entre communauté et individu.
On peut tenter de peaufiner cette conception en suivant le philosophe américain Ken Wilber qui intègre l’idée que la dimension spirituelle d’une mentalité religieuse touche à des dimensions de vécu commun avec celle d’une autre qui semble plus élaborée :
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Sur la ligne verticale de ce schéma inspiré du philosophe américain Ken Wilber, nous avons les différents types de conceptions communautaires attachées aux différents types de religiosité. Sur la ligne horizontale nous avons le rapport entre un type de mentalité religieuse et différents niveaux de spiritualités compris ici comme perception de l’intériorité [Voir en annexe 1 le dernier tableau qui image davantage cette ligne horizontale]. 

Ce schéma n’exclut donc pas que certaines expériences spirituelles liées à une mentalité prémoderne par exemple peuvent être plus profondes que d’autres liées à une mentalité hypermoderne moins superstitieuse...

Cette approche nous invite donc à distinguer libération spirituelle et représentations mentales religieuses de la liberté dans le rapport entre communauté et individu.

B - REPRISE DU PROBLÈME : On peut envisager la liberté sur 3 plans et reposer la question du rapport entre religion(s) et liberté(s) relativement à ces 3 plans.


Il y a à l’évidence un domaine politique de la liberté qui demande de concilier la liberté de conscience et d’expression individuelle avec les contraintes sociales nécessaire à l’établissement d’un État conférant aussi aux individus une puissance résultant du collectif sans laquelle la liberté individuelle resterait impuissante. 




Comment valoriser la solidarité républicaine tout en promouvant les libertés individuelles y compris religieuses ? Comment éviter l’éclatement de l’État républicain à cause d’un affrontement des communautarismes religieux et ethniques ? Comment ne pas sacraliser le républicanisme au point de mépriser les garanties libérales de la liberté individuelles ? Faire une religion républicaine qui aurait l’exclusivité du politique ne saurait convaincre de l’inopportunité du communautarisme religieux à prétention théocratique plus ou moins avouée. La religion est ici essentiellement ce que des latins comme Augustin considère comme son origine étymologique à savoir « religare » (re-lier). Autrement dit la religion est ici à la fois d’une part lien communautaire prescrivant sacrifice et dénonçant sacrilège et d’autre part elle est lien personnel et intime au divin ou du moins à une représentation du divin.

Il y a un domaine moral où se joue la liberté. Agit-on par penchant psychologique pulsionnel ? Si tout acte se réduisait à des penchants le causant, toute conception de la responsabilité morale serait sans aucun doute obsolète. Toute religion propose de briser le cercle de l’action et de sa justification par les préférences immédiates des penchants. Agit-on par contrainte(s) sociologique(s) plus ou moins intériorisée(s) ? Ou devons-nous développer une réflexion rationnelle caractéristique d’un arbitre libre et donc autonome ? L’hétéronomie n’est-elle pas le fait essentiel des religions ?  Et dans ce cas l'éducation laïque à l'autonomie réflexive exclut les conceptions religieuse traditionalistes nourrissant la seule hétéronomie.

L’infantilisation religieuse de nos comportements est-elle la norme de toute pensée religieuse ? Ou bien n’est-elle le fait que des niveaux de mentalités prémodernes de la vie religieuse ? La religion comme respect scrupuleux d’un corps de pratiques et de rituels croise le sens de « religere » en latin que Cicéron affirme être l’étymologie véritable du mot religion.

Enfin il y a un domaine spirituel qui met en jeu la libération de notre misère existentielle. Ceci ressort au domaine de la liberté au sens métaphysique. Car aurait-on une perfection morale et politique, nous resterions confrontés aux questions de la mort et si l’on reculait les frontières de la mort ce serait la question du sens de la vie et donc de la manière de vivre qu’il faudrait reposer. D’ailleurs concernant l’amour et le bonheur, la morale n’a que ses exigences à rappeler et ses devoirs d’espérance à réitérer et non des clés précises d’obtention à suggérer. La politique et la morale peuvent créer des conditions matérielles et sociales favorables à l’amour et au bonheur mais non les susciter comme vécu personnel. L’enjeu est de savoir si les religions dans la situation présente permettent de surmonter la misère existentielle par affaiblissement de la vitalité, ce que Nietzsche a pointé comme l’aboutissement nihiliste de nos civilisations ou si elles offrent encore des potentialités d’assumer nos insatisfactions existentielles en vivifiant nos existences et nos cultures. Ici il faudrait penser la religion dans le droit fil du linguiste Emile Benveniste qui assigne à la religion l’étymologie de « religere » mais au sens de recueillement extérieur et intérieur.


I - FAIBLESSES DU CHEMINEMENT SPIRITUEL INDIVIDUALISTE FACE AUX FORCES RELIGIEUSES COMMUNAUTARISTES.


A - TOUTE RELIGION PROMET DE SE LIBÉRER DES DIFFICULTÉS SPIRITUELLES POSÉES PAR LA MORT, LE SENS DE LA VIE ET LA QUÊTE DU BONHEUR.


Elle peut proposer des techniques spirituelles de recueillement (religere) pour expérimenter intérieurement des réponses vécues. La méditation inspirée des pratiques bouddhistes, le yoga emprunté aux enseignements hindous, le qi gong issu du taoïsme connaissent un succès grandissant dans les populations postmodernes. Mais ces gens appartiennent-ils à une religion ? Ils font un usage respectueux de spiritualités religieuses mais appartiennent-ils vraiment à une religion ? Ne créent-ils pas leur propre religiosité ? Si une synthèse rationnelle est possible, leur liberté et leur religiosité se « synergiseront » sans doute.
Avant de moquer à l’emporte-pièce cette démarche comme irrationnelle et d’émettre des doutes et des critiques légitimes, notons qu’elle prolonge dans les mentalités postmodernes la démarche moderne des lumières consistant à extraire des religions dogmatiques, superstitieuses et intolérantes une spiritualité déiste tolérante, rationnelle et ouverte aux critiques et aux doutes. Les lumières ont légitimement opposé aux religions prémodernes une théologie naturelle et rationnelle auto-suffisante. Reconnaissons que ces démarches purificatrices modernes ont produit l’humanisme des droits de l’homme édictés sous les auspices de l’être suprême.
Donc rien n’interdit de voir dans ces tentatives postmodernes de libération spirituelle une prolongation de la démarche moderne de rationaliser et de séculariser les spiritualités religieuses judéo-chrétiennes engoncées et souvent étouffées dans leurs dogmes intolérants et superstitieux.

B - LES FAIBLESSES DU CHEMINEMENT SPIRITUEL INDIVIDUALISTE.


i) Si leurs penchants l’emportent, leurs cheminements n’aboutissent qu’à du syncrétisme, leur religiosité ne sera qu’une élaboration de leur désir prérationnel.


