mercredi 9 décembre 2015

QUAND LA DEMOCRATIE VACILLE, IL FAUT PLUS DE DEMOCRATIE.



 Quand la démocratie républicaine vacilleil faut plus de démocratie.




 Quand la démocratie républicaine vacille, 

il faut plus de démocratie. Oui mais comment ?

 

A- Un peu d'histoire...


 

Rappelons que l’histoire commence avec l’apparition de l’État. L’État permet de conserver et développer la culture. Il doit mémoriser des faits économiques et transmettre des messages de façon fiable sur un territoire d’où l’écriture. L’écriture facilite la conservation et la propagation des savoirs.
Spinoza distingue plusieurs genres de connaissance. Pour créer un contexte favorable au 2e genre de connaissance, à savoir la raison. L’histoire confirme l’importance de l’État dans les progrès de la raison. Les peuples qui vivent sans État vivent souvent au niveau du 1er genre de connaissance : ils ont des discours mythologiques, des croyances animistes irrationnelles même si par le biais de l’intuition, on peut en tirer des enseignements rationnels. L’organisation sociale est liée aux représentations mentales. Dans l’État, la hiérarchie est une chaine de causes : il n’y a pas d’État sans que la classe sociale dominante ne maîtrise des formes de causalité rationnelle. C’est-à-dire que l’homme qui nait dans un État va être capable de repérer des chaine de causes puisqu’il doit s’adapter à une société où il y a des chaines de causes, dont la saisie est la base de la raison. Avec les anarchistes, l’État semble un malheur tomber sur l’humanité. Si on regarde globalement l’évolution des États, on voit cependant que leur forme la plus stable est celle qui garantit la liberté. Plus un État garantit la liberté, plus il est stable : ce que montre Spinoza dans son Traité Théologico-Politique.




Du point de vue extérieur, plus un État est impérialiste et donc qu’il s’en prend à la liberté des autres États ou des peuples sans État, moins l’État sera stable. Les critiques philosophiques y compris de l’État, sont le fruit de la raison qui semble ne pas pouvoir émerger sans l’État. La raison critique l’État mais on s’aperçoit que la raison est le produit de l’État.
La démocratie semble le régime politique le plus impliqué pour que l’État ne dérive pas vers une forme de tyrannie ou de dictature. La formation d’une opinion basée sur l’argumentation y augmente le rôle de la raison. Le bon sens doit y être la chose du monde la mieux partagée grâce à une éducation de tous les citoyens.
Cependant pour vraiment entendre la critique anarchiste de l’État, il faut admettre que nous sommes encore loin de vivre dans des États démocratiques. Les régimes politiques de nos démocraties représentatives demeurent des régimes non radicalement démocratique. Ils s’agit de régimes mixtes puisqu’en partie démocratiques, en partie aristocratiques. Quand on dit que nos démocraties risquent de produire des dictatures, c’est vrai surtout pour nos régimes mixtes où l’éducation à la raison pluraliste, au débat argumenté constructif et aux pratiques décisionnelles démocratiques autre que majoritaires restent trop faible encore.

B- La démocratisation de l’État.

 
- 1- Comment éviter la corruption d’une république dont la souveraineté est démocratique selon Rousseau



Pour Rousseau, il y a une différence entre le peuple souverain qui décide des lois et le gouvernement qui est choisi pour diriger l’État. Dans une république démocratique où la souveraineté appartient directement au peuple, le gouvernement n’est pas forcément démocratique. Par contre, dans une orientation que Rousseau soupçonne de nuire à la souveraineté démocratique du peuple, dans une démocratie représentative, il n’y a plus de différence nette entre souverain et gouvernement. En France il n’y a pas actuellement dans notre constitution de différence bien nette entre gouvernement et souverain. Pour Rousseau cette absence de distinction est une source majeure de corruption. Dans Le contrat social, il explique que le peuple anglais n’est libre qu’au moment où il glisse le bulletin dans l’urne. Le peuple et ses représentants sont plus intéressés par la réussite économique que par le souci du partage du pouvoir, la représentation tend alors à faire régner les valeurs des riches. La démocratie devient apparente et il y a en fait une ploutocratie, c’est-à-dire un pouvoir des plus riches qui peut bien sûr dégénérer en démagogie ou en tyrannie.
Dans la logique de Rousseau, notre démocratie représentative est plus une aristocratie qu’une démocratie car on élit des gens à qui on donne le pouvoir pendant 5 ans.
Pour éviter que la démocratie représentative évolue vers la perte de la souveraineté par le peuple par le biais d’une tyrannie d’une majorité d’électeurs, il faut pour Rousseau que les décisions du peuple soient prises lors de ses assemblées. Reste à savoir comment les organiser pour qu'une décision idéalement démocratique s'y prenne.
 

Si le peuple s’assemble comment pourrait-il sombrer dans une tyrannie de la majorité qui veut exclure une minorité estimée étrangère, invasive, etc. ? Car le peuple assemblé implique une reconnaissance réciproque de tous les citoyens comme citoyens. Les rassemblements citoyens sans qu’ils soient partisans sont la garanti d’intégration des nouveaux citoyens à un collectif autre que leur communauté familiale et culturelle.
Il n’est pas certain aujourd’hui avec notre démocratie représentative gangrénée par le racisme et l’égocentrisme ethnique que persiste longtemps la citoyenneté définie par l’acceptation de tous les autres citoyens comme tels. Rousseau invite d’ailleurs le peuple assemblé à considérer le bienfondé même de son assemblée. Il envisage qu’un peuple soit libre de se dissoudre comme peuple de même que certaines associations loi 1901 prononcent leur dissolution soldant ainsi leur compte. La démocratie du peuple assemblée ne serait-elle pas la réponse la plus adéquate à la crise politique de la démocratie représentative ?
Cette crise est indéniable : elle se profile à travers l’abstention et le vote de rejet contre une partie de la population.

Pour que La démocratie du peuple par le peuple assemblé fonctionne, il faut que les citoyens soient capables de rationalité dans les débats. Il est vrai qu’en 1789, ce n’était pas le cas et qu’une représentation politique pouvait se justifier. L’argument aujourd’hui est beaucoup moins fondé vu le niveau d’éducation moyen reçu par la plupart. Un être rationnel dans une discussion, peut reconnaitre qu’il se trompe, il peut intégrer de nouvelles vues et surtout considérer l’intérêt général. La raison étant liée à l’universel, raisonner revient à pouvoir penser de façon désintéressée.
En France il y a la possibilité de vote par référendum qui semble plus démocratique. Mais un référendum à la majorité de 50% plus une voie est-il plus démocratique qu’une décision de la représentation nationale au deux tiers ? Seule une unanimité est fondatrice d’un véritable contrat social démocratique. Moins souvent l’unanimité est atteinte plus la vitalité du peuple est corrompue.

Pour Rousseau, les partis politiques représentent un danger pour la démocratie puisqu’il empêchent les membres des partis d’avoir leur pleine autonomie de penser. Aujourd’hui dans la Ve république française, on parle de « parlement godillot » aux ordres du Président de la république (pourtant chef de l’exécutif), ce qui amplifie le phénomène. Il y a là une autre critique que fait Rousseau de la démocratie représentative qui devrait nous interroger davantage.

Rousseau propose de renforcer les liens horizontaux du peuple. Il souligne l’importance des fêtes populaires pour renforcer ces liens horizontaux et il préconise des rassemblements du peuple réguliers. Il faut selon lui favoriser la communication des égaux (horizontales) et éviter le spectacle inhérent à la représentation pour vraiment développer des mœurs républicaines consacrant la souveraineté du peuple.
Si ces relations horizontales sont privilégiés alors l’État et ses relations verticales auront un rôle relatif. L’État comme structure gouvernementale sera considérée comme un serviteur. Dans une hiérarchie au service de la démocratie comme pouvoir souverain du peuple, plus on est au sommet plus on devrait être un serviteur du peuple. Plus on devrait avoir des comptes à rendre directement au peuple au lieu d’être protégé par des immunités.

Quand le rapport de domination oppose clairement un groupe organisé au reste du peuple, une dissidence peut la pointer. Mais aujourd’hui dans les sociétés démocratiques occidentales, les croyances communautaires sont centrées sur la tolérance, le sens des libertés individuelles. Les rapports de domination en général sont donc dispersés, multiples et s’entrecroisent : l’un exploite l’autre dans un sens tandis que ce même autre l’exploite par ailleurs. Comment trouver alors un équilibre entre individu et communauté ? Comment nos sociétés peuvent-elles aller vers plus de cohésion sans nier la créativité individuelle ? Une politique axée sur la répression nécessaire des actes criminels ne suffira jamais. Car cette criminalité estime que ceux qui proposent une telle politique de répression masquent à peine l’immoralité de leurs propres activités économiques. Seul un nouveau sens du dialogue démocratique permettra d’harmoniser les diverses morales existantes sans nier leur diversité et leur créativité. Rousseau distingue la volonté générale de la volonté de tous. La volonté de tous est un consensus obtenu par un compromis où chacun cède sur certaines exigences. La volonté générale entend intégrer toutes les exigences individuelles dès lors qu’elles ne s’opposent pas au bien commun. Cet idéal d’une volonté générale politique n’est pas impossible et peut être recherché. Par exemple, les groupes musicaux sont déjà des groupes où chacun improvise personnellement et participe à l’harmonie de l’ensemble.
 

