LE COGITO DE DESCARTES ET L'IDEE D'INFINI.
Descartes dans ses recherches métaphysiques a usé de la démarche sceptique.
Il est important de noter la définition de la chose pensante pour Descartes :
« Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. Certes ce n’est pas peu si toutes ces choses appartiennent à ma nature. Mais pourquoi n’y appartiendraient-elles pas ? », Méditations Métaphysiques, seconde méditation.
Ainsi pour Descartes, toute forme de conscience sous-tend une pensée.
Comment parvient-il dès lors au fameux "je pense donc je suis", le Cogito ?
Descartes commence par douter des moeurs. Il est très aisé de montrer la relativité des moeurs d'un peuple à l'autre.
Il en vient ensuite à douter des sensations. Doutant des sensations, il est aisé de douter du monde et d'autrui qui apparaît dans le monde. Le corps que nous croyons avoir ou être peut alors aussi être mis en doute.
Descartes cependant ne pense pas que le soupçon d'un monde onirique puisse ébranler les réalités logiques et mathématiques. Il y a une évidence de 1+1=2 quelle que soit le rêve.
Il construit alors l'hypothèse d'un malin génie ou d'un Dieu trompeur.
Considérons en quelque sorte une bulle de pensée :
Comme le schéma suivant nous permet de le voir : je suis moi qui pense douter de tout grâce à l'hypothèse du malin génie...
"Je me suis persuadé qu'il n'y avait rien du tout dans le monde, qu'il n'y avait aucun ciel, aucune terre, aucun esprit, ni aucun corps ; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n'étais point? Non certes, j'étais sans doute, si je me suis persuadé ou seulement si j'ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n'y a donc point de doute que je suis s'il me trompe ; et qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j'existe est nécessairement vraie toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit."
Ainsi cet ego cogito de Descartes n'est pas à confondre tel quel avec une personnalité identifié à un corps. L'ego cogito est plutôt notre volonté infinie. Descartes écrit :
"Si je considère la faculté de concevoir qui est en moi, je trouve qu'elle est d'une fort petite étendue, et grandement limitée, et tout ensemble je me représente l'idée d'une autre faculté beaucoup plus ample, et même infinie; et de cela seul que je puis me représenter son idée, je connais sans difficulté qu'elle appartient à la nature de Dieu. En même façon, si j'examine la mémoire, ou l'imagination, ou quelqu'autre puissance, je n'en trouve aucune qui ne soit en moi très petite et bornée, et qui en Dieu ne soit immense et infinie. Il n'y a que la seule volonté, que j'expérimente en moi être si grande, que je ne conçois point l'idée d'aucune autre plus ample et plus étendue : en sorte que c'est elle principalement qui me fait connaître que je porte l'image et la ressemblance de Dieu."
Le doute hyperbolique a montré contre les certitudes limitée de l'entendement que nous avons une volonté infinie. Douter de tout ce qui se trouve dans la pensée pensante n'est-ce pas douter d'un infini. Cet acte de doute infini est un acte de volonté infinie. La volonté et l'entedement ne sont pas de l'ordre de l'étendue mais ils peuvent l'embrasser. Tandis que notre entendement n'occupe que peu d'étendue, la volonté peut l'embrasser. Quand on dénombre notre attention volontaire peut ainsi embrasser plus de 6 segments tandis que notre entendement peut en saisir 5 ou 6 au plus.




Cette représentation présente visiblement quelque problème. La volonté infinie qui génère l'idée d'infini ne devrait-elle pas pour atteindre la notion d'infini la plus grande possible inclure la volonté infinie elle-même ?
Nous proposons donc d'interpréter à partir de là l'expérience de l'idée d'infinie que Descartes nous invite à effectuer pour éprouver la présence de Dieu. En formant une idée aussi grande qu'il est possible de penser nous arriverions à une telle expérience : "Et toute la force de l'argument dont j'ai ici usé pour prouver l'existence de Dieu consiste en ce que je reconnais qu'il ne serait pas possible que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire que j'eusse en moi l'idée d'un Dieu, si Dieu n'existait véritablement ; ce même Dieu, dis-je, duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire qui possède toutes ces hautes perfections, dont notre esprit peut bien avoir quelque idée sans pourtant les comprendre toutes, qui n'est sujet à aucuns défauts, et qui n'a rien de toutes les choses qui marquent quelque imperfection. D'où il est assez évident qu'il ne peut être trompeur, puisque la lumière naturelle nous enseigne que la tromperie dépend nécessairement de quelque défaut.
DE L'EVIDENCE PENSABLE A L'EVIDENCE IMPENSABLE. DESCARTES REVISITE A LA LUMIERE DE DOUGLAS HARDING.
