mercredi 31 octobre 2007

RICHESSE, PAUVRETE ET MISERE.

Pour les Epicuriens, la richesse est un désir vain. Selon Epicure il y a trois types de désirs.

Il y a les désirs naturels nécessaires tels que boire, manger, dormir, etc. et bien sûr philosopher. Il faut remarquer que ce sont des désirs dans la mesure où un être humain peut se refuser à les désirer. En effet un homme peut se décider à jeûner tandis qu'aucun animal n'envisage ce type de désir. D'ailleurs la réflexion philosophique est souvent écartée par les êtres humains alors qu'elle est selon Epicue un désir naturel nécessaire dans la mesure où l'homme pour la conservation de sa santé devrait développer une certaine intelligence de son régime alimentaire, de l'entretien physique de son corps, etc.

Il y a les désirs naturels non nécessaires comme les mets raffinés, l'amitié, etc. Ces désirs sont naturels, car par exemple l'amitié si elle est authentique renforce la réflexion philosophique par la qualité du dialogue qu'elle implique. Mais si on confond l'amitié avec une nécessité on risque
de la vivre comme une dépendance qui n'a pas lieu d'être. Un adulte peut se suffire à soi-même, il est normalement capable d'assumer sa solitude s'il a su libérer son désir de ses fausses représentations malheureuses. L'Epicurien outre l'amitié évoque le plaisir des mets raffinés. Ceux-ci ne sont pas nécessaires à notre bonne santé et pris en excés il la détériore. Mais consommés modéremment et occasionnellement, ils permettent d'explorer les sens corporels sans les émousser.



Et il y a les désirs vains comme les amours passionnels.


la recherche de la gloire


et de la richesse.


Les amours passionnels sont vains dans la mesure où on ne pourra jamais posséder le désir de l'autre d'où les souffrances de la jalousie, de l'amour éconduit, etc. Des amours sans amitié spirituelle ne servent pas à gagner l'ataraxie, ils entraînent l'éternelle insatisfaction, la satisfaction de la pulsion sexuelle ne reste qu'un soulagement temporaire immédiatement obscurci par la tristesse.
La recherche de gloire dans les rares cas où elle rencontre un succès n'est jamais satisfaite. Car toute gloire est menacée par l'oubli, la concurrence, etc.
Quant à la richesse, elle semble cumuler toutes les tares des désirs vains. Quelle quantité peut être satisfaisante ? Quand est-on sûr d'être assez riche pour ne plus pouvoir perdre le statut d'homme riche ? Le succès n'est-il pas fort rare ? Le riche n'est-il pas la plupart du temps celui dont l'habitation sera volé, la voiture fracturée, les enfants sont menacés? Le riche pourra-t-il être sûr de ses amis s'ils ne sont pas aussi riches que lui ?
Regardons qui est riche en France. D'après les statistiques seuls 3% des français a plus de 3000 euros de salaire net par mois. Autrement dit il y a moins de 1% de gens véritablement riche en France. La chance de le devenir est donc minime.

Mais sans le capitalisme et son essor entre le XVIe siècle et notre siècle, la technoscience aurait-elle connue un développement similaire ? Sans la finance, aurions-nous échappé à une société dominée par une aristocratie guerrière. Même si l'économie fleurit en temps de guerre, n'est-ce pas elle qui tisse un réseau technoscientifique mondiale qui entraîne les peuples à prendre conscience de leur interdépendance et les mènent aujourd'hui à renoncer à la guerre ? Sans une certaine finance, l'européen occidental aurait-il ce niveau de vie matériel que la plupart des seigneurs du Moyen-âge ne pouvaient même pas espérer ?

Au lieu de condamner la richesse matérielle comme démarche contraire à toute spiritualité, ne faudrait-il pas reconnaître qu'elle permet d'assurer d'abord la satisfaction des désirs naturels malgré les aléas de la nature ? La richesse matérielle assure le manger, le boire, l'abris face aux intempéries comme aucune autre société n'a pu l'assurer jusqu'ici à ses membres. L'énergie sociale consacrée au secteur primaire d'activité qui concerne notre alimentation a considérablement diminuée grâce à la technoscience et au capitalisme qui l'a développé. Le secteur secondaire qui lui-même au niveau mondial est juste en train de connaître une forte hausse va certainement rentrer en décroissance dès que les robots seront plus rentables que des ouvriers en terme de coût. L'enrichissement finira donc par nous libérer de l'insécurité liée à la survie. Seul l'enrichissement peut paradoxalement nous libérer du fait de devoir gagner notre vie. Arrivera ce moment où comme il est apparu indécent d'avoir des esclaves, il paraîtra indécent d'avoir obligé quelqu'un à gagner sa vie le rabaissant en quelque sorte au rang d'un animal qui doit lutter pour survivre. Un des signes annonciateurs de ce progrès social à venir est la mise en place de revenu minimum dans nos sociétés européennes.

