vendredi 19 février 2010

MOI, L'EVIDENCE IMPENSABLE. LA PREMIERE PERSONNE VUE PAR DESCARTES, DOUGLAS HARDING ET STEPHEN JOURDAIN. Episode 1.

LE COGITO DE DESCARTES ET L'IDEE D'INFINI.

Descartes dans ses recherches métaphysiques a usé de la démarche sceptique.


Il est important de noter la définition de la chose pensante pour Descartes :

« Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. Certes ce n’est pas peu si toutes ces choses appartiennent à ma nature. Mais pourquoi n’y appartiendraient-elles pas ? », Méditations Métaphysiques, seconde méditation.

Ainsi pour Descartes, toute forme de conscience sous-tend une pensée.



Comment parvient-il dès lors au fameux "je pense donc je suis", le Cogito ?

Descartes commence par douter des moeurs. Il est très aisé de montrer la relativité des moeurs d'un peuple à l'autre.
Il en vient ensuite à douter des sensations. Doutant des sensations, il est aisé de douter du monde et d'autrui qui apparaît dans le monde. Le corps que nous croyons avoir ou être peut alors aussi être mis en doute.

Le rêve est une expérience qui synthétise bien ces différents doutes. Quand soit-disant je ne rêve pas qu'est-ce qui m'assure qu'il ne s'agit pas d'une autre forme de rêve ? N'y a-t-il pas des rêves dont nous croyons nous éveiller et qui sont encore un rêve ? Si tout ce qui apparaît dans l'esprit est un monde onirique, y a-t-il de bonnes moeurs réelles ? Les sensations ne sont-elles pas des apparences oniriques ? Mon corps n'est-il pas illusoire ?

Descartes cependant ne pense pas que le soupçon d'un monde onirique puisse ébranler les réalités logiques et mathématiques. Il y a une évidence de 1+1=2 quelle que soit le rêve.

Il construit alors l'hypothèse d'un malin génie ou d'un Dieu trompeur.

Ce Dieu trompeur peut créer de la certitude pour la cogitation de mon ego alors que cette certitude n'est pas vraie. Il place dans mon cogitatum (ce que je cogite, ce que je pense) une idée claire et distincte dont il semble impossible de nier la certitude.

Considérons en quelque sorte une bulle de pensée :
Considérons que toute idée, toute imagination, toute émotion et toute sensation soit mise en doute, il n'en reste pas moins que le doute demeure une idée que pense "la chose qui pense".

Comme le schéma suivant nous permet de le voir : je suis moi qui pense douter de tout grâce à l'hypothèse du malin génie...

Descartes écrit :

"Je me suis persuadé qu'il n'y avait rien du tout dans le monde, qu'il n'y avait aucun ciel, aucune terre, aucun esprit, ni aucun corps ; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n'étais point? Non certes, j'étais sans doute, si je me suis persuadé ou seulement si j'ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n'y a donc point de doute que je suis s'il me trompe ; et qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j'existe est nécessairement vraie toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit."

Ainsi cet ego cogito de Descartes n'est pas à confondre tel quel avec une personnalité identifié à un corps. L'ego cogito est plutôt notre volonté infinie. Descartes écrit :

"Si je considère la faculté de concevoir qui est en moi, je trouve qu'elle est d'une fort petite étendue, et grandement limitée, et tout ensemble je me représente l'idée d'une autre faculté beaucoup plus ample, et même infinie; et de cela seul que je puis me représenter son idée, je connais sans difficulté qu'elle appartient à la nature de Dieu. En même façon, si j'examine la mémoire, ou l'imagination, ou quelqu'autre puissance, je n'en trouve aucune qui ne soit en moi très petite et bornée, et qui en Dieu ne soit immense et infinie. Il n'y a que la seule volonté, que j'expérimente en moi être si grande, que je ne conçois point l'idée d'aucune autre plus ample et plus étendue : en sorte que c'est elle principalement qui me fait connaître que je porte l'image et la ressemblance de Dieu."

Le doute hyperbolique a montré contre les certitudes limitée de l'entendement que nous avons une volonté infinie. Douter de tout ce qui se trouve dans la pensée pensante n'est-ce pas douter d'un infini. Cet acte de doute infini est un acte de volonté infinie. La volonté et l'entedement ne sont pas de l'ordre de l'étendue mais ils peuvent l'embrasser. Tandis que notre entendement n'occupe que peu d'étendue, la volonté peut l'embrasser. Quand on dénombre notre attention volontaire peut ainsi embrasser plus de 6 segments tandis que notre entendement peut en saisir 5 ou 6 au plus.
Ce passage relie aussi clairement le "je pense donc je suis" à l'existence de Dieu. C'est donc pour Descartes l'idée d'infini qui conduit à la certitude d'une expérience de Dieu. Considérons Descartes pensant l'infini :

Cette représentation présente visiblement quelque problème. La volonté infinie qui génère l'idée d'infini ne devrait-elle pas pour atteindre la notion d'infini la plus grande possible inclure la volonté infinie elle-même ?