- Autres idées à ce sujet :


« Nous pouvons aussi réinvestir quelques idées anarchistes pour améliorer la souveraineté du peuple à l’encontre de la représentation politique. Le blog d’Antoine Chimel cite Jean-Claude Michéa :

Rendre impossible le sabotage ou le parasitage, par une posture égoïste, d’une reconquête de la démocratie réelle — et donc de la souveraineté populaire — nous ramène, selon Jean-Claude Michéa dans son entretien pour la revue A contretemps de Juillet 2008, à « la dimension anarchiste de la question politique » qui « devrait toujours accorder une importance décisive aux trois principes suivants » :

– « la rotation permanente des fonctions dirigeantes ». En effet, gardons à l’esprit ces paroles visionnaires de Mikhaïl Bakounine dans Dieu et l’État : « L’affaire de tous les pouvoirs établis est de s’éterniser en rendant la société confiée à ses soins toujours plus stupide et par conséquent plus nécessiteuse de son gouvernement et de sa direction. » Chose vraie aussi bien « pour les académies scientifiques » que « pour les assemblées constituantes et législatives, alors même qu’elles sont issues du suffrage universel. Ce dernier peut en renouveler la composition, il est vrai, ce qui n’empêche pas qu’il ne se forme en quelques années un corps de politiciens, privilégiés de fait, non de droit, qui, en se vouant exclusivement à la direction des affaires publiques d’un pays, finissent par former une sorte d’aristocratie ou d’oligarchie politique » ;

– « une politique de défiance systématique envers les micros et les caméras du système » sous-entendu médiatique. En effet, nous détenons une sensibilité anarchiste – ou, si nous préférons, anarchique et salutaire – lorsqu’est entretenu, consciemment ou inconsciemment, un instinct de méfiance à l’égard de toute nouvelle forme d’autorité qui se présente à nous. De surcroît, nous ne pouvons que reconnaître que les médias dominants relaient, notamment par l’omniprésence publicitaire, les principes de l’idéologie dominante totalement adaptée à la Loi du Marché. En conséquence, défendre réellement la cause sociale n’est pas chercher à fanfaronner dans les médias par narcissisme en portant un message anarchisant « à la mode » – boulot du révolutionnaire « branché » (du type Olivier Besancenot), du libertaire au service du libéral ;

– (« le plus difficile puisqu’il s’agit d’un travail qui devrait concerner chaque militant en tant qu’individu singulier ») « un souci constant de s’interroger sur son propre désir de pouvoir et sur son degré d’implication personnelle dans le mode de vie capitaliste » car « il doit y avoir un minimum de cohérence entre les idées que l’on prétend défendre et la façon dont on se comporte dans sa vie quotidienne ». »

  • Transition :

Mais comment incarner davantage l’idéal de la volonté générale qui entend intégrer toutes les exigences individuelles dès lors qu’elles ne s’opposent pas au bien commun ? 


Comment favoriser sa représentation qui concilierait l’harmonie du collectif et l’expression créative des individus sans la confier à des représentants qui n’en ont que faire ? Comment tendre à l’unanimité du peuple ? Le scrutin majoritaire même direct auquel pense Rousseau ne peut guère y prétendre.

Les pratiques de démocratie participative ne sont pas convaincantes. La participation nécessite du temps que n’ont pas les citoyens à cause de leurs obligations économiques. Cette participation reste encore prisonnière des formes de tyrannie de la majorité ou des plus éloquents rhéteurs. Personne ou presque ne facilite l’expression des objections légitimes des moins armés intellectuellement. Car au fond la démocratie représentative reste dominante. Le manque de démocratie de la démocratie représentative est bien net quand des référendums locaux et nationaux ne sont au final pas pris en compte par les représentants qui arguent de leur légitimité électorale contre la légitimité d’un scrutin référendaire.

- 2 - Une démocratie non hiérarchique dépassant les limites de la représentation politique actuelle. 


Dans We the People : Consenting to a Deeper Democracy de John Buck et Sharon Villines, on a une critique efficace du système majoritaire qui ne se donne plus les moyens et n’exprime guère le désir dans la bouche de ses représentants de rechercher l’unanimité. Ce sont des Quakers qui ont toujours développé des pratiques de la démocratie dans leur communauté au nom même de leur spiritualité chrétienne qui ont posé les bases de la sociocratie, une pratique radicale de la démocratie. Les Quakers forment une église évangélique où il n’y a pas de hiérarchie ecclésiastique et pas de pasteur, pas de chef dictant des dogmes. Rappelons que déjà la constitution des USA qui commence avec « We the people » leur doit beaucoup. William Penn, un Quaker en fût l’un des pères. Des Quakers ont cherché des pratiques démocratiques radicales qui n’impliquent aucune démarche spirituelle et qui surmontent les limites de la recherche de consensus dès lors que les égocentrismes y font barrage.


Dans ce livre p.35, Boeke, l’un des pères Quaker de la sociocratie, est cité. En 1945 il écrivait :

« We are so accustomed to majority rule as a necessary part of democracy that it is difficult to imagine any democratic system working wihtout it. It is true that it is better to count heads than to break them, and democracy, even as it is today, has much to recommend it as compared with former practices. But party system has proved very far provinding the ideal thedemocracy of people’s dreams. Its weaknesses have becom clear enough : endless debates in Parliament, mass meetings in which the most primitive passions are aroused, the overruling by the majority of all independent views, capricious and unreliable election results, government action rendered inefficient by the minority’s persistent opposition. Strange abuses also creep in. Not only can a party obtain votes by deplorably underhand methods, but also, as we all know, a dictator can win an election with an "astonishing" majority by intimidation. »
« Nous sommes si accoutumés à la règle de la majorité comme une part nécessaire de la démocratie qu’il est difficile d’imaginer un autre système démocratique fonctionnant sans elle. Il est vrai qu’il est mieux de compter les têtes que de les briser et la la démocratie, quoiqu’il en soit aujourd’hui, est beaucoup plus à recommander que n’importe quelle autre pratique. Mais le système des partis s’est montré très loin de satisfaire à l’idéal de démocratie [à la hauteur] des rêves du peuple. Ses faiblesses sont devenues assez claires : débats interminables au Parlement, meetings de masse dans lesquels les passions les plus primitives sont suscitées, le rejet par la majorité de tous les points de vue indépendants, les résultats capricieux et peu fiables des élections, l’action du gouvernement rendue inefficiente par l’opposition persistante de la minorité. Des abus préoccupants s’immiscent également. Un parti obtient des voix non seulement par des méthodes déplorablement perfides, mais aussi, comme nous le savons tous, un dictateur peut gagner une élection avec une majorité "déconcertante" par intimidation. » [nous traduisons]
En fait la représentation politique par laquelle on confie notre pouvoir citoyen à un représentant réactualise les dominations hiérarchiques et leurs injustices.
On sait aujourd’hui organiser efficacement des actions avec un système non hiérarchique.
Internet nous montre des systèmes de réseaux sociaux à l’œuvre. le Web est une toile de liens sans centre principal par lequel ils seraient contraints de passer.
Dans un réseau, il n’y a donc pas de supérieur hiérarchique.
La notion de séparation des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires au sein de l’État anticipe une organisation de réseaux. On peut signaler que dans l’éducation, il se développe une autonomie des universités qui correspond à une organisation non hiérarchique non étrangère à l’efficacité et au développement des savoirs.
Si nous voulons amoindrir les distorsions hiérarchiques et donner à la souveraineté du peuple un mode d’exercice non corrompu par la représentation politique, nous devons nous intéresser à expérimenter des organisations sociocratiques ou holacratiques qui entendent répondre aux défauts des organisations hiérarchiques et à l’incapacité des décisions majoritaires à incarner vraiment une volonté générale, c’est-à-dire une proposition de loi valant pour tous et intégrant le plus possibles des volontés individuelles de chaque citoyen.


une organisation SOCIOCRATIQUE est une forme d’organisation démocratique existant y compris au sein d’une organisation type entreprise visant la responsabilisation réelle de ses agents, leur épanouissement dans l’atteinte de leurs objectifs en ne bridant pas leur créativité personnelle dans les pesanteurs organisationnelles. Plus radicalement la sociocratie est une forme d’auto-organisation parfaite pour l’auto-gestion et une vie associative engagée ne sombrant pas dans la réunionite.
Il s’agit d’une structure à différents niveaux mais interconnectés du haut vers le bas et du bas vers le haut. Ce feedback organisationnel à double sens comprend un délégué transmettant des propositions (choix démocratique) ou des instructions (choix entrepreneurial) du cercle décisionnel du haut vers le cercle décisionnel du bas et un délégué du cercle décisionnel du bas dans le cercle du haut qui n’a pas un pouvoir consultatif mais un pouvoir décisionnel, un pouvoir propositionnel ou d’objection dans le cercle supérieur. Ce délégué n’a pas candidaté mais a été mandaté par proposition du cercle décisionnel.
Ce type d’organisation pourrait s’appliquer pour élaborer une démocratie cessant de tout centrer sur la seule représentation politique par le bais de l’élection d’un candidat membre ou sympathisant d’un parti politique. Une telle démocratie fonctionnerait en mode confédératif ainsi que le souhaitaient les anarchistes de gauche qui voulaient répondre aux difficultés laissées par Rousseau lui aussi critique du régime de démocratie représentative.
A la différence d’un idéal de consensus démocratique qui peut dégénérer en compromis frustrant à cause de résistances purement égocentriques, seuls des arguments sont validés ou invalidés dans la discussion. Des propositions argumentées sont soumises à consentement ou à objection(s) argumentée(s). Ici un facilitateur doit avoir l’autorité pour spécifier les paroles qui rentrant ou non dans la procédure décisionnelle. On retrouve avec ce facilitateur en un certain sens le législateur de Rousseau guidant le peuple vers sa propre volonté générale. La proposition qui aura le moins d’objection et recevra le plus de contentement sera d’autant plus synthétique et nécessitera une intelligence dialectique voire intuitive. Cette intelligence est celle requise selon Rousseau pour le législateur qui propose au peuple assemblé une proposition de loi se voulant fidèle à la volonté générale de ce peuple. On prolonge ici aussi la pensée de Habermas qui prône une éthique de la discussion effective pour faire vivre nos démocraties mais on évite de rechercher en vain un recoupement vague de valeurs communes. La sociocratie est une auto-organisation dotée d’une intelligence collective et favorisant l’intelligence intégrative et la capacité d’intuition créatrice faisant de la volonté générale non un vague concept mais une réalité s’incarnant.
Pour que la sociocratie fonctionne, le cercle de la discussion sociocratique implique au minimum une mentalité moderne dont l’éducation rationnelle a dépassé le principe d’autorité symbolique pour se fonder sur la seule autorité des faits qu’ils soient objectifs ou intérieurs. De fait, la citoyenneté active serait accordée dans ce système seulement à des gens capables d’ancrage à ce niveau de mentalité. Toutefois comme les promoteurs de la sociocratie le rappellent, on peut étendre du haut vers le bas une sociocratie sans que le bas de cette organisation y soit encore convertie. Dès lors on pourrait pour le bas continuer une certaine pratique de la représentation qui fonctionne déjà pour une mentalité prémoderne accordant leur pouvoir à une figure d’autorité. Ces représentants ayant autorité mais capables eux de raison seraient en quelque sorte appelés à décider sociocratiquement au lieu de décider majoritairement sans tenir compte des objections voire en méprisant les minorités contestataires. L’autorité sociocratique envers ceux qui par leur mentalité ont avant tout une demande d’autorité juste serait ainsi renforcée par le consentement et l’étiolement des objections qui forcément rende les dissensus beaucoup moins sujets à devenir une forme de guerre civile. Du point de vue de l’exercice de la souveraineté du peuple, la sociocratie chapeautant la représentation politique changerait le sens de cette dernière aujourd’hui inadaptée à nos aspirations démocratiques.

