mercredi 25 juillet 2012

L'ISLAM ENTRE PREMODERNITE, MODERNITE ET POSTMODERNITE. Autour de Eric Younès Geoffroy et Abdennour Bidar.


PREMODERNITÉ, MODERNITÉ ET POSTMODERNITÉ.

La prémodernité est la mentalité qui précède la modernité. Elle associe d’un seul tenant une communauté d’appartenance ethnique et/ou religieuse avec une hiérarchie sociale. Les différences de croyances lui sont intolérables au sein de sa communauté même si parfois elles les acceptent en dehors d’elle. La mentalité prémoderne se structure donc autour d’une forte composante traditionaliste et une conception théocratique du pouvoir politique. 

La modernité se caractérise non par l’adhésion à l’autorité de la tradition mais par la liberté de conscience éclairée par la raison. Dès lors la modernité aura tendance à politiquement séparer religion et politique. La citoyenneté n’est plus liée à une communauté traditionnelle mais à l’usage du débat d’opinion. Toutefois la raison peut nourrir des formes de totalitarismes, des tentatives de tout ramener à une seule vision du monde soi-disant rationnelle (le communisme) ou de justifier un retour à un certain traditionalisme (les fascismes et les intégrismes religieux).

La postmodernité peut se définir par la fin des grands récits et des idéologies : seule cette mentalité rompt donc avec le risque totalitaire inhérent à la modernité. Cette fin postmoderne des grands récits implique que les religions toujours communautaristes et tentées d’affirmer leur vérité fassent place, plus la postmodernité s’imposera, à une recherche spirituelle plus individualisée. 

LES MUSULMANS FACE AUX CRITIQUES DE L'ISLAM EN LAÏCITÉ. 
Eric Younes Geoffroy est un islamologue spécialisé sur les questions du Soufisme et de la sainteté. Il enseigne à l’université de Strasbourg et à la faculté catholique de Louvain. Il est engagé par ailleurs au niveau du Soufisme dans la tarîqa ‘Alawiyya.

Son Livre l’Islam sera spirituel ou ne sera plus présente l’essentiel de son approche. Pour lui si l’Islam se spiritualise, il rentrera pleinement dans la modernité voire la postmodernité. Si les religions se centrent sur leur dimension spirituelle, elles peuvent dès lors éclairer la modernité et les défis qu’elle pose. Cependant il n’est pas certain qu’elles puissent pour autant affronter la postmodernité proprement dite.

Avant d’aborder cette question de la spiritualité Musulmane postmoderne, nous voulons insister sur le fait qu’une spiritualité Musulmane pleinement moderne est en effet souhaitable pour l’harmonie de notre société française. Un Islam moderne par exemple ne prendrait plus pour un blasphème la parole de ceux qui critiquent son intransigeance légaliste ou font des caricatures humoristiques de son prophète.

La communauté Musulmane ne verrait plus seulement là un acte de communautarisme contre le sien, elle verrait une critique venant de concitoyens. Au lieu d’être vécue comme une blessure, cette critique, serait vécue comme un défi à relever : non, l’Islam ne se réduit pas à ce que vous en dîtes et nous vous le prouvons. Le Christianisme, en France, hormis chez ses protagonistes d’extrême droite, a très majoritairement appris à répondre de cette manière aux accusations les plus virulentes.

L’Évangile en Matthieu 12, 31-32, dit : « C’est pourquoi je vous dis : Tout péché et tout blasphème sera pardonné aux hommes, mais le blasphème contre l’Esprit ne sera point pardonné. Quiconque parlera contre le Fils de l’homme, il lui sera pardonné ; mais quiconque parlera contre le Saint-Esprit, il ne lui sera pardonné ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir. » Bien entendu au Moyen Âge on disait que celui qui blasphème contre Jésus blasphème contre Dieu et donc contre l’Esprit. Cette interprétation permettait clairement de ne pas entendre le texte. A vrai dire, les premiers Chrétiens cherchaient à dire leur foi à leurs frères Juifs qui ne reconnaissaient pas Jésus-Christ. Et plus globalement, ils étaient invités à convertir les autres seulement par l’amour qu’ils portaient à tout homme quel qu’il soit. Pour ces Chrétiens, Dieu est identifié en esprit à l’amour. La modernité politique a donc permis de retrouver chez les Chrétiens le sens profond de ces paroles (par exemple ici) : le véritable blasphème, c’est agir contre l’amour du prochain. La tolérance moderne, la liberté de conscience et la liberté d’expression seraient très réduites si on interdisait le blasphème contre les représentations religieuses au nom du respect des croyances religieuses. Par contre la tolérance, la liberté de conscience et la liberté d’expression sont des conditions nécessaires pour éviter le blasphème contre l’amour du prochain.