À Romain Rolland qui jugeait la critique athée de Freud un peu expéditive, du fait de son ignorance des expériences de sentiment océanique, Freud rétorqua en nourrissant un soupçon nouveau contre toute forme de religiosité : elle chercherait à satisfaire une nostalgie de l’état fusionnel psychique fœtale. En effet le fœtus a une vie psychique pré-égotique et irrationnelle en parfaite fusion avec son environnement maternel. Cette harmonie avec l’univers sera donc obtenue par des pratiques extatiques visant à affaiblir le sens de la séparation entre soi, les autres et le monde caractéristique de l’ego et de la rationalité sujet-objet.
À vrai dire toutes les méthodes spirituelles de relaxation ne sont-elles pas fondées sur l’abolition momentanée des frontières psychocorporelles de notre individualité ?
Paradoxe de la postmodernité, l’individualisation la plus radicale de la spiritualité religieuse dont la démarche semble la plus contraire à tout communautarisme aboutit à chercher la dissolution la plus exacerbée de notre personnalité.
Le succès du néo-chamanisme s’explique assez bien de ce point de vue. En effet le pratiquant néo-chamane use des rythmes musicaux proches du rythme cardiaque, de rythmes respiratoires proches de ceux du bébé, de drogues hallucinogènes ou du milieu chaud et humide d’une tente de sudation, toutes conditions évoquant l’État fœtal et favorisant l’infantilisation.

ii) [Critique :]


Certes même un délire spirituel syncrétique consacrera incontestablement une liberté individuelle de conscience et d’expression sans précédent. Mais que vaut une telle démarche si elle est impuissante faute de sens communautaire à résister à la montée de communautés religieuses solides et attirantes parce que bien délimitées par des clôtures dogmatiques et capables de revendiquer une tradition spirituelle éprouvée et balisées ?

II - MAIS LE TRADITIONALISME RELIGIEUX NE SE FONDENT-ILS PAS SUR LA DÉMISSION DE TOUTE AUTONOMIE RÉFLEXIVE ET DE TOUT SENS DE SON AUTORITÉ PERSONNELLE ?


A- LA FOI RELIGIEUSE NE PLONGE-T-ELLE PAS SES RACINES DANS UN GESTE IRRATIONNEL DE CONFIANCE IRRÉFLÉCHI ?


Souvent les démarches religieuses traditionnelles proposent prosaïquement de se relier (religare) au divin par la foi pour espérer malgré tout. La mort, l’absurdité apparente de la vie humaine et l’aspiration à l’amour et au bonheur sont d’abord surmontées par un acte de foi qui trouve certainement sa source dans les mentalités premières de communautés dont la survie n’était pas assurée. Cette méthode de fixation de la confiance existentielle procède par ténacité aveugle comme une autruche tête dans le sable qui refuse de voir tout ce qui la menace. Elle a le mérite de ne pas succomber aux sirènes de la dépression dont nos contemporains agnostiques sont plus souvent victimes que les membres de communautés religieuses traditionnelles.

B- CEPENDANT CET AVANTAGE ANTIDÉPRESSEUR DE LA FOI OUVRE LA PORTE À DE NOMBREUX INCONVÉNIENTS ANTIPHILOSOPHIQUES.


La religion suscite alors en effet une perte d’autonomie réflexive qu’elle compense en s’appuyant sur l’autorité d’une tradition. Pour fixer la croyance en l’autorité de la tradition, il faut la sacraliser.

i) Premièrement il faut se comporter scrupuleusement dans l’effectuation de rites ou de pratiques la réactualisant (religere) quitte à craindre une damnation éternelle. Paradoxe, il faut pour nourrir la confiance existentielle et se libérer de l’angoisse de vivre et de mourir développer la crainte de ne pas se racheter ou de sauver son âme. La confiance existentielle religieuse se nourrit de récits miraculeux ou mythologiques mêlant les rachats miraculeux avec des damnations terrifiantes. La cohérence des traditions religieuses est donc forte et comporte une connaissance indéniable de la puissance symbolique. Mais renforcer l’autorité de la tradition par le développement interprétatif de la cohérence des symboles ignore comment la méthode scientifique donne d’abord autorité à des faits objectifs pour tester les théories.

ii) Deuxièmement il faut assimiler tout questionnement à des doutes profanant l’autorité sainte fondant la tradition. La libre pensée et le sens de sa propre autorité personnelle deviennent alors sacrilèges. Ce sont des refus de sacrifier sa petite personne au salut religieux de la communauté. C’est une trahison de la puissance de notre identité religieuse collective (religare).

C- [Critique :]


Ainsi le traditionalisme religieux pour conforter l’autorité de sa tradition voit un danger dans toute tentative de forger le sens personnel de sa propre autorité par l’usage d’une autonomie réflexive. Les religions traditionnelles s’opposent donc à première vue à des spiritualités philosophiques centrées sur l’émancipation de la réflexion personnelle. La critique anarchiste des religions traditionalistes y voit des pourvoyeurs de la logique de domination hiérarchique antidémocratique. Mais une politique valorisant l’émancipation des logiques hiérarchiques de domination à marche forcée imposant l’athéisme par la force ne reconduit-elle pas au dogmatisme intolérant des idéologies religieuses ? Historiquement il nous faut reconnaître que les persécutions les plus meurtrières en matière de croyance émanent des idéologies communistes. Les persécutions religieuses ou les actes terroristes motivés par la religion auront fait des victimes et des guerres certes nombreuses et questionnaires sur l’opportunité d’adhérer à des traditionalismes religieux mais les assassinats massifs opérés au nom de l’émancipation athée sont tout aussi questionnaires et malheureusement plus nombreuses.

III – VERS UNE LAÏCITÉ RÉPUBLICAINE 3.0.


PRÉAMBULE - Avec la laïcité républicaine nous pensons que la liberté personnelle et collective comme solidarité non communautariste n’exclut pas la liberté de croyance (ou d’incroyance) religieuse. La laïcité républicaine est une communauté citoyenne ouverte au pluralisme qui peut renforcer réciproquement la liberté de croyance (incroyance) religieuse, l’authenticité spirituelle et l’autonomie réflexive philosophique.

A- Le républicanisme laïque ne vise pas à créer une religion civile mais une solidarité fondée non sur la sacralisation d’une uniformisation identitaire mais sur l’émancipation pluraliste du dogmatisme idéologique, traditionaliste et communautariste. Ici nous estimons que la nostalgie d’une sacralité républicaine comme la pense Régis Debray revient à faire de la laïcité une religion civile à laquelle les religieux traditionalistes doivent adhérer.
 


 
On peut apprécier ce rapport de force qui vise à sanctuariser l’espace public en le sacralisant. Mais on peut en un sens sanctuariser l’espace public en imposant dans son champ le respect de l’égalité homme-femme et donc de la mixité citoyenne. On peut sanctuariser la neutralité laïque en interdisant aux mineurs en position d’hétéronomie vis-à-vis de leur famille et de leur communauté d’arborer tout signe religieux marquant leur appartenance.