-3 - Une organisation non hiérarchique de l’État : vers une organisation holarchique de l’État.


Cette transformation de la vie politique implique aussi un changement organisationnel de l’État. 


Si on considère la pensée spinoziste avec ses 3 genres de connaissances, on doit reconnaître une évolution des mentalités plus ou moins capables de s’autodéterminer donc plus ou moins capable de liberté et d’intelligence. Il y a une intelligence plutôt centrée sur l’imagination et la réflexion symbolique qui ne peut connaître que l’autorité comme mode de fonctionnement du pouvoir. Il y a une intelligence rationnelle qu’on sait aujourd’hui plus ou moins pluraliste. Et enfin il y a une sagesse franchissant les limites d’une conscience ordinaire centrée sur un ego séparé du reste de l’univers et manipulant la raison dans son intérêt. Il s’agit d’une intelligence systémique éclairée par une intuition intérieure. Cette intelligence systémique n’impose pas au réel sa vision étriquée comme dans les pensées totalitaires. Cette intelligence systémique rend compte du réel et se réorganise sans en fonction du réel et de son intuition intérieure d’un tout. Dans l’intuition d’un tout, l’intelligence rationnelle devient vraiment capable d’autodétermination individuelle harmonieuse avec les autres et le monde.
L’organisation étatique doit donc intégrer dans une évolution globale des mentalités et la reconnaissance d’une inégalité des intelligences, la question de l’exécution des choix politiques. Ce serait un retour à la méritocratie républicaine fondé non plus sur la seule intelligence rationnelle la plus basique.



Une organisation HOLACRATIQUE peut prendre en compte différents degrés de mentalités et donc d’intelligence dans une organisation pyramidale ayant pour but l’élévation des niveaux de mentalités par l’éducation, la réhabilitation sociale, etc. Les cercles leaders de l’exécutif seraient basés sur des niveaux supérieurs de mentalités tout en demeurant chargés de mettre en œuvre les décisions de la souveraineté du peuple visant désormais son idéal de volonté général grâce à une radicalisation démocratique.
Pour entrevoir ce qu’est un plus niveau de mentalité revenons à la philosophie de Spinoza avec les 3 genres de connaissances et donc de développement mental qu’elle nous a permis de décrire plus haut. Ceux qui atteindraient le troisième genre de connaissance liée à une intelligence systémique, puisqu’ils seraient conscients d’être une individualisation du tout de l’univers, auraient moins tendance à mettre leur raison au service de la justification grossière de leur désir égocentrique. Ils devraient être mis en leadership dans cette structure pyramidale Étatique au service d’une souveraineté du peuple exercée par la sociocratie. Par le jeu du haut vers le bas couplé à un jeu du bas vers le haut des cercles, ces leaders de l’exécutif étatique, même s’ils étaient a priori plus sages pourraient cependant être contestés à propos de l’exercice de leur leadership à la fois du point de vue interne de l’organisation étatique et du point de vue externe de la souveraineté du peuple dans sa multitude incarnée dans des lois à appliquer. Les secrètes tendances égocentriques de ces leaders de l’exécutif de l’État qui continueraient à amoindrir la qualité du service de l’ensemble de la structure pourraient donc être contenues. Ce type d’organisation n’est donc pas vraiment démocratique au sens où il n’y a pas égalité de droit à définir l’orientation ultime de la gouvernance mais ce système permet de démocratiser une structure pyramidale dont la fonction serait prédéfinie par la souveraineté du peuple. Cette organisation étatique d’un nouveau genre est proprement ce qui se présente comme une organisation de type holarchique.
Déjà des entreprises se sont développées sociocratiquement avec des cercles de décision. Chaque cercle de décision a des délégués dans les cercles supérieurs. Les décisions ne sont pas seulement prises du haut vers le bas, les cercles du bas peuvent refuser une décision d’en haut ou les cercles du bas peuvent inspirer une décision au cercle d’en haut à condition de la motiver. Toutes les décisions doit être argumentées, toutes objections doit être argumentées.
La sociocratie combinée à l’holacratie au sein de l’appareil d’État intègreraient donc toute structure pyramidale ou hiérarchique dans un système promouvant une démocratique radicale.
Par exemple, en France le mouvement Colibris est un mouvement politique sans chef politique même s’il se réfère à des autorités faisant figure de témoin de la sagesse. Ce mouvement critique la représentation politique au nom d’une démocratisation de l’État et de l’exercice de la souveraineté.

-Remarque conclusive sur ce chapitre sur la démocratisation :



La démocratie représentative a été instituée en 1789 suite aux arguments de Sieyès, un homme politique du 18e siècle qui a écrit Qu’est-ce que le tiers états ? :
Selon lui, le peuple n’étant pas éclairé, prisonnier de la superstition, il faut une élite qui le guide vers ses propres intérêts, ce seront des représentants du peuple qui formeront cette élite qui éclairera le peuple sur sa volonté et l’élèvera à la raison.
Notre approche d’une démocratisation allant plus loin que la démocratie représentative ne renie pas l’idée qu’il ne faut pas oublié d’éclairer le peuple lorsqu’on lui donne de plus en plus un exercice actif de sa souveraineté politique.


Cet article répond à un précédent article où malgré tout jouer le jeu de la démocratie représentative semble nécessaire pour sauver la démocratie avant d'aller vers plus démocratie

 Annexes :

Une république démocratique repose sur le droit et les décisions démocratiques à court-terme et majoritaires doivent jaugées à l'aune du respect du droit. L'idéal de fraternité républicaine ne peut se construire sans d'abord donner les moyens réels aux citoyens de s'émanciper individuellement ou aux pionniers d'explorer des façons de vivre plus radicale que la majorité des gens. Le droit se doit de réserver une sphère sociale qui ne peut pas être objet de décision politique.

L'origine de cet article vient de ce cours sur l’État et les droits de l’homme
 
+ Une version imprimable de ce cours dans sa version année scolaire 2014-2015 avec des annexes contenant les droits de l’homme de 1789 et 1948 [La troisième partie a été amplifiée depuis] :
Word - 876.5 ko
+ Sur les droits de l’homme de 1789 on ira les relire ici. On lira ceux de 1948 ici.
 
Sur Rousseau et sa conception radicale de la souveraineté du peuple
 
+ On lira aussi sur ce blog Carnet philosophique les 3 articles sur Rousseau ;
 

Bibliographie sur la sociocratie
 
+ Sur la sociocratie, on consultera en introduction ce document de Gerard Endenburg et John A. Buck en cliquant ici
PDF - 161.1 ko
 ;
Pour aller plus loin :
+ John Buck, J. and S. Villines, We the people, Consenting to a Deeper Democracy, Sociocracy.info (ISBN 978-0-9792827-0-6) ;
+ Charest, G., La Démocratie se meurt, vive la sociocratie, Centro Esserci, 2007. (ISBN 978-88-87178-72-2) ;
+ Endenburg, G., Sociocracy as social design, Eburon, 1988. (ISBN 978-9051666045) ;
+ Endenburg, G., Sociocracy : The Organization of Decision Making, Eburon, 1998. (ISBN 978-9051666052) ;
+ Romme, A.G.L. and G. Endenburg, Construction principles and design rules in the case of circular design, Organization Science, vol. 17 (2006) : 287-297 ;
+ Romme, A.G.L., “Domination, self-determination and circular organizing.”, Organization Studies, vol. 20 (1999) : 801-832 ;
+ Romme, A.G.L. and A. van Witteloostuijn, Circular organizing and triple loop learning., Journal of Organizational Change Management, vol. 12 (1999) : 439-453.
 
Bibliographie sur l’holacratie mettant en jeu la spirale dynamique
 
+ On trouvera en cliquant ici une première présentation du mouvement Colibris ;
+ On trouvera en cliquant ici une présentation plus détaillée de Brian J. Robertson
PDF - 417.4 ko
 ;
+ Brian J. Robertson, Holacracy, Ed. Henry Holt [L’ouvrage fondamental sur ce sujet].
 