Nous proposons donc d'interpréter à partir de là l'expérience de l'idée d'infinie que Descartes nous invite à effectuer pour éprouver la présence de Dieu. En formant une idée aussi grande qu'il est possible de penser nous arriverions à une telle expérience :
Ecoutons Descartes dans sa troisième méditation :

"Et toute la force de l'argument dont j'ai ici usé pour prouver l'existence de Dieu consiste en ce que je reconnais qu'il ne serait pas possible que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire que j'eusse en moi l'idée d'un Dieu, si Dieu n'existait véritablement ; ce même Dieu, dis-je, duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire qui possède toutes ces hautes perfections, dont notre esprit peut bien avoir quelque idée sans pourtant les comprendre toutes, qui n'est sujet à aucuns défauts, et qui n'a rien de toutes les choses qui marquent quelque imperfection. D'où il est assez évident qu'il ne peut être trompeur, puisque la lumière naturelle nous enseigne que la tromperie dépend nécessairement de quelque défaut.
Mais, auparavant que j'examine cela plus soigneusement, et que je passe à la considération des autres vérités que l' on en peut recueillir, il me semble très à propos de m'arrêter quelque temps à la contemplation de ce Dieu tout parfait, de peser tout à loisir ses merveilleux attributs, de considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable beauté de cette immense lumière, au moins autant que la force de mon esprit, qui en demeure en quelque sorte ébloui, me le pourra permettre. Car, comme la foi nous apprend que la souveraine félicité de l'autre vie ne consiste que dans cette contemplation de la Majesté divine, ainsi expérimenterons-nous dès maintenant, qu'une semblable méditation, quoique incomparablement moins parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement que nous soyons capables de ressentir en cette vie."
Au fond avec Descartes Dieu est la conscience divine au-delà de l'idée d'infini mais au-delà de toute conscience mentale. Descartes défend en effet l'idée que d'une part Dieu est au-delà de l'idée d'infini et de toutes les qualités qu'on lui donne et d'autre part que Dieu crée lui-même cette idée en nous à laquelle nous pouvons accéder.

DE L'EVIDENCE PENSABLE A L'EVIDENCE IMPENSABLE. DESCARTES REVISITE A LA LUMIERE DE DOUGLAS HARDING.


Notre schéma offre déjà en soi un commencement de réinterprétation de la pensée de Descartes.

Le détail essentiel qui change la lecture usuelle de Descartes consiste à dénoncer le sens de l'ego qu'on a habituellement de soi. Douglas Harding nous fait remarquer que les gens se conçoivent ainsi face à leur miroir :
Mais à bien y songer ce dessin est faux puisqu'il suppose que quelqu'un nous représente d'un point de vue extérieur à notre corps. Le corps auquel nous nous identifions est représenté de l'extérieur. Nous situons notre esprit à l'intérieur du crâne. On voit mal alors comment on pourrait douter que nous sommes ce corps et ces mains. Pourtant Descartes à la fin de sa première méditation écrit :

"Je supposerai donc qu'il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant qui a employé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le ciel, l'air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons, ne sont que des illusions et tromperies, dont il se sert pour surprendre ma crédulité. Je me considérerai moi-même comme n'ayant point de mains, point d'yeux, point de chair, point de sang, comme n'ayant aucuns sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n'est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d'aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement. C'est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne point recevoir en ma croyance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissant et rusé qu'il soit, il ne pourra jamais rien imposer."

Il faut sans aucun doute constater que la donnée de base face au miroir est celle-ci :
Ce point de vue est vraiment notre point de vue en première personne.
Stephen Jourdain dans Une promptitude céleste, p.23 écrit en ce sens :

"Marchant dans la rue, je surprends, venant à ma rencontre, mon image dans la glace latérale d'une devanture. C'est celle d'un Tiers, c'est aussi Moi.
Pendant une fraction de seconde, j'ai l'impression de dire "je" à la troisième personne. Brusque bouffée de bonheur. - Pourquoi ?"