B- Toutefois on doit reconnaître que cette sanctuarisation objet de passions politiques revient à stigmatiser plus certaines appartenances religieuses que d’autres. La laïcité est aujourd’hui souvent victime d’une annexion à des causes politiques identitaires dommageables. Grosso modo on invoque la laïcité pour stigmatiser des options religieuses qu’on juge une menace pour la stabilité d’une identité nationale ancestrale. On confond la lutte légitime contre les replis identitaires et religieux qui menacent la cohésion de la solidarité nationale avec la crispation sur une identité nationale elle-même dogmatique, mythologique, intolérante et ego-centrique.

C- Rappelons que la laïcité entend au sens authentique participer de mœurs favorables à la liberté de conscience et d’expression. La laïcité se réclame de l’humanisme des Lumières qui a produit les droits de l’homme dont liberté de conscience et d’expression sont des principes centraux. De fait elle implique une dimension de neutralité au sens d’une tolérance vis-à-vis des croyances dès lors qu’elles sont capables de vertu de tolérance. Mais cette neutralité n’est pas inopérante et sans valeur. La laïcité assure à chaque individu la possibilité de prendre ses distances avec une communauté de croyances dans laquelle pourtant il a pu être immergé jusqu’à penser que toute autre croyance était illusoire même s’il s’efforçait de demeurer tolérant. Cette distanciation ne sera pas forcément en rupture avec sa croyance passée ou conversion à une autre croyance mais la laïcité comme espace de neutralité solidaire et républicain permet de réinterpréter librement sa croyance. La laïcité si elle impose son espace de neutralité à tout engagement religieux ou spirituel leur donne une dimension d’autonomie et de libre choix. La présence de la république laïque dans chacun de ses territoires préservera au moins cette dimension même au cœur de croyances qu’on peut juger infantilisantes, superstitieuses, dogmatiques, irrationnelles ou communautaristes même si pour apparaître républicano-compatibles elles jouent le jeu de la tolérance. Des événements de conversion ou des critiques internes sous la pression de critiques externes légitimes amèneront certainement des évolutions de plus en plus favorables à la liberté de conscience et d’expression. L’espace laïque permet aussi un espace de réflexion et de dialogue argumenté où l’affirmation pure et simple de ses convictions rencontre inexorablement les exigences de l’argumentation rationnelle.

D- Nous devons cependant insister sur le fait que la liberté de conscience est la garante d’un engagement religieux plus profond. La crainte des flammes de l’enfer si commune aux religions traditionalistes pour les mécréants produit des êtres peu capables de spiritualité profonde. Quand je suis une morale par crainte de l’enfer et désir d’une récompense paradisiaque, j’agis encore de manière intéressée. Cette religion traditionaliste limitée à cette approche s’avère un marchandage avec le divin digne de ces temps où l’on sacrifiait des êtres vivants ou des êtres humains pour calmer les dieux irritables et menaçants. Ceux qui trouvent ce portrait caricatural considéreront les dérives terroristes de religieux traditionalistes où on sacrifie des vies humaines de mécréant au profit d’un dieu sanguinaire et guerrier.
Lorsqu’avec la conception libérale de la laïcité, telle que Locke l’esquisse et que Bayle l’élargit, on envisage l’espace publique comme un espace d’émulation au service désintéressé des autres, chaque spiritualité religieuse ou philosophique est mise au défi d’être un authentique chemin d’ascension vers le sommet commun de l’amour pur et désintéressé des autres. Autrement dit ma communauté spirituelle exclusive est une affaire privée pas forcément portée à l’exclusion mais qui doit faire idéalement de moi un citoyen vertueux et solidaire matériellement avec tous les citoyens de quelque appartenance religieuse et philosophique qu’ils soient.

E- La laïcité républicaine n’est pas seulement un espace de neutralité protégeant le libre choix des consciences comme Jean Jaurès le rappelle mais aussi un espace spirituel d’émancipation et de formation du sens d’être sa propre autorité. Ici l’éducation aux formes diverses de la rationalité, aux méthodes scientifiques, aux arts de l’interprétation des sciences humaines ou encore au fond culturel humaniste est loin d’être neutre. Certes le citoyen a la liberté de conscience et on ne peut pas lui imposer par la contrainte d’adhérer à l’évolution des espèces, à la critique philosophique et sociologique des hiérarchies traditionalistes contraires à l’esprit démocratique. Mais notre laïcité impose d’étudier ces points de vue à l’école, d’en voir et d’en tester les tenants et aboutissants...

F- De ce point de vue, les neurosciences et la psychologie validant les apports bénéfiques de la méditation de pleine conscience telle qu’elle a été extraite de son contexte religieux bouddhistes, ne devra-t-on pas non plus introduire ce type de technique dont il a été montré qu’elle ne dépersonnalise pas en émondant le sens de la séparation entre soi, les autres et le monde mais qu’au contraire elle donne à ses pratiquants une meilleure attention et concentration utiles dans les apprentissages ainsi qu’une meilleure gestion du stress facilitant le développement de ses capacités personnelles. Notre conception de la laïcité veut éviter un combat moderne simpliste contre l’obscurantisme des traditionalismes religieux au risque d’en ignorer les apports spirituels parfois inemployés. Mais elle veut aussi éviter de se promouvoir comme ouverture postmoderne au pluralisme des croyances religieuses, spirituelles et philosophiques en renonçant à l’émancipation de l’hétéronomie communautariste. Notre conception veut devenir une plateforme hypermoderne de la constitution d’une science spirituelle dont les religions auront été seulement précurseur... Elle veut arracher l’or spirituel des grands fleuves des traditionalismes religieux que les crispations identitaires face à la modernité précipitent dans l’oubli au lieu de les faire briller pour toute l’humanité. Elle veut non pas une coexistence pacifique des cultures spirituelles, religieuses et philosophiques mais elle veut contribuer à favoriser de nouvelles synthèses spirituelles comme dans le passé le judaïsme procède certainement d’une synthèse incluant et dépassant des apports du zoroastrisme avec des éléments de spiritualité égyptienne. Comme la théologie chrétienne dès son émergence dans le Nouveau Testament intègre des éléments des spiritualités philosophiques grecques. Comme l’ésotérisme soufi musulman s’avère lui-même une synthèse spirituelle des éléments coraniques hérités du judéo-christianisme, de techniques spirituelles néoplatoniciennes de l’école de Bagdad fondée après que l’empereur chrétien ait fermé les écoles néoplatoniciennes de son empire et enfin certainement d’éléments venus du tantrisme hindou ou bouddhiste comme les centres psychocorporels al-Laṭaʾif as-Sitta que le yoga tantrique nomme chakras. D’ailleurs l’affirmation historique d’une unité transcendante des religions à partir de leurs spiritualités a émergé du IXe au XIIe siècle dans les milieux soufis musulmans [voir annexe].