Pour mieux comprendre le développement des mentalités en jeu dans la démocratisation sociocratique et holarchique :
 
+ Jacques Ferber nous offre une présentation de la spirale dynamique du développement des mentalités qu’on trouvera en cliquant ici
PDF - 5.2 Mo
 ;
+ Don Beck, Christopher Cowan, Spiral dynamics, Wiley-Blackwell [L’ouvrage fondamental sur ce sujet] ;
+ Patricia et Fabien Chabreuil, La spirale dynamique, 3e édition, Intereditions ;
+ Jacques Ferber et Véronique Guérin, Le monde change... et nous ? : Clés et enjeux du développement relationnel, Chronique sociale ;
+ On trouvera en cliquant ici sur le blog d’Olivier Breteau, Le journal intégral, une application de la spirale dynamique à la vie spirituelle, une fraternité spirituelle par delà les religions (une république ) est-elle possible ?

mardi 31 mars 2015

QUELLE SPIRITUALITE POUR UNE FRATERNITE REPUBLICAINE ? APPORTS DE LA CULTURE SPIRITUELLE MUSULMANE.

Abd Al Malik artiste connu pour sa recherche spirituelle musulmane dans Place de la république, Pour une fraternité laïque écrit p.7-8 :
Aujourd'hui un Français, c'est aussi bien un Français athée, qu'un Français musulman, qu'un Français chrétien, qu'un Français juif.
Un Français n'est pas issu d'une caste sociale particulière et n'a pas une couleur de peau spécifique.
Être français, c'est être spirituel.
Être porteur d'une véritable spiritualité laïque qui, avant même de s'articuler dans le langage, est à la fois, raisonnement, intuition de l'idée immanente républicaine et sa transcription claire et intelligible.
L'identité française prend source dans le refus de toutes les bassesses
Comme l'atteste la volonté émancipatrice de notre histoire moderne
Qui n'a eu de cesse de redéfinir la conception de l'homme et son rapport au réel
conception initiée par la révolution culturelle humaniste et mûrie pendant trois siècles jusqu'aux Lumières et à la Révolution française
 Dès lors ce refus s'exprime à la fois par l'affirmation des valeurs fondatrices : Liberté, Égalité, Fraternité et par la négation d'un ordre ancien
 
 Comme en écho Abdennour Bidar qui, lui aussi, a grandi en explorant la spiritualité musulmane écrit dans Plaidoyer pour la fraternité écrit p.11-12 :
Frères et sœurs humains de tous bords et de toutes origines,
Je vous écris cette longue lettre, ce Plaidoyer, pour vous parler de l'urgence d’œuvrer tous ensemble maintenant à quelque chose de très simple, de très beau et de très difficile à la fois : la fraternité. La fraternité tout court, et pas seulement la fraternité de tel sang ou de telle religion.
Pourquoi la fraternité ? Elle est ce qui manque le plus à notre vivre-ensemble, et ce dont l'absence - ou la rareté - nous fait le plus souffrir.
Comment faire, tous ensemble, pour que cet idéal devienne maintenant une véritable direction, un projet de société concret, un projet de civilisation vers lequel nous ferons converger d'abord nos cœurs, et à partir d'eux nos éducations, nos institutions, nos engagements, nos métiers et toutes nos forces vives ? Telle est, me semble-t-il, la responsabilité collective qui nous attend. Voilà ce qui va orienter chacune de nos existences vers un but qui rend cette vie digne d'être vécue. Un but qui insufflera à nos vies la dimension spirituelle qui lui manque si souvent. Un but partagé par tous et qui réunirait, comme au temps de la résistance chantée par Aragon, ceux qui croient au ciel, à tel ou tel ciel, et ceux qui n'y croient pas.
Je veux donc vous lancer - nous lancer à tous - un défi : spiritualisons nos vies par l'entrée en fraternité universelle !

Mais derrière ces deux projets de nourrir spirituellement la vie républicaine à partir d'une recherche spirituelle enracinée dans la culture musulmane, il y a une nuance de taille.

Abd Al Malik dans Place de la république, Pour une fraternité laïque écrit p.18-19 :
Soyons honnête, dans notre pays, les caricatures de Charlie Hebdo (certes acte démocratique par excellence parce qu'éclatant symbole de la liberté d'expression) ont clairement contribué à la progression de l'islamophobie, du racisme et de la défiance envers tous les musulmans. [...] Aussi croire pouvoir caricaturer jusqu'à l'obsession le Prophète d'une communauté de croyance déjà bien malmenée (de l'extérieur comme de l'intérieur), dans un contexte national et international explosif, sans créer ou renforcer des clichés et des stéréotypes, déjà trop présents, est pure inconscience. en outre, de toute évidence, nous vivons en démocratie et en démocratie aucun pouvoir sans borne ne pourrait être légitime. [...] Soyons juste donc, cette fameuse liberté d'expression n'est pas une valeur non négociable.

Abdennour Bidar dans Plaidoyer pour la fraternité écrit p.55-56 :
[...] pour que l'islam soit une chance pour la France : qu'il fasse le choix de se repenser de fond en comble à la lumière spirituelle de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, de la démocratie, de la laïcité. Certains musulmans me disent que c'est acquis ? Non, tout ou presque reste à faire. Non, la civilisation et la religion islamiques ne vont pas bien, et tout est à réécrire au présent de l'indicatif, tout est à revoir pour le débarrasser de ses anachronismes et de ses rhumatismes. A commencer par son manque d'autodérision, sa difficulté tragi-comique à rire de lui-même... et  à accepter que d'autres lui rendent ce service de se moquer de ses obscurantismes ! S'il était en bonne santé spirituelle, les caricatures du Prophète l'auraient fait rire de lui-même, ou ua moins sourire. Ne sait-il donc plus que la grandeur de l'homme est non seulement de rire de tout en général, mais du sacré en particulier ? Car la capacité de rire face à ce qui nous impressionne - le sacré, le mal, la mort - témoigne de notre capacité de résistance et de résilience en face de ce qui voudrait nous anéantir d'angoisse et de chagrin.
On a derrière cette différence frappante une différence de vision de la laïcité. La vision d'Abd Al Malik ne s'inscrit pas, quoiqu'il en dise, dans une laïcité républicaine à la française mais dans une demande de laïcité multiculturaliste. Celle d'Abdennour Bidar est elle vraiment un appel à un islam intégré à la laïcité républicaine comme il y a des chrétiens intégrés à la laïcité à la français y compris dans leur  recherche spirituelle.

La laïcité républicaine implique une irrévérence pour toute appartenance communautaire y compris et surtout religieuse car vouloir un citoyen affranchi de ses tendances identitaires revient à vouloir un citoyen capable de reprendre l'irrévérence en auto-dérision.
Abd Al Malik (et sa femme) semblent mettre l'irrévérence de Charlie Hebdo sur le même plan que le non respect de la minute de silence pour les victimes des terroristes dont les journalistes de Charlie Hebdo. P.20, on lit :
"L'irrévérence française... Ils semblent moins s'en contenter lorsqu'ils observent ce manque de respect, puisque c'est de cela qu'il est question en réalité, lorsque certains élèves refusent d'observer la minute de silence en hommage aux victimes [...]"

Ne pas respecter une minute de silence pour des gens assassinés pour des idées n'est pas de l'irrévérence mais une complicité implicite avec les assassins. Il y a un fossé entre le manque de respect aux personnes et le manque de respect aux idées. On ne doit pas de respect moral aux idées et les caricatures nous sont utiles pour nous le rappeler comme le suggère Abdennour Bidar. On doit respect à la fraternité par contre. Parfois cela implique de maltraiter les idées de l'autre avec précaution mais quand nous commençons à vraiment vouloir être fraternel prendre des gants devient moins utile.

La caricature post-attentat est d'ailleurs éloquente :

Le musulman symbolisé ici est-il le Prophète comme l'affirme Abd Al Malik ?
Abd Al Malik ne voit pas qu'on ne peut pas caricaturer l'authentique lumière intérieure car il faudrait la voir sensiblement pour la caricaturer et la voir c'est percevoir son éclat invisible, intangible, inaudible, etc. en toute chose. Aucun dessinateur de Charlie Hebdo n'a jamais dessiné le Prophète de l'islam (même si cela a été peut-être son intention) car si on tentait de le faire, il faudrait réussir à représenter l'éclat de cette lumière intérieure le transfigurant... Charlie Hebdo n'a donc publié que des caricatures de représentations du Prophète qu'il pouvait croiser sur les réseaux sociaux, une représentation le plus souvent sans profondeur spirituelle. Sur cette manche, il s'agirait plutôt de la caricature d'une représentation symbolique du musulman sans éclat spirituel notable. Et malheureusement comme Abdennour Bidar le suggère faute d'autodérision beaucoup de musulmans ne sont pas conscients de véhiculer une représentation caricaturale de leur religion dès lors si facilement caricaturable... 

Cette caricature post-attentat est aussi à la hauteur de la fraternité en montrant un musulman capable de pleurer sur les morts de Charlie (et il y en a eu qui était vraiment Place de la république) et la rédaction de Charlie trouvant par là la force de ne pas en vouloir foncièrement à tout l'islam...

Du point de vue moral on ne peut donc pas mettre sur le même plan l'irrévérence d'une caricature et le désir de marquer son opposition à une idée y compris en approuvant le meurtre de ceux qui la défendent. 

L'attaque violente sur le plan des idées de n'importe quelle idée ne met pas en péril la liberté de conscience. L'attaque violente de personnes parce qu'elle a telle idée met en péril la liberté de conscience. 