George Fox en donne une expression dans son Journal qu'un musulman initié au soufisme pourrait faire sienne en ayant l'expérience de la lumière divine :
 Le Seigneur Dieu me révéla par son pouvoir invisible, comment ‘chaque homme était illuminé par la lumière divine du Christ’. Je la vis briller travers tous, et que ceux qui croyaient en elle sortaient de la condamnation pour aller vers la lumière de vie, et devenaient ses enfants; mais ceux qui la détestaient, et ne croyaient pas en elle, se trouvaient condamnés par celle-ci, même s’ils faisaient profession du Christ. Je vis ceci, dans les pures ouvertures de la lumière sans l’aide d’aucun homme; je ne savais pas non plus ou la trouver dans les écritures; même si après, en sondant les écritures, je la trouvai.

Par sa modernité et l’intégrité de sa foi Musulmane, le soufisme défendu par Eric Geoffroy pourrait peut-être faire accéder les Musulmans de France et d’ailleurs à cette compréhension spirituelle de la modernité. Alors la miséricorde d’Allah serait vraiment au cœur de la foi Musulmane.

POURQUOI ERIC GEOFFROY NE PROPOSE PAS UN ISLAM POSTMODERNE.
 
Eric Geoffroy écrit dans un article présenté sur la page internet http://oumma.com/Le-soufisme-et-la-France-partie-2 :
« D’une façon générale, le soufisme de France professe l’orthodoxie pour plusieurs raisons : - la religion Musulmane est de plus en plus prégnante en France, et elle modèle aussi les comportements des soufis, - le soufisme de France est encore imprégné du fidéisme qui prévaut en pays Musulman, - l’influence de Guénon, qui porte à l’intériorisation, reste très présente et censure des comportements de type New Age, que l’on trouve plus facilement en climat anglo-saxon. »
Il conclut l’article en disant :
« S’il offre une voie spirituelle à certains Européens, le soufisme sert plus largement de médiateur entre l’Islam et l’Occident. »
On peut donc en conclure que pour lui le soufisme est bien à sa place dans le giron de l’Islam et qu’au fond la situation française du soufisme est bonne puisqu’il est à la fois dans l’Islam et intégré à la modernité. Grosso modo, le soufisme en France n’est presque pas corrompu par le New age et ne peut être accusé par les Musulmans de trahir l’Islam véritable. La référence à Guénon, qui ici n’est pas nuancée, est dès lors problématique du point de vue de la cohérence de l’affirmation d’une modernité. Guénon est un antimoderne dont les disciples ont été souvent peu clairs sur les questions de tolérance et qui ont parfois frayé avec l’extrême droite. Même si dans d’autres écrits, Eric Geoffroy dénonce l’antimodernisme de Guénon, dans ce passage l’effet Guénon qui assure le lien du soufisme avec l’Islam serait plutôt positif. Au fond n’est-ce pas l’antimodernisme de Guénon qui tend à cristalliser de façon rigide cette orthodoxie que Geoffroy semble approuver au final ? Approuver Guénon dans l’idée que la spiritualité ésotérique ne saurait exister en dehors d’une religion exotérique pour condamner toute spiritualité soufie libre de l’Islam est une position prémoderne. Réadaptée, elle peut être moderne, mais jamais elle ne pourra être dite postmoderne. Tant qu’une orthodoxie voudra juger négativement les individus qui, au nom même de leur compréhension spirituelle, voudrait s’en éloigner pour la réinventer, il y a quelque chose qui empêche la modernité d’aboutir à son achèvement postmoderne. Ce qui chez Eric Geoffroy refuse sans doute cet achèvement est ce qui en lui refuse à l’évidence la mentalité postmoderne. Il a beau s’en réclamer, il ne l’est pas et les pratiques soufies auxquelles il se réfère non plus (voir notre fiche sur la tariqa Alawiyya qui exige la conversion à l’Islam pour lui appartenir).
Au sujet du passage qui suit dans le même article, on peut d’ailleurs soupçonner quelle est sa véritable opinion :
« D’autres groupes se sont en revanche détachés de la forme Islamique pour mieux dégager, à leurs yeux, l’universalisme de la sagesse soufie. […]. Ils participent de ce que certains appellent le « néo-soufisme », qui désigne un courant purement occidental […].
Ses représentants sont souvent des ‘‘orientaux’’ tels qu’Idries Shah (mort en 1996), en Angleterre, et Pir Vilayat Khan (mort en 2004), aux USA et en France. Les adeptes du soufisme ‘‘Islamique’’ les tiennent pour des charlatans, et rappellent qu’il n’y a d’initiation qu’à l’intérieur d’une forme religieuse définie. Pour eux, l’universalisme ne nécessite nul syncrétisme, car il s’énonce dans l’exploration de la révélation Islamique. »
Pir Vilayat Inayat Khan

