mardi 23 octobre 2012

RETROUVER LA PRECISION DES MYSTIQUES CHRETIENS RHENANS.

Cette émission avec le Père Dominique Salin, jésuite et Professeur au Centre Sèvres et Marie-Anne Vannier, Professeur à l'Université de Metz qui a dirigé l'Encyclopédie des mystiques rhénans (Cerf) nous présente la théologie négative comme unissant mystique et théologie. Un des intervenants insiste sur la recherche de l'unité commune aux philosophes grecs et aux mystiques chrétiens. Il s'agit de dépasser la dualité ou la multiplicité. On nous lit un extrait du pseudo-denys et un extrait du sermon 71 de maître Eckhart.
Denys écrit dans sa Théologie mystique :

« Ce n'est donc pas sans motif que le divin Moïse
reçoit l'ordre de se purifier d'abord lui-même
puis de s'écarter de ceux qui ne sont pas purs,
qu'il entend après sa totale purification les trompettes aux sons multiples,
voit de nombreux feux irradier de leur pur rayonnement
et qu'ensuite, séparé de la foule
et avec des prêtres choisis,
il atteint au sommet des divines ascensions.
Mais à ce degré-là il n'entre pas encore en relation avec Dieu,
il ne Le contemple pas – car Il est Invisible –
mais seulement le lieu où Il demeure.
Cela signifie, me semble-t-il,
que les réalités les plus divines et les plus hautes,
dans l'ordre visible comme dans l'intelligible,
ne sont que des analogies hypothétiques
de tout ce que l'on attribue à Celui qui se tient
au-dessus de tout,
et à travers lesquelles se révèle la présence
de Celui qui dépasse toutes nos pensées
et qui repose sur les sommets intelligibles
de ses lieux les plus saints.

C'est alors que Moïse s'affranchit même de ce qu'il voit
et de ceux qui le voient,
il pénètre dans la Ténèbre vraiment mystique de
l'inconnaissance,
il ferme les yeux à toute saisie par l'intelligence
et, dans une totale démission de tout ce qui se peut toucher ou voir,
il appartient tout entier à Celui qui est
au-delà de tout,
il n'est plus à lui-même ni à personne d'autre,
mais il est uni par le meilleur de lui-même
à Celui qu'on ne peut absolument pas connaître,
dans l'inactivité de toute connaissance
et par cette inconnaissance même
il connaît au-delà de l'intelligence. »

Maître Eckhart écrit dans le sermon 71 :
« Paul se releva de terre et, les yeux ouverts, il vit le néant. » Je ne peux pas voir ce qui est Un. Il vit le Néant, c'était Dieu. Dieu est un Néant et Dieu est un Quelque chose. Ce qui est Quelque chose est aussi Néant. Ce que Dieu est, il l'est absolument. Quand il écrit sur Dieu, le lumineux Denys dit : il est au-dessus de l'être, il est au-dessus de la vie, il est au-dessus de la lumière; il ne lui attribue ni ceci ni cela et il veut dire qu'il est on ne sait quoi, très loin au-dessus. Si quelqu'un voit quelque chose ou si quelque chose s'introduit dans ta connaissance, ce n'est pas Dieu pour la raison qu'il n'est ni ceci ni cela. Si quelqu'un dit que Dieu est ici ou là, ne le croyez pas. La lumière qu'est Dieu brille dans les ténèbres. Dieu est une vraie lumière; celui qui doit la voir doit être aveugle et écarter Dieu de quoi que ce soit. Un maître dit : celui qui parle de Dieu par quelque comparaison parle improprement de lui, mais celui qui s'exprime sur Dieu au moyen du néant parle convenablement de lui. Quand l'âme parvient dans l'Un et y pénètre en un total rejet d'elle-même, elle trouve Dieu comme dans un néant. Il sembla en rêve à un homme — c'était un rêve éveillé — qu'il était gros de néant comme une femme est grosse d'un enfant, et dans ce néant, Dieu naquit : il était le fruit du néant, Dieu était né dans le néant. C'est pourquoi il dit : « Il (Paul) se releva de terre et, les yeux ouverts, il vit le néant. » Il vit Dieu en qui toutes les créatures sont néant. Il vit toutes les créatures comme un néant car il (Dieu) a en lui l'être de toutes les créatures. Il est un être qui en a lui la totalité de l'être.»
Lorsqu'on lit ces textes on peut y voir beaucoup de poésie. On peut évoquer comme dans l'émission de KTO qu'il s'agit d'une tentative toujours quelque peu approximative de rendre compte d'une expérience par définition indicible. Mais ces mots, s'ils n'expriment pas la réalité de Dieu comme une formule mathématique peut exprimer et condenser les mouvements des planètes et du soleil sont-ils aussi inexacts et inappropriés que l'entend le père Salin ? La filiation entre ces deux textes n'est-elle que poétique ? Ne pointe-elle que la dimension indicible de ce qu'on tente d'y décrire ?