Il faut en laïcité républicaine distinguer liberté de conscience et liberté d'expression. Dans notre approche française de la laïcité il n'y a pas liberté totale d'expression mais liberté totale de conscience. 
Personne n'est tué ou torturé par la République française pour ses idées, c'est la préservation de la liberté absolue de conscience. 
Et il y a des idées condamnées par la loi : négationnismes, racismes, homophobie, etc. Le condamné doit des dommages et intérêts, etc. même s'il garde sa liberté de conscience. 
Enfin il y a des idées et des types de pensées qui sont promues par l'éducation nationale de la République au dépend d'autres jugées obscurantistes, passéistes, fausses. La liberté d'expression n'est donc pas une liberté d'expression égalitariste contrairement à certains desiderata multiculturalistes. Les sciences dures, les sciences humaines ou la philosophie sont des forces vives de la République. Aucune religion ne l'est directement. 

Si spiritualités laïques, il y a, elles doivent donc parler le langage de la science et de la philosophie, elles doivent abandonner l'idée de sacraliser l'héritage religieux dont elles proviennent éventuellement. Car s'interpréter pour une spiritualité religieuse dans le langage de la science et de la philosophie pour devenir une spiritualité laïque demande d'intégrer le sens critique contraire à toute sacralisation théorique, de privilégier l'expérience testable à la croyance aveugle, etc. 

Abd Al Malik finit son propos sur la vertu de foi. Mais sa vision de la foi est liée à l'exemplarité de figures passées (p.26). Pour nous la foi au sens spirituel n'implique pas d'abord fidélité mais confiance. Nous n'avons pas à être fidèle à ce qui nous a fait croître à un moment si cela nous empêche de croître par la suite. La reconnaissance et la gratitude pour ce qui nous a fait croître n'impliquent pas la fidélité. Par contre nous pouvons avoir confiance en cet appel à croître qui ne peut jamais être fidèle intégralement à aucune forme passée.
La foi en science et en philosophie ne peut pas être en une doctrine fixiste mais foi en une évolution croissante de l'intelligence du réel qui donne la force d'abandonner les visions du monde passées ou traditionalistes qui peuvent lui faire obstacle. Cette foi-là, je la place au-delà de toutes mes convictions et je suis prêt à lui relativiser toutes mes convictions.


Enfin avec Abdennour bidar, je pense que l'intégration à la fraternité laïque est une démarche autant des non-musulmans que des musulmans. Il écrit p.38-39 :
L'autocritique au-delà de l'autodéfense, cela vaut dans les deux sens. Il s'agit, pour l'islam, de dépasser le premier réflexe de dire : "ça ne ma concerne pas, je n'y suis pour rien." Pour la société française, de dire : "Ces terroristes sont revenus fous de Syrie, moi qui les ai élevés, je n'y suis pour rien." D'un côté la posture victimaire, de l'autre celle du bouc émissaire. L'autocritique doit prévaloir sur ces logiques d'accusation entre la France et ses musulmans. "La France est méchante, elle ne veut pas de nous" contre "Les musulmans ne veulent pas s'intégrer et ils en sont incapables".
[...] L'islam accuse la France de le rejeter, de le discriminer, de le stigmatiser. L'islam accuse la France de se conduire avec les musulmans sur son territoire comme auparavant avec les indigènes de ses colonies. L'islam accuse la France de faire payer à ses musulmans l'indépendance de l'Algérie. En retour, la France suspecte l'islam d'être foncièrement incompatible avec la modernité, la démocratie, les droits de l'homme, la laïcité, etc. La France fait passer à ses musulmans un interminable test d'intégration. Alors que pour la plupart, fils ou petit-fils d'immigrés nés et grandis ici, ils sont français depuis longtemps. Les musulmans en tirent toujours plus de rancœur... et les deux s'enchaînent ainsi ainsi dans une spirale maudite, de plus en plus dangereuse.
La France avec ses filles et ses fils musulmans sont appelés à se relever de ce malheur en se soutenant mutuellement, en s'aidant mutuellement à lutter contre leurs démons respectifs. [...] Ce sont peut-être les mêmes [démons] en miroir, des monstres siamois.

Il poursuit p.41-42 :

Au-delà de la France, la mondialisation doit rassembler les Orients et les Occidents dans la prise de conscience qu'aucune civilisation n'est plus autosuffisante et n'a un destin à part -elles sont irréversiblement interpénétrées et chacune a désormais besoin du concours de toutes les autres.
Notre défi commun le plus fondamental, décisif pour l'avenir ? Je le dis souvent d'une formule : aujourd'hui, nous avons tous besoin d'intégration, et pas seulement les immigrés de fraîche ou de longue date. 
Arrêtons d'assimiler intégration et immigration ! Oui, les immigrés de fraîche date ont besoin d'être intégrés. Mais nos valeurs - dignité de l'être humain, liberté, égalité, fraternité, solidarité, laïcité, mixité - ont besoin d'être réapprise par notre société tout entière, et pas seulement rappelées à quelques musulmans radicaux !

samedi 21 mars 2015

LA PHILOSOPHIE COMME VOIE INITIATIQUE ET CONCEPTION D'UN IDEAL EDUCATIF.

Article de  dans son blog "Heureux à l'école! " 

La philo, ou l’absurde logique scolaire
Prenez des ados bien mûrs, vérifiez qu’ils n’ont jamais trempé dans le moindre exercice de questionnement et placez-les sur le grill stressant de la terminale pour découvrir d’un seul coup : les philosophes Grecs et Romains, (pas les Indiens, ni les Arabes ou les Chinois, pas les autres, pas le temps), les concepts énoncés au fil des siècles (à raison d’une séance par semaine sur moins de 6 mois, on survole). Sans oublier quelques astuces de rhétorique, thèse, anti-thèse, synthèse pour avoir au moins 10.
Ce n’est pas de la philosophie mais du gavage. Le but étant d’apprendre par cœur des tonnes de trucs, sans formation initiale, sans imprégnation de l’expression, sans incorporation lente de l’exercice de philosopher. Sans aucun goût découvert au fil du temps pour le débat, l’écoute, l’art du contre pied ou celui de l’élaboration.
C’est tout simplement idiot et parfois néfaste. La plupart des adultes qui découvrent les sujets du bac philo de l’année le confessent : rien qu’un énoncé leur rappelle le haut-le-cœur de leur jeunesse à l’idée de plancher sur de telles phrases complexes.

Offrez aux futurs bacheliers de vrais atouts

Les futurs bacheliers et les jeunes diplômés ont un challenge de taille dans leur viseur : leur capacité d’adaptation à la vie réelle qui les attend. La philo en conserve de leur terminale ne leur sera d’aucun secours, en imaginant même qu’ils en retiennent une seule once. Si l’éducation nationale investissait tout de suite et dès la seconde dans des modules pratiques prodigués sur 3 ans, tels que : prendre la parole en public, rédiger une note de synthèse, savoir se relire, négocier par l’écoute relationnelle… Les jeunes seraient plus efficaces, moins perdus pour entamer leur premier job, ou tout simplement pour communiquer et prendre leur place.

La philosophie, ça doit commencer tout petit


Ce sont nos amis québécois qui ont inauguré cette démarche et elle contient une puissance insoupçonnée, tant pour les individus que pour les communautés où ils progressent. Commencer la philosophie dès la maternelle, c’est possible, si les enseignants sont un peu formés. Et ça marche ! Car tout petit déjà, on s’en pose des questions ! La justice (« C’est pas juste !»), la liberté, la propriété (« C’est à moi ! »), le temps, qu’est-ce qui est bien ? ou mal ? Et puis peut-être aussi apprendre à écouter d’autres points de vue, douter, remettre en cause. Au fil des années, s’ajoutent la citoyenneté, plus tard l’éthique.

Mais ce travail est l’œuvre d’une enfance, d’une adolescence, d’années de pratique. Pas d’une logique de presse-purée avec de jeunes adultes stressés par une note finale. Dans les quartiers difficiles, entamer un dialogue pourrait reprendre sens. En général, il y aurait peut-être enfin une autre perspective que de réduire nos enfants à des consommateurs qui appuient sur des boutons. C’est une invitation aux débats, à la rhétorique, à la palabre qui crée du lien.
La philo au bac, oui mais pas comme ça ! La philo au bac à sable, là… vraiment oui !
Pour aller plus loin, je vous recommande les « Goûters Philo » de Milan éditeur.
Par Brigitte Labbé, Michel Puech et Jacques Azam.

MA RÉPONSE EN L’ÉTAT
Cet article est assez provocant mais il pointe certains défauts de l'enseignement actuel de la philosophie que je reconnais.

1 - il y a encore un risque de gavage malgré, il faut le préciser, la baisse de niveau de l'épreuve depuis une dizaine d'année qui favorise une approche plus fondée sur l'essentiel.

2 - il demeure un stress de l'évaluation qui précipite nombre d'élèves du côté d'une philosophie scolaire. On échoue à les faire philosopher.

Mais étant professeur de philosophie en terminale, je puis contester certaines des affirmations de l'article et en tant que philosophe, je me permettrais de critiquer fortement certaines conceptions et plus précisément la conception ici présentées "des atouts pour un adolescent".

1 - je garde un excellent souvenir de mon professeur de terminale C, Gilles Susong, qui nous offrait un autre monde culturel que le nôtre. Car c'est bien là un enjeu décisif, les adolescents ont un monde qui souvent est en train de se clôturer. Car ils pensent malheureusement assez pour ce faire. Le cours de philosophie est une chance d'apprendre à penser de manière plus ouverte. Savoir soutenir simultanément une thèse et une antithèse est une méthode sure pour ne pas s'endormir dans un sommeil dogmatique. Dans mon expérience je n'ai pas eu l'impression alors d'un survol de quoi que ce soit. Au contraire j'ai connu une expérience d'ouverture déterminante.