Cette idée hypermoderne d’une sortie de l’étroitesse des traditionalismes religieux en s’appuyant sur le caractère universel des sciences spirituelles traditionnelles de l’intériorité aurait donc un précédent dans la tradition spirituelle de la religion la plus décriée par les modernes mais malheureusement la plus ignorée de ses propres adeptes les plus traditionalistes.
 

Une laïcité hypermoderne transformerait donc les spiritualités religieuses qui souvent malheureusement cautionnent encore l’hétéronomie religieuse et les communautarismes dogmatiques en philosophies spirituelles rationnelles, partageables et libératrices nourrissant une culture républicaine d’égalité, de liberté et de fraternité transcendant et intégrant les cultures multiples des citoyens.
 


OUVERTURE

On pourra prolonger la réflexion ci-dessus à l'aide d'une conférence vidéo d'Abdennour Bidar dont son livre  Les Rencontres de la laïcité aux éditions Privat  est issue :




ANNEXE 1 SUR L’ÉVOLUTION DES MENTALITÉS ET LES DIVERSES CONCEPTIONS DE LA LAÏCITÉ EN JEU ICI :






CLIQUEZ SUR L'IMAGE POUR VOIR LES DÉTAILS.

ANNEXE 2 SUR L’UNITÉ TRANSCENDANTE DES RELIGIONS DANS LE SOUFISME MUSULMAN :


« Hallâj [né vers 857 (ou 244 de l’Hégire), mort le 26 mars 922 (ou 309 de l’Hégire) à Bagdad] professe évidemment l’universalisme de la « Religion primordiale ». Après avoir tancé un musulman qui s’en prenait à un juif sur le marché de Bagdad, il a ces mots : « J’ai réfléchi sur les dénominations confessionnelles, faisant effort pour les comprendre, et je les considère comme un Principe unique à ramifications nombreuses. »
[...]
Ibn ‘Arabî [né le 7 août2 1165, à Murcie, en al-Andalûs (Empire Almohade) , et mort le 16 novembre 12403, à Damas] en arrive à une autre conclusion : quel que soit le destinataire du culte que voue l’homme (Dieu dans ses diverses nominations, mais aussi la nature ou même les idoles), c’est toujours Dieu qu’il adore, même s’il n’en est pas conscient. Tel est le sens de ce fameux poème :

Mon cœur est devenu capable de toutes les formes
Une prairie pour les gazelles, un couvent pour les moines
Un temple pour les idoles, une Ka‘ba pour le pèlerin,
Les Tables de la Thora, le Livre du Coran.
Je professe la religion de l’Amour, et quelque direction
Que prenne sa monture, l’Amour est ma religion et ma foi. »


Ceci est extrait de :


Toutefois cet article d’Eric Younès Geoffroy défendant l’unité transcendante des religions nous semble discutable de notre point de vue que nous affirmons laïque et hypermoderne.
Cette approche défend une position exclusiviste en affirmant que chaque chemin religieux pour mener au sommet spirituel commun à toutes les religions doit être suivi de façon radicale.
Premièrement, notre approche affirme que les mentalités religieuses évoluent. Or cette approche exclusiviste va insister sur la pérennité de la dimension spirituelle des religions.
Deuxièmement, selon cette approche exclusiviste de l’unité transcendante des religions, notre idée de tirer une science spirituelle en synthétisant des expériences spirituelles en dehors de leur religion d’émergence serait anti-traditionnelle et vouée à l’errance spirituelle. Cet argument nous semble contraire à l’esprit spirituel de la laïcité qui s’ancre lui dans la tradition philosophique...
Nous pouvons situer cette approche exclusiviste de l’unité transcendante des religions dans notre spirale des mentalités : elle reste une infiltration pré-moderne de la critique postmoderne de la conception moderne de la laïcité.


AU-DELÀ LA SOCIÉTÉ 3.1 ? UNE SOCIÉTÉ CENTRÉE SUR LA PSYCHISATION ENTENDUE COMME ÉMERGENCE CONSCIENTE DE L’ÉVOLUTION DE L’ÂME ?


mercredi 9 décembre 2015

QUAND LA DEMOCRATIE VACILLE, IL FAUT PLUS DE DEMOCRATIE.



 Quand la démocratie républicaine vacilleil faut plus de démocratie.




 Quand la démocratie républicaine vacille, 

il faut plus de démocratie. Oui mais comment ?

 

A- Un peu d'histoire...


 

Rappelons que l’histoire commence avec l’apparition de l’État. L’État permet de conserver et développer la culture. Il doit mémoriser des faits économiques et transmettre des messages de façon fiable sur un territoire d’où l’écriture. L’écriture facilite la conservation et la propagation des savoirs.
Spinoza distingue plusieurs genres de connaissance. Pour créer un contexte favorable au 2e genre de connaissance, à savoir la raison. L’histoire confirme l’importance de l’État dans les progrès de la raison. Les peuples qui vivent sans État vivent souvent au niveau du 1er genre de connaissance : ils ont des discours mythologiques, des croyances animistes irrationnelles même si par le biais de l’intuition, on peut en tirer des enseignements rationnels. L’organisation sociale est liée aux représentations mentales. Dans l’État, la hiérarchie est une chaine de causes : il n’y a pas d’État sans que la classe sociale dominante ne maîtrise des formes de causalité rationnelle. C’est-à-dire que l’homme qui nait dans un État va être capable de repérer des chaine de causes puisqu’il doit s’adapter à une société où il y a des chaines de causes, dont la saisie est la base de la raison. Avec les anarchistes, l’État semble un malheur tomber sur l’humanité. Si on regarde globalement l’évolution des États, on voit cependant que leur forme la plus stable est celle qui garantit la liberté. Plus un État garantit la liberté, plus il est stable : ce que montre Spinoza dans son Traité Théologico-Politique.




Du point de vue extérieur, plus un État est impérialiste et donc qu’il s’en prend à la liberté des autres États ou des peuples sans État, moins l’État sera stable. Les critiques philosophiques y compris de l’État, sont le fruit de la raison qui semble ne pas pouvoir émerger sans l’État. La raison critique l’État mais on s’aperçoit que la raison est le produit de l’État.
La démocratie semble le régime politique le plus impliqué pour que l’État ne dérive pas vers une forme de tyrannie ou de dictature. La formation d’une opinion basée sur l’argumentation y augmente le rôle de la raison. Le bon sens doit y être la chose du monde la mieux partagée grâce à une éducation de tous les citoyens.
Cependant pour vraiment entendre la critique anarchiste de l’État, il faut admettre que nous sommes encore loin de vivre dans des États démocratiques. Les régimes politiques de nos démocraties représentatives demeurent des régimes non radicalement démocratique. Ils s’agit de régimes mixtes puisqu’en partie démocratiques, en partie aristocratiques. Quand on dit que nos démocraties risquent de produire des dictatures, c’est vrai surtout pour nos régimes mixtes où l’éducation à la raison pluraliste, au débat argumenté constructif et aux pratiques décisionnelles démocratiques autre que majoritaires restent trop faible encore.