Ne pourrait-on pas chercher à préciser par d'autres approches de ce dont il est question ? La vision-sans-tête de Douglas Harding montre une expérience simple nous permettant de pointer un indicible.
Si on regarde dans la direction du doigt, voit-on un visage ou imagine-t-on un visage ? Si en ce qui vous concerne, vous admettez que dans cette direction on ne voit pas de visage, qu'est-ce qui est pointé ? Que peut-on en dire ? 
Ce que pointe ce doigt du point de vue de ce qui est visible, est-il une forme ovale, un cercle, etc. Quelle couleur percevez-vous dans cette direction ? Est-ce transparent, translucide, incolore ? Quel âge pouvez-vous attribuer à ce qui est pointé ? Est-ce datable ? Si ce n'est pas datable, est-ce atemporel, éternel ? Ce qui contient ce qui est vu : est-ce borné par quoi que ce soit ? Les bords ne sont-ils pas absorbés par ce qui voit ? Mais ce sans borne de quel taille est-ce ? Est-ce infini ? Est-ce un rayon dans lequel tout apparait projeté ?

Ainsi plus près encore que sous nos yeux, nous avons une réalité paradoxale qui se décrit donc par des contraires si bien qu'au final nous pouvons la dire indicible. Mais cette réalité est bien réelle, facile à identifier... On ne peut ni la toucher, ni la voir, ni l'intelliger.

Si on regarde vraiment dans la direction du doigt ne voit-on pas les yeux ouverts comme Saint Paul un néant en qui paradoxalement est la totalité de l'être ? A partir de la vue de ce néant, on admet qu'on ne peut pas voir ce qui est Un puisque c'est en cet Un que surgit la possibilité du regard et plus globalement de la conscience.

Angelus Silesius, un lecteur de Tauler qui a été lui-même inspiré par la tradition spirituelle fondée par maître Eckhart met en exergue de son Voyageur Chérubinique un extrait de ce passage de la deuxième letttre aux Corinthiens de Paul :

« Car le Seigneur est l'Esprit, et là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté. Et nous tous qui le visage découvert [dévoilé (selon les traductions)], reflétons la splendeur [gloire] du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image, avec une splendeur [gloire] toujours plus grande par le Seigneur, qui est Esprit.», II Co 3, 17-18.
Plus clairement, il écrit en IV, 118 de son Voyageur chérubinique :

Le miroir te montre ton visage extérieur :
Si seulement il te montrait aussi ton visage du dedans...
Où voir notre visage du dedans si cela est la clé de la connaissance de Dieu ? Le dessin suivant ne répond-il pas à la question :