2 - "prendre la parole en public, rédiger une note de synthèse, savoir se relire, négocier par l’écoute relationnelle…" sont aussi des techniques de base de tout "marchand de soupe" comme le dirait un Stephen Jourdain. Si vraiment on veut éviter de réduire "les enfants à des consommateurs qui appuient sur des boutons", il faudrait éviter de former les meilleurs à convaincre les autres de le devenir !!! Éduquer est-ce préparer nos enfants à reproduire un système ou à le faire évoluer ? Un des seuls atouts alors est bien la pensée philosophique qui reste le seul mode de pensée critique encore enseigné aujourd'hui capable de pointer les incohérences d'un discours et aussi de reconnaître les siennes (ce qui est plus enrichissant encore). La philosophie n'est pas seulement une façon de dialoguer : la CNV est meilleure si le dialogue est le but !!! car ne confondons pas dialogue et dialectique difficile relationnellement tant qu'on défend un ego au lieu de chercher une vérité. La philosophie n'est pas seulement se poser des questions comme le font les enfants, car la philosophie est aussi un art d'accéder à l'intuition surmentale (qui n'aurait rien d'un pressentiment) (au moins au double sens de Bergson et Spinoza si je puis me permettre d'indiquer des pistes pour entendre le signifié que ce concept pointe dans ma vision philosophique) car c'est aussi et avant tout un mode d'exploration spirituel. Ce que je lis concernant la philosophie pour les petits ignore dramatiquement cette dimension que seul notre XXème siècle occidental en philosophie a su complètement oublié ou presque.

3 - Personnellement usant de ma liberté professorale, j'initie mes élèves à la pensée occidentale la plus spirituelle au programme mais aussi à la pensée non-dualiste (Douglas Harding, Stephen Jourdain), à la philosophie chinoise, hindoue, islamique ou encore à la philosophie intégrale (Sri Aurobindo - Ken Wilber) et à partir de là on peut d'ailleurs constater qu'il ne manque pas grand chose à la tradition occidentale qui s'en trouve revigorée. A vrai dire seuls quelques auteurs au programme négligent toute dimension spirituelle propre à la démarche philosophique. Or c'est bien l'usage spirituel de la philosophie, le jnana yoga comme disent les hindous qui devrait être revigoré vu le genre de difficultés que nos sociétés vont devoir affronter. En fait les jeunes enfants ne pensent pas assez rigoureusement pour jouir pleinement de la philosophie comme phénoménologie herméneutique spiritualiste à la recherche d'une vision du monde adaptée aux défis non de la vie socio-économique actuelle mais des 50 prochaines années. La spiritualité des enfants peut être soutenue par la poésie ou par des récits mais ils ne peuvent pas vraiment manipuler des concepts rigoureux et ils glissent facilement vers la croyance à partir de ce que dit un adulte. Certes en ces domaines mêmes nous adultes manipulons des signifiants sans voir toujours le signifié et je me souviens que croyant faire de la phénoménologie j'étais encore en train de croire en pensant voir au lieu de percevoir. Mais quoi qu'il en soit, de nombreux adolescents aujourd'hui sont capables comme je le constate de percevoir au moins en partie ce que des concepts de philosophie spiritualiste pointent alors que des adultes s'y refusent : ils seront prêts à une évolution de la conscience quand le moment l'exigera et d'autres sans aucun doute y contribueront fortement. Car les adolescents d'aujourd'hui peuvent être des êtres engagés et authentiques à condition qu'on leur donne les moyens de penser. Souvent on rencontre aussi des adolescents qui ont une expérience spirituelle mais qui n'ayant pas de concepts sont en but à leur entourage ou restent incapables de s'y repérer.

4 - Plus le temps passe, plus je pense que la qualité d'être du professeur est déterminante pour rendre capable un élève de ce dont il ne croyait pas l'être. Les techniques pédagogiques sont très secondaires : la qualité d'être d'un enseignant est intimement lié au fait d'aider inconditionnellement l'enseigné à être plus authentiquement ce qu'il est en profondeur avant même de lui transmettre un savoir sur sa matière. En philosophie quand la dimension spiritualiste est retrouvée, le paradoxe est que la matière veut qu'on enseigne et questionne aussi ce qu'est la qualité d'être individuelle et collective. Le philosophe donnera donc forcément à ses élèves de quoi penser une éducation. Qui aujourd'hui donne aux futurs adultes des notions concernant la juste éducation des enfants ? N'est-ce pas à cet âge où un recul par rapport à l'éducation parental peut être envisagé surtout si cette éducation ignore ses maladresses (qui souvent vont tout de même jusqu'à justifier une certaine violence physique) ?

5 - Le baccalauréat garde un sens initiatique, peut-être faudrait-il un autre type d'épreuve ou bien l'envisager seulement quand on est prêt. Mais si l'élève n'était orienté en dépit du bon sens (partant de seconde 70% au moins des élèves doivent entrer en classe de première quel que soit leur niveau intellectuel, le niveau de leur classe et donc de l'établissement !!!) et aujourd'hui on envisage de supprimer le redoublement sans même utiliser les évaluations par compétences pour remédier aux compétences déficientes, si les classes n'étaient pas surchargées et si les professeurs avaient une assez bonne qualité d'être alors le défi pourrait être relevé donnant à l’élève une estime de soi, une confiance dans ses capacités d'auto-dépassement... Imaginons un tournant spiritualiste de la philosophie, alors l'initiation aurait tout son sens.

CECI DIT QUEL EST MON IDÉAL ÉDUCATIF ?

J'adhère à l'évidence que un monde vivant pousse en ce moment même aux milieux des décombres du vieux monde dominé encore quoi qu'il en pense par la bestialité. Plus le temps passe, plus je sais que je vois ce Monde nouveau si et seulement j'y participe. L'évidence de l'horreur du vieux monde fait partie des ruines. C'est même une impression de grisaille interne dépressive qui participe de l'auto-destruction du vieux monde. Le monde nouveau n'est vue qu'à partir d'une certitude de Joie sans objet qui accueille une force créatrice et transformatrice.

Un deuxième point me saute aux yeux : l'éducation n'est plus une sortie (ducere) hors de soi (e-) mais une initiation à soi c'est-à-dire une intégration de puissance de pensées, d'émotions (voire de sentiments) ou encore de capacités physiques répondant aux besoin d'une âme. Ici je croise les valeurs chrétiennes selon laquelle nous avons à rendre compte du développement de nos talents.

La société du vieux monde ne connaît que des egos manipulables par leurs désirs égocentriques puisque foncièrement mimétiques et qui donc suscitent de la concurrence. Même la bonne conscience de ce vieux monde a cette mécanique. La société du vieux monde ignore tout de l'âme.

L'éducation véritable consiste certainement à permettre à une âme de ne pas se perdre dans les mécaniques des pensées, des désirs et des pulsions. Aujourd'hui la paresse, l'inertie l'emporte souvent faute de souligner un idéal d'évolution et de création. La spiritualité contemporaine avec la non-dualité nous donne d'échapper peu à peu à la mécanique. Mais quid du mouvement de transformation du monde ? L'ego n'est que le visage défiguré de notre âme quand pire malheur il n'en est pas la tombe où elle se tient étouffée dans le silence. L'éducation authentique est au service d'un principe d'individualisation. Celui qui aime ses enfants ou le professeur qui se soucie de ses élèves travaille pour leur proposer ce qui leur facilitera de devenir ce qu'ils sont : il leur donne de quoi s'individualiser. Un tel parent ou un tel professeur lutte parfois contre l'ego de l'enfant ou de l'enseigné pour en libérer l'influence de son âme, le principe d'individualisation qui au cœur de la conscience pure commande le devenir un individu quand il est uni intuitivement, mentalement, émotionnellement à cette conscience pure.

Ceci commande même la manière dont parfois on peut introduire auprès d'un enfant ou d'un enseigné une manière de voir y compris par exemple la non dualité : il s'agit juste d'une boîte à outils ou de moyen de partager une sensibilité (poétique) dont l'enfant peut user s'il le désire pour ne pas se faire engrener dans la mécanique ; il ne s'agit pas encore une fois de s'enfermer dans telle croyance mentale en niant telle possibilité ou au contraire en affirmant telle réalité sans en faire du tout aucune expérience.L'éducation ainsi entendue est clairement en opposition avec n'importe quelle attitude religieuse.

Plus on s'approche du continent perdu de l'âme, plus on peut aider les plus jeunes âmes à se trouver au cœur de l'humanité. Il ne s'agit pas d'une manière de penser mais d'une aspiration au cœur de la conscience pure. C'est un monde paradoxal où la plénitude de la conscience se découvre un besoin d'être, une soif de conscience encore plus ample.

Le monde de l'âme, le monde psychique vraiment libre du monde psychologique qui ne trouvera jamais de solution en lui-même est une dimension spirituelle que l'éducation de demain devra sans aucun doute découvrir si elle veut s'accomplir.

Pour l'instant à ma connaissance la tentative qu'est L'école du progrès telle qu'elle a été développée autour de Mère et Sri Aurobindo reste l'une des rares après certainement l'Académie platonicienne à souligner le rôle central de l'âme (principe d'individualisation au cœur de la conscience pure) qui donnerait tout son sens à une éducation de la pensée, de l'intelligence émotionnelle et de la maîtrise d'un corps en vue ensuite de lui offrir la capacité d'une évolution de la conscience par delà les limites de la conscience ordinaire humaine.
 

jeudi 26 décembre 2013

L'EVEIL DU VOIR AUTOCREATEUR AVEC DOUGLAS HARDING ECLAIRE LE DEBAT ENTRE LIBRE-CHOIX ET DETERMINISME. Libre-arbitre comme participation à la liberté absolue. Episode 2.

 
Dessin de Gabriel Durand

On consultera notre première réflexion sur ce thème qui pose les bases de notre questionnement.

Un tableau sur la question spirituelle et le débat libre-choix/déterminisme.

On oppose souvent liberté et déterminisme dans la spiritualité. Au-delà d'un débat philosophique à coup d'arguments, nous envisagerons les pratiques spirituelles en jeu quand on évoque soit le libre-choix, soit le déterminisme.