Celui qui veut douter de tout ce qui apparaît dans son esprit doit exercer ce point de vue en première personne incluant sa troisième personne, s'il ne veut rien manquer dans l'horizon de son doute. Tout qui apparaît que ce soient des pensées, des émotions, des sensations (dont celles qui concernent la vision) apparaît vraiment sans médiation intellectuelle que dans le champ d'apparition en première personne. Peut-il en être autrement d'ailleurs ? On peut dès lors douter d'une réalité en dehors des apparences autrement dit en terme philosophique d'une extériorité. Mais on ne peut pas douter d'une "réalité" inhérente au champ d'apparition lui-même où les apparences de quelque nature que ce soit apparaissent.

En première personne, nous ne sommes pas essentiellement une intellection, une chose qui pense ou une volonté infinie mais bien plutôt un champ infini de perception. Ce qui regarde n'est pas l'ego mais bien un rien de conscience condition de possibilité de toute manifestation d'une quelconque perception. La représentation qu'a l'ego de lui-même est soudain le seul petit espace d'étendue qu'occupe une telle pensée qui se pense toujours avec un objet. En première personne la distinction entre la créature et le créateur persiste comme chez Descartes mais en un autre sens.
Chez Douglas Harding il y a en effet le petit et le grand. Mais à vrai dire si le grand est perçu comme condition de possibilité de toute perception, ne peut-on pas dire que "Je Suis" avant même d'être le petit quelconque que j'ai cru être ? Dans la lumière du grand quelque chose du petit subsiste certes mais Je suis ce grand avant d'être le personnage du petit.

Par ailleurs ce grand de quelle nature est-il ? N'est-il qu'une conscience infinie ?

Partant de ce que Douglas Harding nous donne à percevoir et non à pas seulement à penser, nous distinguons trois dimension à ce "Je Suis" du champ de perception. La première est ce presque rien, un Zéro de conscience qui est la condition de possibilité d'une quelconque apparition. La seconde englobe l'infini de ce champ d'apparition qui va bien au-delà de l'infini de l'univers et de notre volonté personnelle infinie qui peut douter des sensations, des émotions et des pensées. Enfin il y a la dimension d'unité sans second possible, la dimension de UN de ce champ puisque tout ce qui apparaît apparaîtra soit comme un élément de champ ou un niveau de profondeur de ce champ.

Dieu si cette notion peut avoir un sens n'est donc pas une entité séparée de ce que "Je Suis". S'il existe à cause de l'Unicité du champ d'apparition, il ne pourrait être qu'une profondeur de ce que "Je Suis".

Cependant toute notion de Dieu est-elle inadéquate ? N'y a-t-il pas un mystère qui demeure ? Du point de vue de notre intellection, les modalités d'apparition nous échappent certes totalement mais, du point de vue de notre aperception même, en tant que champ d'apparition, il y a comme une inconnaissance de l'autocréation de ce que "Je suis" au niveau de l'apparition de ce que "Je suis". On peut considérer ce mystère comme celui d'une transcendance au-delà de la transcendance au sein de laquelle se déploie l'univers dont nous sommes une partie. Au sein même du zéro du champ d'apparition, du presque rien de la conscience, on ne trouve pas seulement une pure vacuité, il y a comme des voiles d'inconnaissances qui imposent la reconnaissance d'un mystère de toute apparition et du champ d'apparition lui-même.

On pourrait retraduire tout ceci en un langage proche du langage chrétien mystique par exemple dans la perspective suivante :

La vision ou plus exactement la perception en première personne est évidente mais au-delà du pensable. Ce que Je Suis à lumière de Douglas Harding est donc une évidence impensable. Le Je Suis n'est pas selon nous à placer sur le même plan que "je pense" au sens de Descartes. Il y a un au-delà de la pensée qui se joue dans le "donc" d'un "je pense donc Je Suis" si on prend au sérieux cette approche postcartésienne. Il y a un passage de la représentation réflexive de l'ego à la prise de conscience du champ d'apparition que "Je Suis".

EN QUETE DE MOI, L'EVIDENCE PERDUE SELON STEPHEN JOURDAIN EN PARTANT DE LA VISION EN PREMIERE PERSONNE SELON DOUGLAS HARDING.

