mercredi 16 mai 2012

L'APPORT DE ROUSSEAU. Volonté générale, suffrages et unanimité. Episode 3.



On pourra aussi consulter sur cette thématique des apports de Rousseau à une pensée politique de la démocratie radicale (a deeper democracy) l'épisode 2 ici et l'épisode 1 ici.


Alain Renaut dans Découvrir la philosophie, 4. La Politique écrit p.125-126 :

Cette distinction entre volonté de tous et volonté générale, où se joue la conception Rousseauiste de l’État, est complexe. Elle a donné lieu  à de très vives discussions entre les lecteurs et les interprètes du Contrat social. Du moins est-il clair que ce que vise Rousseau en considérant que "la souveraineté n'est que l'exercice de la volonté générale" [...] Chaque volonté se trouve mise en accord avec toutes les autres dès lors qu'elle veut l'intérêt commun qu'expriment les lois, dans les divers secteurs où elles permettent aux libertés, en leur prescrivant des limites, de coexister pacifiquement. Rousseau tire ainsi à sa façon les conséquences mêmes du principe démocratique selon lequel c'est l'ensemble des citoyens (le peuple) qui exerce la souveraineté.
Ce principe contient en lui, de toute évidence, l'exigence que tous les citoyens ayant choisi d'accepter le contrat social doivent au minimum donner leur consentement unanime à la règle de la majorité. Faute d'un tel consentement unanime accordé à la règle de la majorité, si l'un des citoyens n'accordait pas ce consentement, une loi émanant de la majorité, mais avec laquelle  il ne se trouverait pas en accord, lui serait prescrite par quelque chose d'autre que sa volonté. En aucun cas il ne pourrait alors, en se soumettant à la loi, conserver en même temps son entière liberté. La loi de la majorité, qui suppose donc, pour fonctionner efficacement, "au moins une fois l'unanimité" (Du contrat social, I, 5), peut ensuite s'appliquer sans encombre : "Pour qu'une volonté soit générale, il n'est pas toujours nécessaire, accorde en effet Rousseau (Du contrat social, II, 2), qu'elle soit unanime, mais il est nécessaire que toutes les voix soient comptées", puisque l'exclusion des voix de certains romprait la généralité de la volonté se déclarant en faveur d'une loi. Le moment fondateur d'unanimité coïncide par conséquent, autour de la reconnaissance de la règle de la majorité, avec le contrat social lui-même.

Cette interprétation qu'elle le veuille ou non a tendance à réduire le temps de l'unanimité à un prémisse de la légitimité du suffrage. Cependant Rousseau dans Le contrat social, IV, 2 écrit :

Plus le concert règne dans les assemblées, c’est-à-dire plus les avis approchent de l’unanimité, plus aussi la volonté générale est dominante ; mais les longs débats, les dissensions, le tumulte, annoncent l’ascendant des intérêts particuliers et le déclin de l’État.
Et plus loin il écrit :
Deux maximes générales peuvent servir à régler ces rapports « l’une que, plus les délibérations sont importantes et graves, plus l’avis qui l’emporte doit approcher de l’unanimité ; l’autre, que, plus l’affaire agitée exige de célérité, plus on doit resserrer la différence prescrite dans le partage des avis : dans les délibérations qu’il faut terminer sur-le-champ, l’excédant d’une seule voix doit suffire. La première de ces maximes paraît plus convenable aux lois, et la seconde aux affaires. Quoi qu’il en soit, c’est sur leur combinaison que s’établissent les meilleurs rapports qu’on peut donner à la pluralité pour prononcer.
Donc Rousseau nous enjoint de trouver les moyens de trouver l'unanimité autant que cela nous est possible. La souveraineté du peuple sera plus forte et la République plus radicale dès lors que nos décisions s'approcheront de l'unanimité.


Dans We the People : Consenting to a Deeper Democracy de John Buck et Sharon Villines on a une critique efficace du système majoritaire qui ne se donne plus les moyens et n'exprime guère le désir dans la bouche de ses représentants de rechercher l'unanimité. Ce sont des Quakers qui ont toujours développé des pratiques de la démocratie dans leur communauté au nom même de leur spiritualité chrétienne qui ont posé les bases de la sociocratie. Rappelons que déjà la constitution des USA qui commence avec "We the people" leur doit beaucoup : William Penn, un Quaker en fût l'un des pères. Des Quakers ont cherché des pratiques démocratiques radicales qui n'impliquent aucune démarche spirituelle et qui surmontent les limites de la recherche de consensus dès lors que les égocentrismes y font barrage.

Dans ce livre p.35, Boeke, l'un des pères Quaker de la sociocratie, est cité. En 1945 il écrivait :

We are so accustomed to majority rule as a necessary part of democracy that it is difficult to imagine any democratic system working wihtout it. It is true that it is better to count heads than to break them, and democracy, even as it is today, has much to recommend it as compared with former practices. But  party system has proved very far provinding the ideal thedemocracy of people's dreams. Its weaknesses have becom clear enough : endless debates in Parliament, mass meetings in which the most primitive passions are aroused, the overruling by the majority of all independent views, capricious and unreliable election results, government action rendered inefficient by the minority's persistent opposition. Strange abuses also creep in. Not only can a party obtain votes by deplorably underhand methods, but also, as we all know, a dictator can win an election with an "astonishing" majority by intimidation.
Nous sommes si accoutumés à la règle de la majorité comme une part nécessaire de la démocratie qu'il est difficile d'imaginer un autre système démocratique fonctionnant sans elle. Il est vrai qu'il est mieux de compter les têtes que de les briser et la la démocratie, quoiqu'il en soit aujourd'hui, est beaucoup plus à recommander que n'importe quelle autre pratique. Mais le système des partis s'est montré très loin de satisfaire à l'idéal de démocratie [à la hauteur] des rêves du peuple. Ses faiblesses sont devenues assez claires : débats interminables au Parlement, meetings de masse dans lesquels les passions les plus primitives sont suscitées, le rejet par la majorité de tous les points de vue indépendants, les résultats capricieux et peu fiables des élections, l'action du gouvernement rendue inefficiente par l'opposition persistante de la minorité. Des abus préoccupants s'immiscent également. Un parti obtient des voix non seulement par des méthodes déplorablement perfides, mais aussi, comme nous le savons tous, un dictateur peut gagner une élection avec une majorité "déconcertante" par intimidation.(nous traduisons) 
Pour poursuivre avec une présentation plus précise des procédures sociocratiques, on ira ici...

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