Pour les uns, l'éveil spirituel ne peut prendre place qu'en reconnaissant le déterminisme pour s'en libérer. Pour les autres, c'est d'abord et avant tout un acte libre par excellence : il faut se convertir, choisir de de retourner son attention vers l'intérieur. Dans cette approche, il y a en jeu un choix radical à l'intime de nous-même pour que s'éveille l'intériorité en nous.

Pour aller vite sur les positions philosophiques des uns et des autres, une première approche consiste à dire qu'on retrouve d'un côté des spiritualités orientales (se réclamant du vedantisme ou du bouddhisme) insistant sur nos mécanismes égocentriques illusoires pour découvrir la seule position intérieure non illusoire et des spiritualités occidentales (au sens large) mettant en avant la participation de la personne à sa divinisation en Dieu.
Bien entendu, cette première approche reste caricaturale. En occident, les stoïciens dans une certaine mesure et Spinoza plus encore penchent vers le déterminisme. Les monothéistes affirment le libre-arbitre mais admettent une prédestination divine qui inclut des grâces corrigeant les failles de la liberté induites par un mésusage du libre-choix. Dans la notion de karma, propre aux spiritualités orientales, il y a une place pour une responsabilité personnelle dont ne rendrait pas compte une doctrine centrée strictement sur une mécanique impersonnelle.

L’éveil spirituel met en jeu de façon nécessaire une connaissance libératrice.

Pour connaître le point de vue qui nous libère de tout ce qui détermine, il faut le comprendre et le connaître. La libération de ce point de vue n'est pas prioritairement un choix mais une prise de conscience libératrice d'une illusion sur soi-même.
Je peux imaginer ce point de vue libérateur, le fantasmer et partager des opinions à son sujet. Mais alors j'en suis très loin. Douter de mes imaginations et de mes opinions souvent citées, imitées et déformées revient à devenir ma propre autorité. Prendre conscience de la vérité de ceci est en un premier temps une forme de libération au niveau de la pensée.
Ceci dit, il faut bien admettre que le plus souvent ce sont des passions qui nous meuvent en dépit du bon sens ou que ce dont des émotions produites en nous par des circonstances qui nous emportent. Modifier par la connaissance et le doute des pensées ne suffit donc pas à nous libérer radicalement. La raison nous permet de reconnaître que nous sommes déterminés mais elle n'est encore pas le point de vue libérateur.

Je peux raisonner au sujet du point de vue libérateur, je peux penser ce qu'il n'est pas ; mais aussi rigoureuse soient mes analyses et interprétations, je ne le connais pas encore de première main. Douter de la pensée évite de simplement penser-voir ou voir-penser (au sens de mêler indument des sensations et des pensées).

Stephen Jourdain (qui défend fortement le libre-arbitre au cœur de l'éveil spirituel) écrit à ce sujet dans La bienheureuse solitude de l'âme :
Steve : Mais je ne peux pas "voir-penser" ou "penser-voir". Cela, ça n'existe pas - c'est une monstruosité.
Question : Nous n'avons jamais une vision directe de l'arbre ni d'aucune chose, nous ne savons que voir-penser !
Par contre penser-voir me laisse perplexe. Ça représente quoi ?
Steve : C'est plus subtil à déceler en soi, mais tout aussi grave que voir-penser. Dans ce dernier cas, on surimpose un voile de pensée sur la sensation pure. Dans l'autre, on surimpose un voile de sensation sur la pensé pure.

[Par exemple la pensée "j'ai mal" se renchérit de douleur alors que la pensée ne peut pas avoir mal (l'exemple est de nous)] 
Mais ce doute ainsi développé s'il reste fruit de l'activité pensante ou l'activité sentante ne parviendra pas à nous libérer.

Je connais quand "je" vois singulièrement sans voile c'est-à-dire quand je distingue pensées, sensations et émotions dans la perception. Ici le voir est donc une perception consciente qui enveloppe d'une part les pensées et d'autre part les sensations (le voir sensitif dont on parlait précédemment). On comprendra que le "je" usuel en tant que processus mental et émotionnel C'est le voir perceptif lui-même qui constitue l'essence de la connaissance la plus authentique qui me libère de tout ce qui me détermine. C'est ce voir perceptif dans lequel je dois me laisser enfin voir pour poser un pas sur le chemin de la libération. Aucun doute sur ce point.
La libération consiste en un voir qui précède nos compréhensions usuelles. Ce voir perceptif se réalise en nous donnant la lumière qui nous désillusionne de l'ignorance du voir dans laquelle nous vivions.

Douglas Harding nous propose des expériences permettant de découvrir ce voir toujours déjà là. Il s'agit d'une reconnaissance peut-être plus que d'une connaissance au sens usuel. Douglas Harding nous invite par exemple à observer ce que nous voyons ici et maintenant de nous-même sans accoler aucune représentation au fait qui se présente. La photographie suivante en première personne y correspond assez bien :

A l'instant présent, se constate l'absence de notre tête et de notre visage dans le champ visuel. L'espace du champ de vision s'étend à gauche et à droite bien au-delà de nos sensations tactiles. Et il faut l'admettre le champ de conscience va au-delà de tout le champ visuel.

Au centre de moi-même, à 0 distance de ce que je suis, est-ce que je trouve ma personne, mon ego ? En fait au centre de moi-même, il y a un presque rien de conscience en lequel tout apparaît : sensations, pensées, émotions et y compris ma personne qui ne trône plus faussement au centre de la conscience.

La lumière de ce presque rien de conscience éclaire donc toute chose. Ma pensée ne parvient pas à englober ce presque rien, elle est vue en cette pure lumière consciente. Et si je me maintiens dans cette ouverture, lorsqu'une émotion surgit ou lorsqu'une passion nous emporte, pouvons-nous être submergé en profondeur ? En prenant refuge dans la lumière de ce presque rien de conscience, ne trouvons-nous pas un havre de paix intangible ?

Cette reconnaissance a été motivée dans le récit préparatoire précédent par le désir de se libérer de la mécanique déterministe. En tant que telle cette reconnaissance de la conscience au centre par cette même conscience au centre transcende amplement un simple questionnement sur le déterminisme de l'ego. Cette reconnaissance révèle et corrige d'un même geste l'erreur et l'ignorance de la conscience égocentrique qui veut mettre l'ego au centre. 

La transformation de la personne dans la lumière de l'éveil met en jeu un choix personnel car la seule (re)connaissance de notre intériorité essentielle est insuffisante.

Une fois l'éveil du voir ayant percé à un instant, il peut y avoir des pensées et des émotions oublieuses du voir perceptif, il peut demeurer des opinions et des imaginations actives qui nous en écarte. Le voir perceptif qui s'est fait jour au travers d'une expérience momentanée n'est pas éveillé à lui-même instant après instant. L'ego peut demeurer par certaines de ses facettes dans l'ombre de la lumière transformatrice du voir. L'illusion et l'ignorance ont connues une trouée, une échappée libératrice. Mais le nuage brumeux, l'obscurité, etc. qui les caractérisent peuvent reprendre le dessus. L'intensité de la lumière propre à l'éveil du voir pour la personne peut donc varier même si la présence de cette lumière à elle-même, elle, ne varie pas. [Ceci induit une conception de l'éveil qui ne se contente pas d'être impersonnel ou qui affirme qu'une fois réalisé tout devenir cesse, qu'il n'y a plus rien à intégrer]

Si le geste de l'éveil au voir a été reconnu, ne sommes-nous pas capables de le réitérer ? Ne suffit-il pas de réitérer par le souvenir ce simple geste de retourner son attention vers le point de vue intérieur où tout paraît ? L'erreur de la position égocentrique de l'ego ignorante du centre véritable de l'être peut être systématiquement combattu par ce retournement vers l'intérieur, un choix de conversion du regard intérieur.

L'éveil au voir perceptif est une reconnaissance libératrice pouvant mettre en jeu en amont la connaissance de déterminismes. En aval de l'éveil au voir, la transformation dans le voir ne met-elle pas davantage en jeu un libre choix entre libre-arbitre et serf-arbitre ? Plus nous vivrons dans la lumière intérieure plus notre arbitre sera libre, plus nous négligerons cette lumière intérieur plus notre arbitre sera enchaîné à des penchants mécaniques.

L'éveil ne devient transformation de la personne que relié à une question de choix égoïque ou personnel si l'on préfère.
Nous avons le choix d'avoir foi ou non en cette vision qui s'est éveillée, nous avons le choix d'espérer ou non une transformation de notre personne en cette vision. Nous avons le choix d'aimer avec nos préférences individuelles ou d'aimer de l'amour même issu de cette vision. 
Délibérer revient à ne pas choisir. Douter de l'essentialité du pur voir perceptif revient déjà à choisir la non-vision en prolongeant le voir penser et le penser voir caractéristique de l'ego égocentrique.
Cette approche du pur voir perceptif comme lié à notre choix personnel le plus radical et intime nous fait revenir aux fameuses vertus théologales chrétiennes que sont amour, foi et espérance.

La liberté se joue à chaque pensée, à chaque émotion, en regard de chaque désir et sensations, etc. Vais-je me laisser voir en mes pensées limitantes jusqu'à me laisser transformer ou bien me laisser happer dans le voir-penser ou le penser-voir ? Vais-je me laisser submerger par l'émotion balançant entre refoulement et justification erronées ou bien vais-je m'abandonner intérieurement à son ressenti en plénitude dans le pur voir perceptif ? Etc.