La grande erreur des lectures théologiques courantes de ces textes mystiques chrétiens est donc d'en négliger la dimension phénoménologique précise. On n'y voit qu'une poésie de l'indicible à jamais incapable de dire la réalité divine. Cette lecture réductrice confond une réalité au-delà de la pensée ou en amont de toute pensée c'est-à-dire où on ne pénètre pas par la connaissance propre à la pensée et une réalité dont on ne pourrait pas indiquer le chemin à prendre en nous-même pour la trouver grâce à la pensée (entre autre). Le divin ou Dieu est une réalité qu'on ne peut pas rencontrer sans qu'elle le permette. Non pas au sens où Dieu ou le divin arbitrairement se donnerait ou non à percevoir, refusant à l'un qui le désire ou se donnant à l'autre qui ne le désire pas, mais au sens où c'est Dieu même qui permet de percevoir quoi que ce soit lui-même compris. Dieu est toujours ouvert pour accueillir ses enfants : forcément il est au cœur de notre perception. Pour nous guider dans la perception du monde la pensée est utile même si la matérialité de la chose souvent lui échappe. Je peux indiquer par une représentation mentale où trouver telle étoile dans le ciel mais cette réalité matérielle nous échappe bien qu'on puisse l'indiquer. Les mystiques ont essayé de nous indiquer par la pensée où et comment nous pourrions percevoir la réalité divine au cœur de notre perception tout en soulignant qu'aucune de nos pensées ne peut manipuler la perception du divin qui s'y trouve. Notre perception du divin sera comprise dans la perception qu'a de nous le divin. Tant que nous pointons une réalité que nous pouvons manipuler, nous nous pointons donc nous-même ou nous pointons une de nos idées. Les mystiques nous donnent des moyens précis de ne plus pointer un Dieu de notre imagination...

Revenons au texte de maître Eckhart. Quelle lumière voit celui qui est aveugle sinon la simple lumière de l'esprit, ce champ de perception où tout apparaît mais qui n'est rien cependant de ce qui apparaît ? Le dessin suivant ne peut-il pas représenter où regarder sans que pourtant quand nous voyons clairement ce qu'il invite à voir, nous ne puissions rien y faire ? Voici une proposition visuelle essayant de pointer de quoi il est question :

"Tous les sens, dans l'esprit, sont un seul sens et un seul usage ; Celui qui contemple Dieu Le goûte aussi, Le sent, Le respire et L'entend", Le Voyageur chérubinique, V, 351.
On peut éclairer aussi cette vision avec les propos, on ne peut plus suggestifs, de JeanTauler, ce disciple d'Eckhart qui a inspiré Angelus Silesius. Dans son sermon 4, Aux "amis de Dieu", il écrit :
Tandis qu'elle [l'âme] s'applique à cette recherche, en elle se lève une étoile, c'est-à-dire une clarté et un rayonnement de la grâce de Dieu, une lumière divine [...]. Voici que cette lumière indique à l'âme le lieu de cette naissance, car aucune lumière naturelle ne pourrait indiquer ce lieu. Où est-il né ? [..] On ne peut pas trouver de soi-même cette naissance, car la même lumière qui a proféré le Verbe doit aussi nous révéler ce qu'elle est et où elle s'est accomplie. Il y a trois choses à considérer : la première, ce qui cherche c'est-à-dire le désir ; la seconde, la manière de chercher ; la troisième, la découverte de la naissance. Il y a aussi dans l'homme trois choses : l'une sensible, la seconde rationnelle, la troisième spirituelle. Toutes les trois sont différentes et elles ne sont pas impressionnées de la même façon, mais chacune à sa manière. La lumière du soleil en elle-même est simple, mais la même lumière est reçue différemment par des verres différents dont l'un est noir, l'autre jaune, le troisième blanc. Par verre noir, on peut entendre la sensibilité ; par verre jaune, la raison ; par verre blanc, l'esprit dans sa pureté et sa simplicité.  [...]
 Bien que les sens reçoivent leurs images des choses de la nature, cependant ces choses ont, dans les sens, un être beaucoup plus noble que leur réalité. Le verre noir symbolise les sens. La raison vient ensuite ; elle dépouille les images sensibles de ce qui les fait sensible et les rend rationnelles : nous avons alors le jaune. Mais si la raison se dégage d'elle-même, si elle renonce à elle-même et se transforme en esprit pur et simple, nous avons le blanc. C'est là seulement que brille l'étoile. C'est uniquement vers cette lumière que tend la vie de tous les hommes.

Cette lumière inconnaissable par la pensée est lieu d'où sourd aussi bien le monde, notre corps que notre pensée. Notre essence la plus profonde est cette lumière mais en s'approchant de cette lumière et donc de notre essence, il n'y a plus rien de nous qui demeure. Ce qui réalise cette lumière participe de cette lumière ténébreuse, c'est un "Je Suis" qui précède notre existence personnelle dotée d'une histoire. C'est l'archétype des âmes humaines que traditionnellement pour un chrétien on reconnaît comme incarné en Jésus-Christ.
Restons conscient de cette lumière ténébreuse en laquelle tout ce qui apparaît surgit (y compris notre conscience personnelle de nous-même) ne comprenons-nous pas alors comme une description précise et phénoménologique les propos d'Angelus Silesius ? En voici quelques uns que nous tenterons de comprendre à partir de cette vision :
"Je suis une chose bienheureuse, si je peux être une non-chose inconnue de tout ce qui est, n'y ayant aucune part.", I,46.