B- La démocratisation de l’État.

 
- 1- Comment éviter la corruption d’une république dont la souveraineté est démocratique selon Rousseau



Pour Rousseau, il y a une différence entre le peuple souverain qui décide des lois et le gouvernement qui est choisi pour diriger l’État. Dans une république démocratique où la souveraineté appartient directement au peuple, le gouvernement n’est pas forcément démocratique. Par contre, dans une orientation que Rousseau soupçonne de nuire à la souveraineté démocratique du peuple, dans une démocratie représentative, il n’y a plus de différence nette entre souverain et gouvernement. En France il n’y a pas actuellement dans notre constitution de différence bien nette entre gouvernement et souverain. Pour Rousseau cette absence de distinction est une source majeure de corruption. Dans Le contrat social, il explique que le peuple anglais n’est libre qu’au moment où il glisse le bulletin dans l’urne. Le peuple et ses représentants sont plus intéressés par la réussite économique que par le souci du partage du pouvoir, la représentation tend alors à faire régner les valeurs des riches. La démocratie devient apparente et il y a en fait une ploutocratie, c’est-à-dire un pouvoir des plus riches qui peut bien sûr dégénérer en démagogie ou en tyrannie.
Dans la logique de Rousseau, notre démocratie représentative est plus une aristocratie qu’une démocratie car on élit des gens à qui on donne le pouvoir pendant 5 ans.
Pour éviter que la démocratie représentative évolue vers la perte de la souveraineté par le peuple par le biais d’une tyrannie d’une majorité d’électeurs, il faut pour Rousseau que les décisions du peuple soient prises lors de ses assemblées. Reste à savoir comment les organiser pour qu'une décision idéalement démocratique s'y prenne.
 

Si le peuple s’assemble comment pourrait-il sombrer dans une tyrannie de la majorité qui veut exclure une minorité estimée étrangère, invasive, etc. ? Car le peuple assemblé implique une reconnaissance réciproque de tous les citoyens comme citoyens. Les rassemblements citoyens sans qu’ils soient partisans sont la garanti d’intégration des nouveaux citoyens à un collectif autre que leur communauté familiale et culturelle.
Il n’est pas certain aujourd’hui avec notre démocratie représentative gangrénée par le racisme et l’égocentrisme ethnique que persiste longtemps la citoyenneté définie par l’acceptation de tous les autres citoyens comme tels. Rousseau invite d’ailleurs le peuple assemblé à considérer le bienfondé même de son assemblée. Il envisage qu’un peuple soit libre de se dissoudre comme peuple de même que certaines associations loi 1901 prononcent leur dissolution soldant ainsi leur compte. La démocratie du peuple assemblée ne serait-elle pas la réponse la plus adéquate à la crise politique de la démocratie représentative ?
Cette crise est indéniable : elle se profile à travers l’abstention et le vote de rejet contre une partie de la population.

Pour que La démocratie du peuple par le peuple assemblé fonctionne, il faut que les citoyens soient capables de rationalité dans les débats. Il est vrai qu’en 1789, ce n’était pas le cas et qu’une représentation politique pouvait se justifier. L’argument aujourd’hui est beaucoup moins fondé vu le niveau d’éducation moyen reçu par la plupart. Un être rationnel dans une discussion, peut reconnaitre qu’il se trompe, il peut intégrer de nouvelles vues et surtout considérer l’intérêt général. La raison étant liée à l’universel, raisonner revient à pouvoir penser de façon désintéressée.
En France il y a la possibilité de vote par référendum qui semble plus démocratique. Mais un référendum à la majorité de 50% plus une voie est-il plus démocratique qu’une décision de la représentation nationale au deux tiers ? Seule une unanimité est fondatrice d’un véritable contrat social démocratique. Moins souvent l’unanimité est atteinte plus la vitalité du peuple est corrompue.

Pour Rousseau, les partis politiques représentent un danger pour la démocratie puisqu’il empêchent les membres des partis d’avoir leur pleine autonomie de penser. Aujourd’hui dans la Ve république française, on parle de « parlement godillot » aux ordres du Président de la république (pourtant chef de l’exécutif), ce qui amplifie le phénomène. Il y a là une autre critique que fait Rousseau de la démocratie représentative qui devrait nous interroger davantage.

Rousseau propose de renforcer les liens horizontaux du peuple. Il souligne l’importance des fêtes populaires pour renforcer ces liens horizontaux et il préconise des rassemblements du peuple réguliers. Il faut selon lui favoriser la communication des égaux (horizontales) et éviter le spectacle inhérent à la représentation pour vraiment développer des mœurs républicaines consacrant la souveraineté du peuple.
Si ces relations horizontales sont privilégiés alors l’État et ses relations verticales auront un rôle relatif. L’État comme structure gouvernementale sera considérée comme un serviteur. Dans une hiérarchie au service de la démocratie comme pouvoir souverain du peuple, plus on est au sommet plus on devrait être un serviteur du peuple. Plus on devrait avoir des comptes à rendre directement au peuple au lieu d’être protégé par des immunités.

Quand le rapport de domination oppose clairement un groupe organisé au reste du peuple, une dissidence peut la pointer. Mais aujourd’hui dans les sociétés démocratiques occidentales, les croyances communautaires sont centrées sur la tolérance, le sens des libertés individuelles. Les rapports de domination en général sont donc dispersés, multiples et s’entrecroisent : l’un exploite l’autre dans un sens tandis que ce même autre l’exploite par ailleurs. Comment trouver alors un équilibre entre individu et communauté ? Comment nos sociétés peuvent-elles aller vers plus de cohésion sans nier la créativité individuelle ? Une politique axée sur la répression nécessaire des actes criminels ne suffira jamais. Car cette criminalité estime que ceux qui proposent une telle politique de répression masquent à peine l’immoralité de leurs propres activités économiques. Seul un nouveau sens du dialogue démocratique permettra d’harmoniser les diverses morales existantes sans nier leur diversité et leur créativité. Rousseau distingue la volonté générale de la volonté de tous. La volonté de tous est un consensus obtenu par un compromis où chacun cède sur certaines exigences. La volonté générale entend intégrer toutes les exigences individuelles dès lors qu’elles ne s’opposent pas au bien commun. Cet idéal d’une volonté générale politique n’est pas impossible et peut être recherché. Par exemple, les groupes musicaux sont déjà des groupes où chacun improvise personnellement et participe à l’harmonie de l’ensemble.
 