La position épicurienne ou certaines interprétations théologiques chrétiennes nous semblent donc passer à côté du rôle important de la richesse dans l'évolution de l'espèce humaine.

La misère qui génère la faim, qui nous rabaisse au rang de l'animal soumis aux nécessités impitoyables de son milieu et qui donc s'oppose à la pleine satisfaction des désirs naturels ne peut être vaincu que par un enrichessement matériel qui met en jeu la technoscience et l'investissement financier qu'il soit lié à l'Etat ou à des particuliers.

Saint François écrit :

"1. Pauvreté, obéissance et chasteté.
1 La règle de vie des frères est la suivante: vivre dans l'obéissance, dans la chasteté et sans aucun bien qui leur appartienne; et suivre la doctrine et les traces de notre Seigneur Jésus-Christ qui a dit:
2 Si tu veux être parfait, va et vends tout ce que tu as et donnes-en le prix aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens et suis-moi.
3 Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et me suive.
4 Si quelqu'un veut venir à moi, et qu'il ne hait pas son père et sa mère, son épouse, ses fils, ses frères et soeurs et jusqu'à sa propre vie, il ne peut être mon disciple.
5 Qui aura quitté père et mère, frères et soeurs, épouse et fils, maisons et champs à cause de moi, celui-là recevra le centuple et possédera la vie éternelle."

Le voeu de pauvreté dont saint François au Moyen-âge a souligné la radicalité dans le christianisme n'est-il pas étranger en quelque sorte à une lutte radicale contre la misère qui inclut au fond l'enrichissement matériel ?

Un de ses continuateurs comme l'abbé Pierre sait dire le sens profond de ce voeu de pauvreté.
Lors du parrainage de l'école 3A à Lyon en 2000, il disait : "En voulant unir le business et le développement, n'oubliez jamais de parler des exclus de notre temps. La vie, c'est un peu de temps donné à des libertés pour apprendre à aimer."

Le voeu de pauvreté est l'abandon de toute préférence qui implique une possessivité aussi bien matérielle que relationnelle contraire à un amour authentique. Dans l'amour de Dieu, il n'y a pas de préférence.



La pauvreté absolue est de renoncer à vivre notre conscience égocentriquement mais de reconnaître qu'elle est source d'amour pour moi et l'autre si renonce à l'accaparer. Cette pauvreté bien comprise est la reconnaissance que seul l'amour de Dieu est réellement agissant. Cet amour consiste à reconnaître l'immobilité profonde de la conscience par laquelle notre corps agit aussi bien que l'autre et l'univers qui sont constitutifs de son action. La pauvreté spirituelle n'est pas tant l'abandon de l'enrichissement matériel que du motif personnel qui cherche à personnaliser égocentriquement cette forme d'enrichissement.



Evoluer spirituellement consiste alors à prendre conscience que nous ne sommes pas l'auteur de nos actions, puisque notre individualité n'est qu'un processus de dérivation au sein du processus universel.
Mais comme le montre le problème de la richesse matériel, il ne s'agit pas de se contenter de laisser-faire et de cautionner par exemple la misère humaine autant matérielle que spirituelle. Cette prise de conscience de l'auteur véritable implique forcément une évolution de notre processus individuel au service non pas de la reproduction du processus universel mais de son évolution afin qu'il s'y manifeste pleinement. L'enrichissement matériel parce qu'il demeure compris trop souvent sur le plan quantitatif fait passer à côté de cet enrichissement spirituel qualitatif qu'est une évolution consciente de la conscience dans l'étendue de sa profondeur.


Ainsi comme Aurobindo l'écrit dans La Mère :

"En cette manière le sâdhak [le chercheur spirituel] idéal est celui qui peut, si cela est nécessaire, vivre pauvrement sans qu'aucun sens de manque ne l'affecte ni n'intervienne dans la plénitude du jeu intérieur de la Conscience divine : et s'il est nécessaire qu'il vive richement, il peut le faire aussi sans jamais, à aucun moment, se laisser tomber dans le désir ou l'attachement pour sa richesse ou pour les choses dont il se sert, ni dans la servitude de la satisfaction de ses propres plaisirs, ni dans un lien de faiblesse pour les habitudes créées par la possession des richesses. La Volonté divine et l'Ananda [la joie à la fois calme et extatique du] divin sont tout pour lui."

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