Le détail essentiel qui change la lecture usuelle de Descartes consiste à dénoncer le sens de l'ego qu'on a habituellement de soi. Douglas Harding nous fait remarquer que les gens se conçoivent ainsi face à leur miroir :
Mais à bien y songer ce dessin est faux puisqu'il suppose que quelqu'un nous représente d'un point de vue extérieur à notre corps. Le corps auquel nous nous identifions est représenté de l'extérieur. Nous situons notre esprit à l'intérieur du crâne. On voit mal alors comment on pourrait douter que nous sommes ce corps et ces mains. Pourtant Descartes à la fin de sa première méditation écrit : "Je supposerai donc qu'il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant qui a employé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le ciel, l'air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons, ne sont que des illusions et tromperies, dont il se sert pour surprendre ma crédulité. Je me considérerai moi-même comme n'ayant point de mains, point d'yeux, point de chair, point de sang, comme n'ayant aucuns sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n'est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d'aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement. C'est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne point recevoir en ma croyance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissant et rusé qu'il soit, il ne pourra jamais rien imposer."
Il faut sans aucun doute constater que la donnée de base face au miroir est celle-ci :
Ce point de vue est vraiment notre point de vue en première personne. Stephen Jourdain dans Une promptitude céleste, p.23 écrit en ce sens :
"Marchant dans la rue, je surprends, venant à ma rencontre, mon image dans la glace latérale d'une devanture. C'est celle d'un Tiers, c'est aussi Moi.
Pendant une fraction de seconde, j'ai l'impression de dire "je" à la troisième personne. Brusque bouffée de bonheur. - Pourquoi ?"
Celui qui veut douter de tout ce qui apparaît dans son esprit doit exercer ce point de vue en première personne incluant sa troisième personne, s'il ne veut rien manquer dans l'horizon de son doute. Tout qui apparaît que ce soient des pensées, des émotions, des sensations (dont celles qui concernent la vision) apparaît vraiment sans médiation intellectuelle que dans le champ d'apparition en première personne. Peut-il en être autrement d'ailleurs ? On peut dès lors douter d'une réalité en dehors des apparences autrement dit en terme philosophique d'une extériorité. Mais on ne peut pas douter d'une "réalité" inhérente au champ d'apparition lui-même où les apparences de quelque nature que ce soit apparaissent.
Chez Douglas Harding il y a en effet le petit et le grand. Mais à vrai dire si le grand est perçu comme condition de possibilité de toute perception, ne peut-on pas dire que "Je Suis" avant même d'être le petit quelconque que j'ai cru être ? Dans la lumière du grand quelque chose du petit subsiste certes mais Je suis ce grand avant d'être le personnage du petit.
Partant de ce que Douglas Harding nous donne à percevoir et non à pas seulement à penser, nous distinguons trois dimension à ce "Je Suis" du champ de perception. La première est ce presque rien, un Zéro de conscience qui est la condition de possibilité d'une quelconque apparition. La seconde englobe l'infini de ce champ d'apparition qui va bien au-delà de l'infini de l'univers et de notre volonté personnelle infinie qui peut douter des sensations, des émotions et des pensées. Enfin il y a la dimension d'unité sans second possible, la dimension de UN de ce champ puisque tout ce qui apparaît apparaîtra soit comme un élément de champ ou un niveau de profondeur de ce champ. Dieu si cette notion peut avoir un sens n'est donc pas une entité séparée de ce que "Je Suis". S'il existe à cause de l'Unicité du champ d'apparition, il ne pourrait être qu'une profondeur de ce que "Je Suis".
Cependant toute notion de Dieu est-elle inadéquate ? N'y a-t-il pas un mystère qui demeure ? Du point de vue de notre intellection, les modalités d'apparition nous échappent certes totalement mais, du point de vue de notre aperception même, en tant que champ d'apparition, il y a comme une inconnaissance de l'autocréation de ce que "Je suis" au niveau de l'apparition de ce que "Je suis". On peut considérer ce mystère comme celui d'une transcendance au-delà de la transcendance au sein de laquelle se déploie l'univers dont nous sommes une partie. Au sein même du zéro du champ d'apparition, du presque rien de la conscience, on ne trouve pas seulement une pure vacuité, il y a comme des voiles d'inconnaissances qui imposent la reconnaissance d'un mystère de toute apparition et du champ d'apparition lui-même.
EN QUETE DE MOI, L'EVIDENCE PERDUE SELON STEPHEN JOURDAIN EN PARTANT DE LA VISION EN PREMIERE PERSONNE SELON DOUGLAS HARDING.