- Autres idées à ce sujet :


« Nous pouvons aussi réinvestir quelques idées anarchistes pour améliorer la souveraineté du peuple à l’encontre de la représentation politique. Le blog d’Antoine Chimel cite Jean-Claude Michéa :

Rendre impossible le sabotage ou le parasitage, par une posture égoïste, d’une reconquête de la démocratie réelle — et donc de la souveraineté populaire — nous ramène, selon Jean-Claude Michéa dans son entretien pour la revue A contretemps de Juillet 2008, à « la dimension anarchiste de la question politique » qui « devrait toujours accorder une importance décisive aux trois principes suivants » :

– « la rotation permanente des fonctions dirigeantes ». En effet, gardons à l’esprit ces paroles visionnaires de Mikhaïl Bakounine dans Dieu et l’État : « L’affaire de tous les pouvoirs établis est de s’éterniser en rendant la société confiée à ses soins toujours plus stupide et par conséquent plus nécessiteuse de son gouvernement et de sa direction. » Chose vraie aussi bien « pour les académies scientifiques » que « pour les assemblées constituantes et législatives, alors même qu’elles sont issues du suffrage universel. Ce dernier peut en renouveler la composition, il est vrai, ce qui n’empêche pas qu’il ne se forme en quelques années un corps de politiciens, privilégiés de fait, non de droit, qui, en se vouant exclusivement à la direction des affaires publiques d’un pays, finissent par former une sorte d’aristocratie ou d’oligarchie politique » ;

– « une politique de défiance systématique envers les micros et les caméras du système » sous-entendu médiatique. En effet, nous détenons une sensibilité anarchiste – ou, si nous préférons, anarchique et salutaire – lorsqu’est entretenu, consciemment ou inconsciemment, un instinct de méfiance à l’égard de toute nouvelle forme d’autorité qui se présente à nous. De surcroît, nous ne pouvons que reconnaître que les médias dominants relaient, notamment par l’omniprésence publicitaire, les principes de l’idéologie dominante totalement adaptée à la Loi du Marché. En conséquence, défendre réellement la cause sociale n’est pas chercher à fanfaronner dans les médias par narcissisme en portant un message anarchisant « à la mode » – boulot du révolutionnaire « branché » (du type Olivier Besancenot), du libertaire au service du libéral ;

– (« le plus difficile puisqu’il s’agit d’un travail qui devrait concerner chaque militant en tant qu’individu singulier ») « un souci constant de s’interroger sur son propre désir de pouvoir et sur son degré d’implication personnelle dans le mode de vie capitaliste » car « il doit y avoir un minimum de cohérence entre les idées que l’on prétend défendre et la façon dont on se comporte dans sa vie quotidienne ». »

  • Transition :

Mais comment incarner davantage l’idéal de la volonté générale qui entend intégrer toutes les exigences individuelles dès lors qu’elles ne s’opposent pas au bien commun ? 


Comment favoriser sa représentation qui concilierait l’harmonie du collectif et l’expression créative des individus sans la confier à des représentants qui n’en ont que faire ? Comment tendre à l’unanimité du peuple ? Le scrutin majoritaire même direct auquel pense Rousseau ne peut guère y prétendre.

Les pratiques de démocratie participative ne sont pas convaincantes. La participation nécessite du temps que n’ont pas les citoyens à cause de leurs obligations économiques. Cette participation reste encore prisonnière des formes de tyrannie de la majorité ou des plus éloquents rhéteurs. Personne ou presque ne facilite l’expression des objections légitimes des moins armés intellectuellement. Car au fond la démocratie représentative reste dominante. Le manque de démocratie de la démocratie représentative est bien net quand des référendums locaux et nationaux ne sont au final pas pris en compte par les représentants qui arguent de leur légitimité électorale contre la légitimité d’un scrutin référendaire.

- 2 - Une démocratie non hiérarchique dépassant les limites de la représentation politique actuelle. 


Dans We the People : Consenting to a Deeper Democracy de John Buck et Sharon Villines, on a une critique efficace du système majoritaire qui ne se donne plus les moyens et n’exprime guère le désir dans la bouche de ses représentants de rechercher l’unanimité. Ce sont des Quakers qui ont toujours développé des pratiques de la démocratie dans leur communauté au nom même de leur spiritualité chrétienne qui ont posé les bases de la sociocratie, une pratique radicale de la démocratie. Les Quakers forment une église évangélique où il n’y a pas de hiérarchie ecclésiastique et pas de pasteur, pas de chef dictant des dogmes. Rappelons que déjà la constitution des USA qui commence avec « We the people » leur doit beaucoup. William Penn, un Quaker en fût l’un des pères. Des Quakers ont cherché des pratiques démocratiques radicales qui n’impliquent aucune démarche spirituelle et qui surmontent les limites de la recherche de consensus dès lors que les égocentrismes y font barrage.


Dans ce livre p.35, Boeke, l’un des pères Quaker de la sociocratie, est cité. En 1945 il écrivait :

« We are so accustomed to majority rule as a necessary part of democracy that it is difficult to imagine any democratic system working wihtout it. It is true that it is better to count heads than to break them, and democracy, even as it is today, has much to recommend it as compared with former practices. But party system has proved very far provinding the ideal thedemocracy of people’s dreams. Its weaknesses have becom clear enough : endless debates in Parliament, mass meetings in which the most primitive passions are aroused, the overruling by the majority of all independent views, capricious and unreliable election results, government action rendered inefficient by the minority’s persistent opposition. Strange abuses also creep in. Not only can a party obtain votes by deplorably underhand methods, but also, as we all know, a dictator can win an election with an "astonishing" majority by intimidation. »
« Nous sommes si accoutumés à la règle de la majorité comme une part nécessaire de la démocratie qu’il est difficile d’imaginer un autre système démocratique fonctionnant sans elle. Il est vrai qu’il est mieux de compter les têtes que de les briser et la la démocratie, quoiqu’il en soit aujourd’hui, est beaucoup plus à recommander que n’importe quelle autre pratique. Mais le système des partis s’est montré très loin de satisfaire à l’idéal de démocratie [à la hauteur] des rêves du peuple. Ses faiblesses sont devenues assez claires : débats interminables au Parlement, meetings de masse dans lesquels les passions les plus primitives sont suscitées, le rejet par la majorité de tous les points de vue indépendants, les résultats capricieux et peu fiables des élections, l’action du gouvernement rendue inefficiente par l’opposition persistante de la minorité. Des abus préoccupants s’immiscent également. Un parti obtient des voix non seulement par des méthodes déplorablement perfides, mais aussi, comme nous le savons tous, un dictateur peut gagner une élection avec une majorité "déconcertante" par intimidation. » [nous traduisons]
En fait la représentation politique par laquelle on confie notre pouvoir citoyen à un représentant réactualise les dominations hiérarchiques et leurs injustices.
On sait aujourd’hui organiser efficacement des actions avec un système non hiérarchique.
Internet nous montre des systèmes de réseaux sociaux à l’œuvre. le Web est une toile de liens sans centre principal par lequel ils seraient contraints de passer.
Dans un réseau, il n’y a donc pas de supérieur hiérarchique.
La notion de séparation des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires au sein de l’État anticipe une organisation de réseaux. On peut signaler que dans l’éducation, il se développe une autonomie des universités qui correspond à une organisation non hiérarchique non étrangère à l’efficacité et au développement des savoirs.
Si nous voulons amoindrir les distorsions hiérarchiques et donner à la souveraineté du peuple un mode d’exercice non corrompu par la représentation politique, nous devons nous intéresser à expérimenter des organisations sociocratiques ou holacratiques qui entendent répondre aux défauts des organisations hiérarchiques et à l’incapacité des décisions majoritaires à incarner vraiment une volonté générale, c’est-à-dire une proposition de loi valant pour tous et intégrant le plus possibles des volontés individuelles de chaque citoyen.