Fénelon a repéré un enjeu pratique dans le rapport du moi à sa liberté qui permet de saisir les enjeux de notre approche :
Je ne m'étonne point de ce que Dieu permet que vous fassiez des fautes dans le temps même des ferveurs et du recueillement où vous voudriez le moins en faire. La Providence qui permet ces fautes est une des grâces que Dieu vous fait en ce temps-là ; car Dieu ne permet ces fautes que pour vous faire sentir votre impuissance de vous corriger par vous-même. Qu'y a-t-il de plus convenable à la grâce que de vous désabuser de vous-même, et de vous réduire à recourir sans cesse en toute humilité à Dieu ? Profitez de vos fautes, et elles serviront plus, en vous rabaissant à vos propres yeux, que vos bonnes œuvres en vous consolant. Les fautes sont toujours fautes ; mais elles vous mettent dans un état de confusion et de retour à Dieu qui nous fait un grand bien (VIII, 551 cité in François Varillon, Fénelon ou le pur amour)
Si Dieu est interprété ici comme la liberté absolue auto-créatrice à laquelle nous participons plus ou moins consciemment, la faute qui nous détermine en tant que mécanisme d'inconscience devient l'opportunité de quitter une nouvelle fois l'égocentrisme ignorant pour nous laisser transformer dans l’œil divin qu'est le pur voir perceptif.
Reconnaître Cela qui nous éveille au meilleur ne revient-il pas simultanément à nous libérer de ce qui peut nous déterminer tant que nous l'ignorons et à choisir la liberté du voir perceptif qui enveloppe pensées, sensations et émotions au lieu de rester enfermé dans le penser voir (sensitif et émotif) ou le voir (sensitif) penser ?

Bilan et retour au débat libre-choix/déterminisme par rapport à la pratique spirituelle :

En aval de la percée du voir, le rôle d'un choix personnel de participer ou non à l'activité transformatrice de la lumière de la pure conscience nous est apparu indéniable.
En amont de cette percée, nous avons beaucoup insisté sur la (re)connaissance libératrice qui donne davantage crédit à l'approche déterministe.

A la croisée de l'aval et de l'amont, il y a selon nous superposition de la prise de conscience libératrice de l'illusion et acte personnel de participation à la liberté absolue auto-créatrice.

Mais en ce qui concerne l'amont de la percée authentique du voir dans la conscience personnelle ordinaire, n'y a-t-il pas déjà en jeu le choix pour le serf-arbitre ou le libre-arbitre qui prolonge ou renforce la mécanique déterministe ? Le mauvais choix enfonce dans l'inconscience et le bon choix nous rapproche du saut vers la source même de la perception consciente. Notre réflexion nous amène donc à reconsidérer en amont le libre-arbitre se superposant au déterminisme. [à suivre donc]

En aval, l'éveil s'exprimant dans un contexte culturel mental, n'y a-t-il pas des déterminations constitutive d'un inconnaissance par ignorance de ce qu'est en profondeur la conscience et qui font obstacle à sa pleine révélation ? Le libre-choix de l'ego humain n'est-il pas un peu comme la liberté de mouvement d'une mouche ? Une mouche va vers la droite ou vers la gauche librement mais parfois se cogne à une limite inconnaissable jusqu'à ce par hasard volant dans une direction, elle ne la rencontre plus. Nous, plus conscients qu'elle, libre de ses limites, savons qu'elle s'est heurtée à une vitre. Elle l'ignore. C'est une ignorance due à son être même de mouche. La lumière de la conscience à travers elle ignore ce qu'est une vitre même si la lumière de la conscience parce qu'il y a perception de la mouche et libre mouvement peut y être consciente.

La liberté de l'ego lui permet sans aucun doute de participer consciemment à sa transformation éthique en un être d'amour et de compassion mais cette transformation spirituelle est certainement insuffisante pour participer pleinement consciemment à une évolution de la conscience humaine elle-même. En tant qu'être humain, nous pouvons être conscient que la lumière essentielle de la conscience est auto-créatrice mais notre pensée et nos sentiments ne nous permettent pas d'y participer consciemment pleinement si eux-mêmes représentent les limitations mêmes de notre humanité.

Il y a un "je ne sais pas" spiritualiste qui commence par être un acte juste d'humilité mais qui malheureusement finit par s’avérer être la continuation en bonne et due forme des limites de notre espèce sans autre question.

Conscient d'une insatisfaction vis-à-vis de ce déterminisme plus fondamental, conscient d'une aspiration mystérieuse qui ne peut se satisfaire d'une paix intérieure intangible, l'aventure de l'éveil commence à s'ouvrir véritablement à une aventure évolutive. Il ne s'agit en rien de renoncer à la paix de la vision de la lumière intérieure mais il s'agit de s'ouvrir à la possibilité que la ténèbre lumineuse qui lui est propre recèle des possibilités d'être que nous ignorons encore mais que nous pouvons participer à libérer en intensifiant notre aspiration, en la dégageant de la gangue de nos habitudes trop humaines.

Dessin de Gabriel Durand 2013
Quelques enjeux critiques de notre approche dans le champ de la spiritualité contemporaine.

Invoquer que le corps-esprit individuel est soumis au déterminisme même si se réalise l'éveil comme Balsekar ou Wayne Liquorman l'affirment nous paraît permettre de justifier le pire au nom de l'éveil. Mais ne pas voir qu'en un sens notre corps-esprit individuel est prédestiné par la conscience absolue auto-créatrice serait aussi une erreur.

Les héritiers de Prajnanpad et d'Arnaud Desjardins ne tombent pas dans un piège aussi grossier puisqu'ils entendent respecter un ordre éthique en n'agissant pas en dessous de leur dignité mais dès lors ne faudrait-il pas qu'ils brisent la forteresse mentale qu'est elle-même une théorie du déterminisme non questionnée ? Cette théorie ne conduit-elle pas les tenants de cette théorie à éloigner l'expérience de la lumière de l'éveil pourtant si proche et si simple à obtenir ? Pour nous, la transformation spirituelle, si elle commence avant l'expérience de la lumière de l’éveil, n'est qu'un balbutiement, ce ne sont que des changements au sein d'un position égocentrique d'un ego qu'on espère de plus en plus sain pour atteindre le véritable éveil. Cette approche progressive même si elle promet un saut final s'inscrit dans le mythique "beaucoup d'appelés et peu d'élus". Si on part de l'éveil directement, la relation maître-disciple est totalement différente voire totalement transmutée car dans le contexte d'un partage autour du pur voir perceptif, il ne peut y avoir au sens profond qu'une amitié spirituelle fondée sur une égalité originelle dans la vision de l'essentiel. L'ami spirituel nous ramène au pur voir, nous partageons avec lui l'essentiel, il ne saurait y avoir avec lui aucune inégalité même si en terme de mûrissement l'ami l'est nettement plus. A ce propos, celui qui est plus mûr sur un aspect de sa personne est entendu plus aisément si l'on écoute depuis le pur voir. Et il convient de rappeler que le plus mûr n'est pas toujours celui qui transmet de manière la plus brillante le geste de l'éveil. Donc comme l'éveil ne garantit pas notre maturité humaine, croisant de nouveau les apports de Prajnanpad et Desjardins, il s'agit de se méfier de nous et de ceux qui ayant reconnu le pur voir s'identifie au maître intérieur en refusant de reconnaître que le disciple du maître intérieur demeure essentiel pour se transformer en sa lumière à l'aide de tous ses reflets mondains que sont les paroles de nos amis plus centrés que nous sur un aspect d'humanité.
 
Stephen Jourdain insistait lui beaucoup sur un choix originaire défaillant en nous qu'il nous fallait redresser dans le geste d'éveil. Mais ce geste incluait-il un mûrissement de sa personne elle-même ? Il y a une dimension tragique du mûrissement dans la lumière de l'éveil qu'il n'a peut-être aperçu que sur le tard, d'après ce que nous en dit Gilles Farcet dans Sur la route spirituelle. Le geste d'éveil est à réitérer et surtout si une part de nous se refuse à sa lumière transformatrice mais ce geste de liberté ne doit pas être un geste de sécession vis-à-vis d'autrui. Stephen Jourdain s'est toujours méfié du terme non-dualité mais la non-dualité dans le sens le plus noble n'est pas étrangère à une ouverture dans le dialogue. Le geste de désidentification, choix pour la liberté libre de toute identification, peut entendre l'ouverture qui se propose dans le dialogue : aucun terme n'est définitivement galvaudé y compris celui de non-dualité sinon c'est le retour du dogmatisme et le surgissement d'une non-liberté. Par le dialogue l'éveil s'ouvre à une dimension cosmique qui le conditionne et pas seulement une dimension personnelle ou transpersonnelle admirant l’œuvre cosmique au côté de son créateur. La liberté individuelle est étroitement liée à sa constitution lucide mais aussi en partie inconsciente inscrite dans le moule offert par le corps cosmique et son devenir. Le choix du pur voir perceptif créateur ne nous arrache jamais au déterminisme cosmique qui à la fois le conditionne, le filtre dans certaines limites ou encore l'amène à s'ouvrir davantage. Un geste de liberté n'est pas qu'un choix mais aussi un geste d'ouverture et d'aspiration, un besoin d'être (plus) jamais satisfait de l'expérience d'être qu'il est.

Enfin, souligner la clarté d'intention, vouloir être libre plus que toute autre chose, etc. risque de nous détourner ce à quoi il nous faire face à savoir nos mécanismes inconscients. Notre libre-arbitre ne fonctionne jamais à 100% parce que notre participation à la liberté absolue auto-créatrice ne peut être qu'imparfaite tant que nous serons dans un mental humain. Nous touchons ici à une des limites du mouvement intégral et son éveil évolutionnaire qui n'entend pas vraiment ce que pourrait être un saut évolutif de conscience. S'affirmer comme un leader évolutif apparaît quelque peu trop humain pour être crédible. Là encore il y a beaucoup d'inconscience. Mais un Andrew Cohen qui n'était pas à l’abri de l'autoritarisme justifié par son leadership évolutif paraît assez sincère pour entendre sur ce point ses propres disciples et  a affirmé vouloir exploré ce point.