Stephen Jourdain dans cette ligne écrit dans L'irrévérence de l'éveil :

"je suis d’abord une créature, mais en même temps, une partie de moi-même est bel et bien Dieu…"

L'ego, la créature est comme l'enfant d'un principe d'individualisation agissant mystérieusement au coeur du champ d'apparition. Prendre conscience de plus en plus profondément de cela permet d'envisager que le mystère de l'apparition à travers un voile d'ignorance est lié à une tendance à l'individualisation au sein du champ d'apparition. Si une telle prise de conscience s'approfondissait au-delà de certains voiles d'inconnaissances qui nous séparent de notre profondeur ne pourrait-on pas prendre conscience de notre âme personnelle engendrée instant après instant par l'autocréation mystérieuse du champ d'apparition ?
Dans L'irrévérence de l'éveil, on peut ainsi lire :


"MON NOM EST PERSONNE
[Gilles Farcet] - Une question plus pointue à présent : Tu parles parfois de "Gilléïté", de "Stevéïté", de cette valeur infinie et éternelle qui m'est propre et t'est propre. Quid de cela ? Une certaine compréhension des spiritualités orientales pourrait grossièrement se résumer ainsi : je suis sorti du Grand Tout et je me prends pour Gilles. Il s'agit de ne plus me prendre pour Gilles. Si j'y parviens, à ma mort, je retournerai me fondre dans le Grand Tout ...
[Steve stephen Jourdain :] Je saisis la perche que tu me tends. Tout ça, c'est de l'idéologie, de l'idéologie satanique ! Satan est ici à l'œuvre de la manière la plus redoutable puisqu'il se pare du nom de Dieu ! Soyons précis : il y a deux façons de frapper à la porte de "je suis". Si l'état de conscience habituel est une illusion, de deux choses l'une : ou bien c'est l'être personnel qui est illusoire, auquel cas parler d'un "moi ultime" est tout à fait impropre. Le mot "moi " ne saurait être employé à propos de quelque chose d'impersonnel. Si le moi est illusoire, il faut s'en débarrasser et atteindre on ne sait quoi, que l'on ne peut même pas qualifier de "Soi" ; ou bien c'est moi qui suis l'ultime réalité et qui me prends pour quelque chose que je ne suis pas. Il faudrait tout de même trancher le problème ! C'est bien sûr la deuxième hypothèse que je considère comme bonne. Il y a eu maldonne et le moi s'est pris pour quelque chose qu'il n'était pas. Moi, dans le sens le plus personnel du terme, est l'ultime réalité - mais il y a maldonne dans la mesure où ce moi ultime et personnel se prend pour quelque chose qu'il n'est pas. Il y a donc identification, falsification, sans que l'on puisse du tout en déduire que le moi n'est pas personnel ou que la personne n'est pas l'ultime fondement de toute chose. Par conséquent, quid de cette "Gilléïté" ou cette "Stevéïté" de l'être ? Aussi irrecevable que cela puisse paraître à la plupart des gens, ce moi personnel est l'infini, l'être absolu, l'ultime. Quiconque ne conçoit pas les choses ainsi ne peut espérer frapper à la porte de lui-même avec quelque chance de la voir s'ouvrir. Evidemment, il convient alors de préciser ce qu'est la vraie personne par rapport à la fausse, ce qu'est le vrai moi personnel par rapport aux faux moi personnels. Ne nous trompons pas... Mais dans ta "Gilléïté", tu es le commencement, la fin et le milieu de toutes choses. Ceci doit être rapproché de ce que nous avons dit à propos du triangle qui, s'étant élevé miraculeusement hors de ses trois côtés, s'étant donc entièrement détruit, naît au sein de sa pure absence. Toi, Gilles, tu es quelque chose de tellement indispensable, de tellement voulu... Faisons l'hypothèse d'un créateur: tu es tellement voulu par lui que même au sein de ta propre absence, une fois que tu as été totalement anéanti, que tout ce qui faisait ton identité de Gilles a été détruit, au sein de ta pure absence, tu continues à brûler. "

Mais comment s'approcher de cette essence de nous-même ? Nous avons fait déjà quelques pas utiles : nous savons comment percevoir au-delà des pensées l'infini de la conscience, sa vacuité et son unicité. Reste à creuser du côté de la petite tâche de pensée qui persiste à se dire soi individu face au monde, aux autres et même face à ce gouffre de la conscience dont elle tient pourtant son apparaître. Il nous faut voir ce qui peut trancher dans le vif de cette représentation de soi glissant toujours en 3ème personne, il nous faut voir si en un sens elle peut remonter le long du fil de son essence, de son apparition des profondeurs de la conscience où tout paraît.

Car c'est dans ce petit, cette représentation de soi en tant que petite personne que subsiste la capacité de chuter en dehors du regard en première personne. Ici il y a une rencontre entre Stephen Jourdain et Douglas Harding : la créature que nous sommes est une créature déchue car elle s'est développée dans une séparation plus ou moins sordide d'avec la profondeur qui pourtant soutient son essence.