une organisation SOCIOCRATIQUE est une forme d’organisation démocratique existant y compris au sein d’une organisation type entreprise visant la responsabilisation réelle de ses agents, leur épanouissement dans l’atteinte de leurs objectifs en ne bridant pas leur créativité personnelle dans les pesanteurs organisationnelles. Plus radicalement la sociocratie est une forme d’auto-organisation parfaite pour l’auto-gestion et une vie associative engagée ne sombrant pas dans la réunionite.
Il s’agit d’une structure à différents niveaux mais interconnectés du haut vers le bas et du bas vers le haut. Ce feedback organisationnel à double sens comprend un délégué transmettant des propositions (choix démocratique) ou des instructions (choix entrepreneurial) du cercle décisionnel du haut vers le cercle décisionnel du bas et un délégué du cercle décisionnel du bas dans le cercle du haut qui n’a pas un pouvoir consultatif mais un pouvoir décisionnel, un pouvoir propositionnel ou d’objection dans le cercle supérieur. Ce délégué n’a pas candidaté mais a été mandaté par proposition du cercle décisionnel.
Ce type d’organisation pourrait s’appliquer pour élaborer une démocratie cessant de tout centrer sur la seule représentation politique par le bais de l’élection d’un candidat membre ou sympathisant d’un parti politique. Une telle démocratie fonctionnerait en mode confédératif ainsi que le souhaitaient les anarchistes de gauche qui voulaient répondre aux difficultés laissées par Rousseau lui aussi critique du régime de démocratie représentative.
A la différence d’un idéal de consensus démocratique qui peut dégénérer en compromis frustrant à cause de résistances purement égocentriques, seuls des arguments sont validés ou invalidés dans la discussion. Des propositions argumentées sont soumises à consentement ou à objection(s) argumentée(s). Ici un facilitateur doit avoir l’autorité pour spécifier les paroles qui rentrant ou non dans la procédure décisionnelle. On retrouve avec ce facilitateur en un certain sens le législateur de Rousseau guidant le peuple vers sa propre volonté générale. La proposition qui aura le moins d’objection et recevra le plus de contentement sera d’autant plus synthétique et nécessitera une intelligence dialectique voire intuitive. Cette intelligence est celle requise selon Rousseau pour le législateur qui propose au peuple assemblé une proposition de loi se voulant fidèle à la volonté générale de ce peuple. On prolonge ici aussi la pensée de Habermas qui prône une éthique de la discussion effective pour faire vivre nos démocraties mais on évite de rechercher en vain un recoupement vague de valeurs communes. La sociocratie est une auto-organisation dotée d’une intelligence collective et favorisant l’intelligence intégrative et la capacité d’intuition créatrice faisant de la volonté générale non un vague concept mais une réalité s’incarnant.
Pour que la sociocratie fonctionne, le cercle de la discussion sociocratique implique au minimum une mentalité moderne dont l’éducation rationnelle a dépassé le principe d’autorité symbolique pour se fonder sur la seule autorité des faits qu’ils soient objectifs ou intérieurs. De fait, la citoyenneté active serait accordée dans ce système seulement à des gens capables d’ancrage à ce niveau de mentalité. Toutefois comme les promoteurs de la sociocratie le rappellent, on peut étendre du haut vers le bas une sociocratie sans que le bas de cette organisation y soit encore convertie. Dès lors on pourrait pour le bas continuer une certaine pratique de la représentation qui fonctionne déjà pour une mentalité prémoderne accordant leur pouvoir à une figure d’autorité. Ces représentants ayant autorité mais capables eux de raison seraient en quelque sorte appelés à décider sociocratiquement au lieu de décider majoritairement sans tenir compte des objections voire en méprisant les minorités contestataires. L’autorité sociocratique envers ceux qui par leur mentalité ont avant tout une demande d’autorité juste serait ainsi renforcée par le consentement et l’étiolement des objections qui forcément rende les dissensus beaucoup moins sujets à devenir une forme de guerre civile. Du point de vue de l’exercice de la souveraineté du peuple, la sociocratie chapeautant la représentation politique changerait le sens de cette dernière aujourd’hui inadaptée à nos aspirations démocratiques.

-3 - Une organisation non hiérarchique de l’État : vers une organisation holarchique de l’État.


Cette transformation de la vie politique implique aussi un changement organisationnel de l’État. 


Si on considère la pensée spinoziste avec ses 3 genres de connaissances, on doit reconnaître une évolution des mentalités plus ou moins capables de s’autodéterminer donc plus ou moins capable de liberté et d’intelligence. Il y a une intelligence plutôt centrée sur l’imagination et la réflexion symbolique qui ne peut connaître que l’autorité comme mode de fonctionnement du pouvoir. Il y a une intelligence rationnelle qu’on sait aujourd’hui plus ou moins pluraliste. Et enfin il y a une sagesse franchissant les limites d’une conscience ordinaire centrée sur un ego séparé du reste de l’univers et manipulant la raison dans son intérêt. Il s’agit d’une intelligence systémique éclairée par une intuition intérieure. Cette intelligence systémique n’impose pas au réel sa vision étriquée comme dans les pensées totalitaires. Cette intelligence systémique rend compte du réel et se réorganise sans en fonction du réel et de son intuition intérieure d’un tout. Dans l’intuition d’un tout, l’intelligence rationnelle devient vraiment capable d’autodétermination individuelle harmonieuse avec les autres et le monde.
L’organisation étatique doit donc intégrer dans une évolution globale des mentalités et la reconnaissance d’une inégalité des intelligences, la question de l’exécution des choix politiques. Ce serait un retour à la méritocratie républicaine fondé non plus sur la seule intelligence rationnelle la plus basique.