"je suis d’abord une créature, mais en même temps, une partie de moi-même est bel et bien Dieu…"
Car c'est dans ce petit, cette représentation de soi en tant que petite personne que subsiste la capacité de chuter en dehors du regard en première personne. Ici il y a une rencontre entre Stephen Jourdain et Douglas Harding : la créature que nous sommes est une créature déchue car elle s'est développée dans une séparation plus ou moins sordide d'avec la profondeur qui pourtant soutient son essence.
Stephen Jourdain dans L'irrévérence de l'éveil écrit :
"Pour rendre compte de l'horreur de la situation, donc, il faut bien se référer à un événement intime, extraordinairement antérieur au sujet habituel connu de nous. Dans ces abysses de l'intériorité humaine, il se produit à chaque instant un événement dramatique comparable à ce que les chrétiens appellent la chute. On peut l'interpréter en termes moraux ou considérer qu'il s'agit simplement d'une erreur d'attention ; peu importe. Toujours est-il qu'il y a une erreur effroyable que chacun de nous ne cesse de commettre à la racine même de notre existence spirituelle. Dès l'instant où elle est commise, la merde est en place, l'état de conscience habituel est établi, le règne de Satan instauré. Quiconque s'est éveillé touche ce mécanisme. Nous sommes responsables de notre propre déchéance, du délabrement de notre être intérieur, de notre faculté d'intelligence et de notre sensibilité, de cette monstrueuse pauvreté de nos perceptions. Sans doute est-ce horrible, mais c'est aussi merveilleux puisqu'il demeure possible, en remontant à la source, de corriger le tir. Il y a là des concordances avec la conception chrétienne qui m'emmerdent profondément. Cela dit, cela se passe ainsi, tant pis pour mes préjugés, tant pis pour mon père, mon grand-père, ma grand-mère qui me disent: "Allons, Steve, qu'est-ce que tu as à déconner ? Voilà que tu deviens chrétien, mon pauvre petit... " Tant pis pour ces spectres, je les envoie se faire foutre car je suis bien obligé de dire ce qui est ! (...) "
Alors comment surmonter cette déchéance ?
Premièrement, la vision en première personne de Douglas Harding nous permet d'éviter la confusion dénoncée dans Une bienheureuse solitude par Stephen Jourdain entre intériorité et subjectivité. Avec la vision en première personne, tout est au dedans de nous. Ce n'est pas le dedans de quelque chose d'autre, comme le dedans d'un sac dans un grenier mais c'est tout dedans en première personne. La première personne se caractérise par une intériorité radicale en laquelle paraissent l'esprit, le monde, etc. et notre subjectivité.
Deuxièmement, la vision en première personne évite aussi l'hallucination de l'auto-observation. Dans le champ d'apparition en première personne, cette hallucination est très vite repérée : Troisièmement, nous situant en première personne nous pouvons considérer la question du temps.
Stephen Jourdain écrit dans L'irrévérence de l'éveil : "TRAVAUX PRATIQUES
Celui qui regarde le tic tac de la trotteuse sur l'horloge est-il un être temporel ?
"Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé ; les formes — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot — s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir."
Forts de ces données sur notre intériorité, notre fausse subjectivité qui prétend s'auto-observer en se positionnant à l'extérieur d'elle-même et maintenant libre de toute pensée d'un passé qui conditionnerait notre subjectivité présente comment voir présentement la fiction que nous sommes subjectivement se mettre en place pour ne plus retomber radicalement dans l'hallucination ?
Si nous voulons ramener la crêpe mentale qui recouvre le champ de perception à n'être qu'une apparition du champ d'apparition, il nous faut retrouver ce qui redonnera à la pensée sa juste place dans ce champ d'apparition sinon elle se perpétuera, elle se reformera dans son épaisseur hallucinatoire. Percevoir en première personne amenuise considérablement la crêpe en question comme nous le voyons en ce qui concerne le temps, l'auto-observation introspective ou la confusion de notre subjectivité et de notre intériorité.
Mais cet amenuisement est-il de même nature que ce que nous évoque Stephen Jourdain quand il évoque son "éveil" pour le briser aussitôt comme une pensée satanique que nous non éveillés nous convoiterions ? Quelle est la nature de l'acte qui partant de notre subjectivité permet de la voir enfin jaillir de notre intériorité ? Comment cet acte devient-il l'acte de conscience qui va rétablir la subjectivité dans son jaillissement conscient de l'intériorité ?
Douglas Harding évoque une qualité d'impression renouvelée grâce à la vision en première personne. Stephen Jourdain au coeur de cet acte évoque l'oeuvre de qualités d'impression spécifiques qui précisément engendreraient comme des anges ou des fées tout ce que l'intériorité laisse paraître y compris notre propre subjectivité. Ici commence l'aventure de la conscience au-delà de la pensée... Là où la vraie philosophie se moque de la philosophie... 
