Stephen Jourdain dans L'irrévérence de l'éveil écrit :

"Pour rendre compte de l'horreur de la situation, donc, il faut bien se référer à un événement intime, extraordinairement antérieur au sujet habituel connu de nous. Dans ces abysses de l'intériorité humaine, il se produit à chaque instant un événement dramatique comparable à ce que les chrétiens appellent la chute. On peut l'interpréter en termes moraux ou considérer qu'il s'agit simplement d'une erreur d'attention ; peu importe. Toujours est-il qu'il y a une erreur effroyable que chacun de nous ne cesse de commettre à la racine même de notre existence spirituelle. Dès l'instant où elle est commise, la merde est en place, l'état de conscience habituel est établi, le règne de Satan instauré. Quiconque s'est éveillé touche ce mécanisme. Nous sommes responsables de notre propre déchéance, du délabrement de notre être intérieur, de notre faculté d'intelligence et de notre sensibilité, de cette monstrueuse pauvreté de nos perceptions. Sans doute est-ce horrible, mais c'est aussi merveilleux puisqu'il demeure possible, en remontant à la source, de corriger le tir. Il y a là des concordances avec la conception chrétienne qui m'emmerdent profondément. Cela dit, cela se passe ainsi, tant pis pour mes préjugés, tant pis pour mon père, mon grand-père, ma grand-mère qui me disent: "Allons, Steve, qu'est-ce que tu as à déconner ? Voilà que tu deviens chrétien, mon pauvre petit... " Tant pis pour ces spectres, je les envoie se faire foutre car je suis bien obligé de dire ce qui est !
(...)
"

Alors comment surmonter cette déchéance ?

Premièrement, la vision en première personne de Douglas Harding nous permet d'éviter la confusion dénoncée dans Une bienheureuse solitude par Stephen Jourdain entre intériorité et subjectivité. Avec la vision en première personne, tout est au dedans de nous. Ce n'est pas le dedans de quelque chose d'autre, comme le dedans d'un sac dans un grenier mais c'est tout dedans en première personne. La première personne se caractérise par une intériorité radicale en laquelle paraissent l'esprit, le monde, etc. et notre subjectivité.

Deuxièmement, la vision en première personne évite aussi l'hallucination de l'auto-observation. Dans le champ d'apparition en première personne, cette hallucination est très vite repérée :

On voit nettement alors une pensée de moi observateur et une pensée de moi quelconque dans un seul champ de perception. La subjectivité est liée aux pensées d'un moi mais notre intériorité qui forme le seul point de vue non hallucinatoire persiste malgré tout et dévoile la caractère hallucinatoire de l'auto-observation.

Troisièmement, nous situant en première personne nous pouvons considérer la question du temps.

Stephen Jourdain écrit dans L'irrévérence de l'éveil : "TRAVAUX PRATIQUES
[Gilles Farcet]- Si nous passions maintenant à un exercice pratique, comment t'y prendrais-tu avec moi ?
[Stephen Jourdain :] Je te poserais tout de suite une question : quelle réalité accordes-tu aux trois ou quatre derniers jours que nous avons passes ensemble ? Existent-ils ou non pour toi ? Te paraissent-ils réels ? Ont-ils le statut de réalité à part entière, te paraissent-ils exister de façon autonome indépendamment de ta conscience ? Constituent-ils pour toi un fait, ou peux-tu récuser leur réalité ? Est-ce dans le pouvoir de ta conscience de les remettre en son propre sein, d'y dissoudre cette espèce de béton que sont pour toi les quelques derniers jours de ta vie ? "

Celui qui regarde le tic tac de la trotteuse sur l'horloge est-il un être temporel ?

Quand la trotteuse là-bas pose son avancée, y a-t-il ici au-delà de la pensée du temps , de la fiction du temps un temps qui passe dans le champ d'apparition qu'est la conscience selon nous ?



Entre la première image et la seconde, quelque chose a-t-il changé du côté de ce qui regarde absolument c'est-à-dire en ce qui concerne le champ d'apparition ? La pensée a changé. La position de la trotteuse sur l'horloge a changé. Mais qu'en est-il du champ d'apparition proprement dit ? Son unicité s'est-elle dédoublée en un passé et un présent ? Sa vacuité a-t-elle pris des rides du temps ? Enfin l'idée de temps peut-elle envahir son infinité en acte et donc sa transcendance ? Non. Mais la pensée de temps qui relie et positionne des souvenirs sur une ligne temporelle semble vouloir au mépris de l'évidence perceptive nous imposer sa réalité...