Dans son livre L’Islam sera spirituel ou ne sera plus, Eric Geoffroy réitère cette opinion beaucoup moins violemment mais beaucoup plus explicitement p.205 :
« Cette tentation d’opposer un soufisme pur, idéal, à son expression confrérique n’est pas sans rappeler la tendance actuelle à séparer systématiquement le soufisme de l’Islam. »
Toutefois ce genre de condamnation des groupes spirituels non affiliés religieusement n’est-il pas courant aussi dans le christianisme, l’hindouisme ou le bouddhisme qui, bien que modernisés, ne parviennent pas à rentrer de plein pied dans la postmodernité ? Si assumer la postmodernité revient à développer une approche spirituelle sans religion ou une spiritualité laïque comme l’affirment certains penseurs de cette mentalité ou de la mentalité hypermoderne dans laquelle nous nous reconnaissons, on peut comprendre  assez bien cette suspicion et ses limites spirituelles.
Dans son livre l’Islam sera spirituel ou ne sera plus, il écrit contre Abdennour Bidar p.126 :
« Plus récemment, Abdennour Bidar a proposé d’abroger radicalement les versets qui ne s’accordent pas avec notre modernité, et relativisé, pour le moins, le statut des « piliers de l’Islam ». Face à ces pistes aventureuses, l’approche spiritualiste apporte son concours méthodologique car elle ne cède pas à la tentation d’une lecture dualiste, qui oppose une scission au sein même du texte. »

Un postmoderne qui suit une spiritualité inspirée des Evangiles rejettera lui aussi des passages et des idées qu’il juge datés. Par exemple, les passages des lettres de St Paul sur le statut des femmes dans l’assemblée ou encore les passages des Évangiles sur l'enfer lui sembleront tout bonnement dépassés. Les tentatives de justifier par une lecture de la Bible leur réinterprétation lui sembleront inutiles et peu dignes de foi. Le postmoderne peut encore s'inscrire dans une tradition religieuse mais il ira au bout de la contextualisation de son texte sacré. En ne franchissant pas ce cap qui au sein même des religions renonce à faire de son récit sacré un métarécit intangible, Eric Younès Geoffroy ne franchit pas complètement la modernité.

