jeudi 13 janvier 2011

BERGSON PARLE-T-IL D'UNE VISION SANS TETE COMME POINT DE DEPART D'UNE NOUVELLE EVOLUTION DE LA CONSCIENCE ?



LISANT LE PASSAGE SUIVANT, BERGSON PARLE-T-IL D'UNE VISION SANS TETE COMME POINT DE DEPART D'UNE EVOLUTION DE LA CONSCIENCE ?

"Sur la terre, en tout cas, l'espèce qui est la raison d'être de toutes les autres n'est que partiel­lement elle-même. Elle ne penserait même pas à le devenir tout à fait si certains de ses représentants n'avaient réussi, par un effort individuel qui s'est surajouté au travail général de la vie, à briser la résistance qu'opposait l'instru­ment, à triompher de la matérialité, enfin à retrouver Dieu. Ces hommes sont les mystiques. Ils ont ouvert une voie où d'autres hommes pourront marcher. Ils ont, par là même, indiqué au philosophe d'où venait et où allait la vie.
On ne se lasse pas de répéter que l'homme est bien peu de chose sur la terre, et la terre dans l'univers. Pourtant, même par son corps, l'homme est loin de n'occuper que la place minime qu'on lui octroie d'ordinaire, et dont se contentait Pascal lui-même quand il réduisait le « roseau pensant » à n'être, matériellement, qu'un roseau.
Car si notre corps est la matière à laquelle notre conscience s'applique, il est coextensif à notre conscience, il comprend tout ce que nous percevons, il va jusqu'aux étoiles. Mais ce corps immense change à tout instant, et parfois radicalement, pour le plus léger déplacement d'une partie de lui-même qui en occupe le centre et qui tient dans un espace minime. Ce corps intérieur et central, relativement invariable, est toujours présent. Il n'est pas seulement présent, il est agissant : c'est par lui, et par lui seulement, que nous pouvons mouvoir d'autres parties du grand corps. Et comme l'action est ce qui compte, comme il est entendu que nous sommes là où nous agissons, on a coutume d'enfermer la conscience dans le corps minime, de négliger le corps immense. On y paraît d'ailleurs autorisé par la science, la­quelle tient la perception extérieure pour un épiphénomène des processus intra-cérébraux qui y correspondent : tout ce qui est perçu du plus grand corps ne serait donc qu'un fantôme projeté au dehors par le plus petit. Nous avons démasqué l'illusion que cette métaphysique renferme [1]. Si la surface de notre très petit corps organisé (organisé précisément en vue de l'action immédiate) est le lieu de nos mouvements actuels, notre très grand corps inorganique est le lieu de nos actions éventuelles et théoriquement possibles : les centres perceptifs du cerveau étant les éclaireurs et les préparateurs de ces actions éventuelles et en dessinant intérieurement le plan, tout se passe comme si nos perceptions extérieures étaient construites par notre cerveau et projetées par lui dans l'espace. Mais la vérité est tout autre, et nous sommes réellement, quoique par des parties de nous-mêmes qui varient sans cesse et où ne siègent que des actions virtuelles, dans tout ce que nous percevons. Prenons les choses de ce biais, et nous ne dirons même plus de notre corps qu'il soit perdu dans l'immensité de l'univers.
Il est vrai que lorsqu'on parle de la petitesse de l'homme et de la grandeur de l'univers, c'est à la complication de celui-ci qu'on pense au moins autant qu'à sa dimension. Une personne fait l'effet d'être simple ; le monde matériel est d'une complexité qui défie toute imagination : la plus petite parcelle visi­ble de matière est déjà elle-même un monde. Comment admettre que ceci n'ait d'autre raison d'être que cela ? Mais ne nous laissons pas intimider. 
Quand nous nous trouvons devant des parties dont l'énumération se poursuit sans fin, ce peut être que le tout est simple, et que nous le regardons par le mauvais bout. Portez la main d'un point à un autre : c'est pour vous, qui le percevez du dedans, un geste indivisible. Mais moi, qui l'aperçois du dehors, et qui fixe mon attention sur la ligne parcourue, je me dis qu'il a d'abord fallu franchir la première moitié de l'intervalle, puis la moitié de l'autre moitié, puis la moitié de ce qui reste, et ainsi de suite : je pourrais continuer pendant des milliards de siècles, jamais je n'aurai épuisé l'énumération des actes en lesquels se décompose à mes yeux le mouvement que vous sentez indivisible. Ainsi le geste qui suscite l'espèce humaine, ou plus généralement des objets d'amour pour le Créateur, pourrait fort bien exiger des conditions qui en exigent d'autres, lesquelles, de proche en proche, en entraînent une infinité. Impos­sible de penser à cette multiplicité sans être pris de vertige ; mais elle n'est que l'envers d'un indivisible. Il est vrai que les actes infiniment nombreux en lesquels nous décomposons un geste de la main sont purement virtuels, déterminés nécessairement dans leur virtualité par l'actualité du geste, tandis que les parties constitutives de l'univers, et les parties de ces parties, sont des réalités : quand elles sont vivantes, elles ont une spontanéité qui peut aller jusqu'à l'activité libre. Aussi ne prétendons-nous pas que le rapport du com­plexe au simple soit le même dans les deux cas. Nous avons seulement voulu montrer par ce rapprochement que la complication, même sans bornes, n'est pas signe d'importance, et qu'une existence simple peut exiger des conditions dont la chaîne est sans fin.", Les deux sources de la morale et de la religion, Chapitre III.



Ce texte de Bergson n'est-il pas par ailleurs un commentaire implicite d'une citation célèbre des Evangiles ?
« La lampe du corps, c'est ton œil ; lorsque ton œil est simple, ton corps tout entier aussi est plein de lumière ; mais lorsqu'il est en mauvais état, ton corps aussi est ténébreux » (Luc 11 : 34).

[1]      Matière et Mémoire, Paris, 1896. Voir tout le premier chapitre.

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