Partant de ce constat Stephen Jourdain affirme :


"Maintenant, essayons de prendre la mesure de ce que tu ne peux pas faire, ce qui revient à prendre la mesure de l'hallucination. En effet, si tu ne peux te confronter à, la réalité des derniers jours qui se sont écoulés pour la récuser en tant que phénomène strictement subjectif tu ne peux non plus récuser le jour où tu as rencontré Anne-Marie, tout ce qui s'est passé avant... Ce que tu ne peux récuser, c'est ta vie ! Et si tel est le cas, tu ne peux récuser le passé en général : tu considères comme évident qu'avant ta naissance ou la mienne, la réalité était là, les événements historiques se sont enchaînés, il y a eu les diplodocus, Charlemagne, etc. Engageons-nous donc dans une direction plus scandaleuse encore : es-tu capable de mettre sur la sellette et de regarder dans les yeux Charlemagne, Jeanne d'Arc, la dernière guerre mondiale, De Gaulle, etc., et dire : Ceci est un pur effet de ma subjectivité, en réalité, je suis absolument seul. Donc, es-tu capable de récuser l'existence de tout le passé jusqu'au big bang et d'être quitte de ce putain de passé, quitte de l'histoire humaine ?
- Non. A ceci près que, si j'ai l'impression d'avoir bel et bien vécu ma propre existence, je n'ai jamais vu Charlemagne ou un diplodocus. On me dit qu'ils ont existé. Il y a un accord général et tacite sur leur réalité...
D'accord, mais ne sous-estimons pas la force de cet accord tacite : même si nous ne savons pas grand-chose de Charlemagne, si les manuels d'histoire ont pu nous induire en erreur, tu es néanmoins d'accord, non seulement pour dire qu'il y a eu autrefois quelque chose ou quelqu'un ressemblant à Charlemagne, mais tout simplement, de manière générale, qu'il y a eu.
- J'en conviens.
Tout ceci est un rêve ! A tout instant, tout ce que nous désignons à l'extérieur de notre conscience et qui nous apparaît si réel, doué d'une réalité autonome et extérieure à notre propre conscience, tout ce que nous apercevons à l'extérieur de nous-même par la fenêtre de notre pensée, tout cela est hallucinatoire. Ceci n'a pas un atome de réalité. C'est un phénomène purement imaginaire. Ce sont des effets subjectifs que ta conscience endormie constitue subrepticement en réalité autonome et séparée de toi. Voilà le propre de l'hallucination. Ressentir comme réel ton passé, le passé en général, ou l'avenir, ou Paris, ou le cosmos en tant que réalités séparées de toi, c'est être halluciné, comme le fou qui passe dans la rue en discutant avec un interlocuteur fantôme. Le type a perdu les pédales parce qu'il a constitué en réalité un effet purement subjectif et irréel. Tout ceci te donne la mesure de ce qui doit être éradiqué. Cela te donne aussi la mesure de l'immensité de ce qui doit être remis au sein de la conscience pour s'y dissoudre. Une fois cette conversion énorme opérée, il n'y a rien de mal à agiter une marionnette et à jouer. Mais il faut absolument percevoir que mon avenir, ma mort, moi-même en train de produire les pensées que je suis en train de produire, les diplodocus, Charlemagne, ne sont que marionnettes agitées par mon esprit, mais qu'en vertu d'une horrible maladie spirituelle qui s'est abattue sur moi voici un milliard d'années, c'est-à-dire maintenant immédiatement tout de suite, plus vite que moi, plus tôt que moi, mon âme ne sent plus ses propres doigts agiter la marionnette et la traite comme une réalité étrangère. Il te faut donc récuser l'irrécusable partout où il sévit, c'est-à-dire dans la totalité de ton champ de perception !
- (Sonné) Euh... D'accord.
La destruction à accomplir est phénoménale. On ne peut pas s'attaquer au rêve par fragments. Quand on se réveille le matin, le rêve disparaît en une seule fois. Il faut donc tout anéantir, crever tous les yeux de la pensée en découvrant en même temps que l'on n'a jamais vu par un autre œil que celui de la pensée. Voilà donc le travail que je te demanderais de faire et qu'il est impératif de mener à bien. Car ou ce travail est accompli et tu deviens ce que tu es, la vérité de toi-même, tu es au contact de cette valeur infinie, au sein de ce que l'on eût autrefois appelé Dieu ; ou bien tu ne procèdes pas à cette mise en question, à, cette destruction universelle, et tu es sous le règne de Satan. C'est aussi simple que cela."
A bien y regarder il nous faut distinguer la pensée du temps, cette reconstitution qui évoque des vécus sans les réactualiser et ce rayonnement secret des instants autour du noyau seul présent qu'une impression peut réveiller.

Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu, « Du côté de chez Swann », 1913 écrit dans un passage devenu célèbre :

"Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé ; les formes — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot — s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir."L'impression de la madeleine a fait revivre présentement un instant vécu du passé. Cet instant se tient donc bien que passé suivant la ligne irréelle du temps pensé comme hors du temps , dans l'éternité. Les instants antérieurs subsistent surement ainsi mais en tant que souvenir reconstitué et pointé le long d'une ligne de temps par une pensée ils n'ont aucune consistance, ce sont des hallucinations. On ne peut pas toucher ce que pointe une pensée dans le passé. Quand je pense maintenant à ma mère et à mon père qui ne sont pas dans cette pièce, je n'ai aucune image d'eux véritablement consistante. Il y a comme une tache dans l'esprit associée à la pensée de mon père et de ma mère, elle renvoie à cette pensée mais elle ne renvoie à aucune impression vécue de ma mère et de mon père. Seule une certaine qualité d'impression permet que je retrouve une image de mes parents. Pourtant qui vit dans la certitude d'une fiction en pensant à ses parents ? Si vraiment on reprend l'expérience alors on pourra se libérer de nos mauvais films à ce sujet et non pas en s'inventant une nouvelle façon de se raconter mais en sachant viscéralement qu'on se raconte.

Forts de ces données sur notre intériorité, notre fausse subjectivité qui prétend s'auto-observer en se positionnant à l'extérieur d'elle-même et maintenant libre de toute pensée d'un passé qui conditionnerait notre subjectivité présente comment voir présentement la fiction que nous sommes subjectivement se mettre en place pour ne plus retomber radicalement dans l'hallucination ?

Si nous voulons ramener la crêpe mentale qui recouvre le champ de perception à n'être qu'une apparition du champ d'apparition, il nous faut retrouver ce qui redonnera à la pensée sa juste place dans ce champ d'apparition sinon elle se perpétuera, elle se reformera dans son épaisseur hallucinatoire. Percevoir en première personne amenuise considérablement la crêpe en question comme nous le voyons en ce qui concerne le temps, l'auto-observation introspective ou la confusion de notre subjectivité et de notre intériorité.
Mais cet amenuisement est-il de même nature que ce que nous évoque Stephen Jourdain quand il évoque son "éveil" pour le briser aussitôt comme une pensée satanique que nous non éveillés nous convoiterions ? Quelle est la nature de l'acte qui partant de notre subjectivité permet de la voir enfin jaillir de notre intériorité ?

Stephen Jourdain écrit dans Première personne, p. 54 :

" Pour qu'il y ait réellement acte, il faut que le sujet qui l'accomplit soit réel; et que le sujet fasse un avec l'acte. Dans l'immense majorité des cas, l'acte que nous faisons est le fait d'un sujet convenu, théorique, bien plus proche de l'idée que nous nous faisons du sujet que de celui-ci; par ailleurs, entre nous-même et notre acte, il n'y a pas coïncidence effusion, mais distance; dans ce cas-là, nous pouvons bien baptiser "acte", "verbe" les mouvement que nous induisons- il ne s'agit plus que de simulacres. Tout de même, il arrive, dans la vie la plus courante, que sujet et acte s'épousent: un homme enfonçant un clou peut se donner si totalement à son travail, faire à ce point corps avec lui, que cet humble geste s'élève à la hauteur vertigineuse de l'acte pur. en ce sens, tout geste humain, si modeste soit-il, s'il est accompli avec une concentration et un amour extrême, peut être une porte ouvrant sur l'éveil. »

Comment cet acte devient-il l'acte de conscience qui va rétablir la subjectivité dans son jaillissement conscient de l'intériorité ?
Douglas Harding évoque une qualité d'impression renouvelée grâce à la vision en première personne. Stephen Jourdain au coeur de cet acte évoque l'oeuvre de qualités d'impression spécifiques qui précisément engendreraient comme des anges ou des fées tout ce que l'intériorité laisse paraître y compris notre propre subjectivité. Ici commence l'aventure de la conscience au-delà de la pensée... Là où la vraie philosophie se moque de la philosophie...

vendredi 18 décembre 2009

LA DIMENSION PERSONNELLE DE L'ABSOLU A TRAVERS PRIERE DU COEUR ET VISION SANS TETE.

LE MYSTERE PROBLEMATIQUE DE LA VALEUR DE LA MANIFESTATION ET DE LA PERSONNE.

Voici la carte dressée par Douglas Harding :


Se vivre enfermé dans les apparences qu'on conçoit à partir de notre reconnaissance dans le miroir revient à perdre de vue en quoi forcément nous incarnons le tout, le rien d'un Je suis irréductible à notre personnalité.

Ici il est aussi question d'un mystère. Faut-il envisager en place et lieu de ce mystère un Dieu personnel ? Ou bien s'agit-il d'un processus impersonnel insaisissable intellectuellement en tant que source même de toute forme qui échappe à toute forme d'existence particulière ? Sous-jacentes à ces deux questions, il y a les approches religieuses monothéistes ou bouddhistes.