Une organisation HOLACRATIQUE peut prendre en compte différents degrés de mentalités et donc d’intelligence dans une organisation pyramidale ayant pour but l’élévation des niveaux de mentalités par l’éducation, la réhabilitation sociale, etc. Les cercles leaders de l’exécutif seraient basés sur des niveaux supérieurs de mentalités tout en demeurant chargés de mettre en œuvre les décisions de la souveraineté du peuple visant désormais son idéal de volonté général grâce à une radicalisation démocratique.
Pour entrevoir ce qu’est un plus niveau de mentalité revenons à la philosophie de Spinoza avec les 3 genres de connaissances et donc de développement mental qu’elle nous a permis de décrire plus haut. Ceux qui atteindraient le troisième genre de connaissance liée à une intelligence systémique, puisqu’ils seraient conscients d’être une individualisation du tout de l’univers, auraient moins tendance à mettre leur raison au service de la justification grossière de leur désir égocentrique. Ils devraient être mis en leadership dans cette structure pyramidale Étatique au service d’une souveraineté du peuple exercée par la sociocratie. Par le jeu du haut vers le bas couplé à un jeu du bas vers le haut des cercles, ces leaders de l’exécutif étatique, même s’ils étaient a priori plus sages pourraient cependant être contestés à propos de l’exercice de leur leadership à la fois du point de vue interne de l’organisation étatique et du point de vue externe de la souveraineté du peuple dans sa multitude incarnée dans des lois à appliquer. Les secrètes tendances égocentriques de ces leaders de l’exécutif de l’État qui continueraient à amoindrir la qualité du service de l’ensemble de la structure pourraient donc être contenues. Ce type d’organisation n’est donc pas vraiment démocratique au sens où il n’y a pas égalité de droit à définir l’orientation ultime de la gouvernance mais ce système permet de démocratiser une structure pyramidale dont la fonction serait prédéfinie par la souveraineté du peuple. Cette organisation étatique d’un nouveau genre est proprement ce qui se présente comme une organisation de type holarchique.
Déjà des entreprises se sont développées sociocratiquement avec des cercles de décision. Chaque cercle de décision a des délégués dans les cercles supérieurs. Les décisions ne sont pas seulement prises du haut vers le bas, les cercles du bas peuvent refuser une décision d’en haut ou les cercles du bas peuvent inspirer une décision au cercle d’en haut à condition de la motiver. Toutes les décisions doit être argumentées, toutes objections doit être argumentées.
La sociocratie combinée à l’holacratie au sein de l’appareil d’État intègreraient donc toute structure pyramidale ou hiérarchique dans un système promouvant une démocratique radicale.
Par exemple, en France le mouvement Colibris est un mouvement politique sans chef politique même s’il se réfère à des autorités faisant figure de témoin de la sagesse. Ce mouvement critique la représentation politique au nom d’une démocratisation de l’État et de l’exercice de la souveraineté.

-Remarque conclusive sur ce chapitre sur la démocratisation :



La démocratie représentative a été instituée en 1789 suite aux arguments de Sieyès, un homme politique du 18e siècle qui a écrit Qu’est-ce que le tiers états ? :
Selon lui, le peuple n’étant pas éclairé, prisonnier de la superstition, il faut une élite qui le guide vers ses propres intérêts, ce seront des représentants du peuple qui formeront cette élite qui éclairera le peuple sur sa volonté et l’élèvera à la raison.
Notre approche d’une démocratisation allant plus loin que la démocratie représentative ne renie pas l’idée qu’il ne faut pas oublié d’éclairer le peuple lorsqu’on lui donne de plus en plus un exercice actif de sa souveraineté politique.


Cet article répond à un précédent article où malgré tout jouer le jeu de la démocratie représentative semble nécessaire pour sauver la démocratie avant d'aller vers plus démocratie

 Annexes :

Une république démocratique repose sur le droit et les décisions démocratiques à court-terme et majoritaires doivent jaugées à l'aune du respect du droit. L'idéal de fraternité républicaine ne peut se construire sans d'abord donner les moyens réels aux citoyens de s'émanciper individuellement ou aux pionniers d'explorer des façons de vivre plus radicale que la majorité des gens. Le droit se doit de réserver une sphère sociale qui ne peut pas être objet de décision politique.

L'origine de cet article vient de ce cours sur l’État et les droits de l’homme
 
+ Une version imprimable de ce cours dans sa version année scolaire 2014-2015 avec des annexes contenant les droits de l’homme de 1789 et 1948 [La troisième partie a été amplifiée depuis] :
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+ Sur les droits de l’homme de 1789 on ira les relire ici. On lira ceux de 1948 ici.
 
Sur Rousseau et sa conception radicale de la souveraineté du peuple
 
+ On lira aussi sur ce blog Carnet philosophique les 3 articles sur Rousseau ;
 

Bibliographie sur la sociocratie
 
+ Sur la sociocratie, on consultera en introduction ce document de Gerard Endenburg et John A. Buck en cliquant ici
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 ;
Pour aller plus loin :
+ John Buck, J. and S. Villines, We the people, Consenting to a Deeper Democracy, Sociocracy.info (ISBN 978-0-9792827-0-6) ;
+ Charest, G., La Démocratie se meurt, vive la sociocratie, Centro Esserci, 2007. (ISBN 978-88-87178-72-2) ;
+ Endenburg, G., Sociocracy as social design, Eburon, 1988. (ISBN 978-9051666045) ;
+ Endenburg, G., Sociocracy : The Organization of Decision Making, Eburon, 1998. (ISBN 978-9051666052) ;
+ Romme, A.G.L. and G. Endenburg, Construction principles and design rules in the case of circular design, Organization Science, vol. 17 (2006) : 287-297 ;
+ Romme, A.G.L., “Domination, self-determination and circular organizing.”, Organization Studies, vol. 20 (1999) : 801-832 ;
+ Romme, A.G.L. and A. van Witteloostuijn, Circular organizing and triple loop learning., Journal of Organizational Change Management, vol. 12 (1999) : 439-453.
 
Bibliographie sur l’holacratie mettant en jeu la spirale dynamique
 
+ On trouvera en cliquant ici une première présentation du mouvement Colibris ;
+ On trouvera en cliquant ici une présentation plus détaillée de Brian J. Robertson
PDF - 417.4 ko
 ;
+ Brian J. Robertson, Holacracy, Ed. Henry Holt [L’ouvrage fondamental sur ce sujet].
 

Pour mieux comprendre le développement des mentalités en jeu dans la démocratisation sociocratique et holarchique :
 
+ Jacques Ferber nous offre une présentation de la spirale dynamique du développement des mentalités qu’on trouvera en cliquant ici
PDF - 5.2 Mo
 ;
+ Don Beck, Christopher Cowan, Spiral dynamics, Wiley-Blackwell [L’ouvrage fondamental sur ce sujet] ;
+ Patricia et Fabien Chabreuil, La spirale dynamique, 3e édition, Intereditions ;
+ Jacques Ferber et Véronique Guérin, Le monde change... et nous ? : Clés et enjeux du développement relationnel, Chronique sociale ;
+ On trouvera en cliquant ici sur le blog d’Olivier Breteau, Le journal intégral, une application de la spirale dynamique à la vie spirituelle, une fraternité spirituelle par delà les religions (une république ) est-elle possible ?