Commentaire : Ma conscience de moi-même se tournant vers la lumière ténébreuse de l'esprit se détache de toute chose. Cet esprit n'a pas de forme propre, n'a pas de couleur, n'a pas d'odeur, n'a pas de caractéristique qui permette de le dater. Aucune donc des propriétés qui font qu'une chose est une chose. Autrement dit en s'approchant de lui, nous découvrons une non-chose. Au plus proche de notre essence, là d'où nous jaillissons en tant que personne, notre "Je Suis" nousconfère d'être une non-chose. Mais seul nous-même pouvons l'expérimenter. Mon prochain lui me voit comme une âme dans un corps et non comme une âme qui reliée à la lumière ténébreuse où Dieu se tient par l'intermédiaire de son archétype JE Suis (le Christ) se découvre en son fond non-chose.


"Perd toute forme, mon enfant, et tu seras pareil à Dieu, et tu seras toi-même ton Royaume des Cieux dans le calme et le repos.", II,54.

Commentaire : S'approchant de la ténébre lumineuse où se voile la transcendance source de tout ce qui apparaît, nous sommes comme entièrement perçu en tant que personne. Nous nous percevons dans ce qui nous perçoit à la fois comme une forme fluctuante, instable plus ou moins lumineuse quelque part entre des sensations corporelles et aussi comme une non-forme participant à la perception de nous-même. Angelus Silesius nous appelle à nous identifier à cette non-forme où débute dans l'instant la conscience de nous-même. Dans cette non-coïncidence à ce que nous venons d'être et qui laisse sa trace, nous participons de l'esprit et de sa lumière ténébreuse avant d'être telle identité et telle pensée tournée vers le monde. Libéré en cette non coïncidence à notre forme, nous sommes dans le calme et le repos même si notre forme elle est dans la tourmente. La notion de repos pointe l'absence totale de mouvement. Le repos n'est pas ici une absence d'activité momentanée : ce qui est pointé quand on pointe la ténébre lumineuse une réalité positive qui n'est autre que repos. Tout mouvement naît en ce repos. En cette ténébre lumineuse où se voile Dieu, nous sommes déjà au Royaume des Cieux. Nous y concourrons : conscient de ce repos, nos actes sont des actes purs, ils n'ont plus aucune énergie contrariée. Ils se posent calmement devant l’œil de Dieu.


"Celui qui a choisi d'habiter le centre voit d'un regard tout ce qui est dans la circonférence.", II,24.

Commentaire : Retournons notre attention de nouveau vers cette ténébre lumineuse au sein de la quelle tout apparaît. Convertissons notre regard personnel habituellement tournée vers le monde et ses pensées vers ce centre qu'est ce néant pointé par le doigt tourné vers où nous nous pensions doté d'un visage. De là se voit forcément d'un regard tout ce qui est dans la circonférence.


"Dieu est un pur Rien, nul ici, nul maintenant ne le touchent.", I,25.

Commentaire : Pointons encore ce regard vers ce qui regarde, c'est-à-dire vers là où nous pensions avoir des yeux et une tête tels que nous les voyons sur les autres. N'y a-t-il pas rien dans cette direction ? Et pourtant n'est-ce pas là la source de tout ce qui apparaît, nous compris ? Nous devons admettre que tout l'espace apparaît devant ce rien mais que malgré tout l'espace qui se tient en lui, il est en dehors de l'espace. Le temps lui-même se nombre dans l'espace mais rien n'indique une temporalité de ce néant. Aucune variation n'est perceptible en sa réalité de néant même si tout existe en son sein et en aval de lui. 
 "Nul besoin de lunette pour voir le ciel,Tu n'as qu'à te détourner du monde, et puis regarde : c'est fait.", V,318.

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