Lisons Abdennour Bidar dans Le monde des religions :
Vous parlez de « maladie de l’islam » sans (apparemment) prendre en compte la diversité des interprétations, des cultures que recouvre ce terme : n’est-ce pas essentialiser une problématique plus complexe ?
Les traditionalistes musulmans deviennent de plus en plus sociologues et certains sociologues, vaincus par leur empathie naturelle, viennent de plus en plus au secours des traditionalistes musulmans… Les uns et les autres veulent toujours plus excuser l’islam et le déclarer irresponsable de ces maladies qui pourtant, à des degrés divers, s’observent d’un bout à l’autre du monde musulman. à chaque fois qu’on veut mettre en question la religion islam, ils resservent ainsi un discours de victimisation sur les banlieues. Cette dimension sociologique existe. Elle n’empêche pas de dire qu’en plus de la crise sociale, il existe une crise spirituelle, notamment une tragique sous-culture religieuse de tant de musulmans vis-à-vis de leur propre religion, qu’ils réduisent à tous ses stéréotypes les plus médiocres.
Ce que je n’accepte pas dans le discours de gens comme Tariq Ramadan, c’est la volonté cousue de fil blanc de masquer la question religieuse à travers cette analyse sur la condition sociale des populations musulmanes. Autre mauvaise foi : on fait à nouveau plaisir à de nombreux intellectuels occidentaux en se saisissant du concept d’essentialisation. Ramadan se sert ainsi des concepts de réforme, de liberté de conscience, etc. : tout y passe et rien n’est utilisé selon son vrai sens. Au nom d’un refus de toute essentialisation, il juge la critique de l’islam non recevable.
Mais tout en évitant de généraliser, il y a évidemment dans toutes les sociétés musulmanes un ensemble de récurrences extrêmement tenaces et critiquables. Au-delà des différences entre sociétés ou communautés musulmanes, on trouve ainsi des maladies chroniques (dogmatisme, formalisme, machisme, etc.) à différents stades de crispation. Elles sont bel et bien « essentielles » et non « accidentelles », parce qu’elles sont devenues caractéristiques de l’histoire de l’islam et de l’islam contemporain. En réalité, le seul but des traditionalistes qui prennent seulement le masque de la modernité – en parlant le langage des intellectuels de l’Occident – est de défendre un islam inchangé.
Si le religieux est la dimension morale et communautaire nécessaire à la croissance spirituelle, il y aura certes toujours une religion, une ou des formes de communauté axées sur le sens sacré et plus encore sur le sens de l'absolu ou du divin. Mais postmodernisée puis hypermodernisée, une religion tendra de plus en plus vers une religion de l’humanité viscéralement nourrie d’expériences interreligieuses et de pratiques spirituelles non dogmatiques car elle sera au service d’un développement spirituel individualisé. Ce que nous appelons modernité et prémodernité est évidemment encore le lieu des idéologies rationnelles et des orthodoxies rigides. La raison moderne fournit, sans conteste, un instrument essentiel de la liberté de conscience et la coexistence pacifique des communautés religieuses. Mais cette raison moderne ne garantit pas encore que l’individu développe sa propre autorité spirituelle indépendamment de toute pression communautaire. Seule les relativisations critiques postmodernes de la raison brise les métarécits communautaristes en entrant dans une logique du métissage culturel. Les religions adaptées à la modernité font appel à la liberté de conscience pour au final inviter les individus à se soumettre à une communauté et à ses dogmes suffisamment assouplis pour ne pas la heurter. Seules les spiritualités postmodernes défont radicalement les religions de cette négation de la dimension authentique d'autorité personnelle en faisant entrer l'individu dans la convivialité multiculturelle. Les traditions brimant inutilement la personnalité leur semblent alors périmées. Ces spiritualités devenant alors hypermodernes pointent directement la lumière de l’essentiel sans faire croire qu’on doit absolument rentrer peu à peu dans le moule d’une tradition pour au final en faire l’expérience.


Ces spiritualités se réfèrent à des héritages religieux mais sans plus se soucier de préserver une orthodoxie. Leur souci consiste seulement à aider un chercheur spirituel à vivre et évoluer de manière créative dans et à partir de cet essentiel. Partant de ce retournement entier dans la lumière essentielle, elles peuvent finir à l’évidence par élaborer une « religion » de l’humanité authentique. Mais dès lors la postmodernité qui consacrait la fin de toute Vérité absolutiste ou totalitaire, de tout Métarécit culturel par rencontre des autres cultures ferait place à ce qu'on pourrait appeler une hypermodernité.

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