A vrai dire nous sommes capable d'assumer nos responsabilités dans cette réalité auto-créatrice dont nous sommes un vecteur d'individualisation sans nous référer au vocabulaire religieux. Nous sommes athée au sens où personne n'a d'autorité à nous révéler quoi que ce soit d'autre que ce que nous sommes déjà. Au coeur le plus profond de nous-même, nous sommes en effet le processus d'auto-création qui révèle tout ce qui est. Ce processus d'auto-création pointe autant ce qui se manifeste dans la conscience que ce qui est proporement non-manifesté.

Du point de vue du manifesté, nous sommes à la fois le résultat du hasard et de la nécessité de l'évolution et à la fois son élan créateur car en nous ils sont aussi vécus de l'intérieur.

Cependant ce serait seulement depuis la transcendance de la transcendance de cet intérieur qui reste un mystère qu'il n'y aurait éventuellement plus de hasards et de nécessités puisque tous les hasards et nécessités pourraient être vécus consciemment comme des expressions d'un Principe créateur.
Il se peut que la structure même du réel nous interdise du point de vue personnel cet accès car au fond arriver à s'identifier à cette transcendance ultime nécessiterait de ne plus être rien de personnel. Dès lors la dimension personnelle serait relative et notre liberté créatrice limitée par des hasards et nécessités aveugles à nos intentions créatrices même les plus nobles.

S'approcher de ce mystère de l'intériorité a donc un enjeu fondamental concernant la valeur de notre individualisation, de l'évolution de notre univers et du sens qu'il faut attribuer à l'humanité, etc.
L'autocréation n'est-elle qu'une auto-illusion de la transcendance de la transcendance qui serait confirmée en découvrant des hasards et nécessités constitutifs de notre réalité personnelle et de l'univers manifesté ? Ou bien l'autocréation est-elle au cœur même de notre constitution personnelle une évolution consciente de la conscience de (une prise de conscience autant qu'une expression de) la transcendance de la transcendance ?

Il importe de considérer la tradition chrétienne lorsqu'elle affirme la divinisation des personnes. Une telle affirmation n'aurait-elle pas un rapport avec une expérience intérieure reproductible en dehors d'une adhésion à des dogmes indiscutables ?


LE POINT DE VUE SPIRITUEL CHRETIEN.

Relisant la Philocalie et les Pères de l'Eglise, je tombe sur quelques perles qu'appréciera celui qui vit l'espace de conscience en ayant dépassé avec l'aide de Douglas Harding l'illusion que cette conscience serait enfermée dans une boule de chair communément appelé tête.

Ainsi on peut lire l'apophtegme 11 :

L'abbé Bessarion mourant dit : " Le moine doit, comme les chérubins et les séraphins, n'être qu'œil"

Evagre le Pontique, un moine du IVe siècle précise dans La Prière :

" 66
Quand tu pries, ne t'imagine pas la présence du divin en toi, ne laisse pas ton esprit se soumettre à une quelconque figuration : aborde l'immatériel en immatériel et tu comprendras.
[...]

69
Reste vigilant, préserve ton esprit de toute pensée au temps de la prière, pour le maintenir dans la paix qui est la sienne. Ainsi, Celui qui prend pitié des ignorants viendra aussi sur toi, et tu obtiendras le don le plus glorieux, celui de la prière.
[...]

117
J'ajouterai ceci, que j'ai dit aussi dans d'autres écrits : Bienheureux l'esprit qui, à l'heure de la prière, se trouve en totale vacuité de représentations.

118
Bienheureux l'esprit qui, priant sans distraction, voit s'accroître toujours en lui la soif de Dieu.

119
Bienheureux l'esprit qui, à l'heure de la prière, devient immatériel, en totale disponibilité."


Cet œil dont parle Bessarion et que Douglas Harding nous révèle est par-delà l'œil de chair. La Kena Upanishad dit bien qu'il s'agit de "Cela, qui est ouïe derrière l'ouïe, mental du mental, Verbe derrière la parole - cela aussi est vie du souffle de vie, et vue derrière la vue. Par-delà, les sages trouvent leur libération, et continuant leur route après ce monde, ils deviennent immortels."

Justin, un philosophe du IIe siècle converti au christianisme et qui ignore la Kena Upanishad, écrit dans son Dialogue III, 7-IV, 1,5 :

"Ce n'est pas par les yeux que le divin est visible aux philosophes, mais il n'est saisissable que par l'esprit seul, comme dit Platon, et je l'en crois... Platon dit en effet que l'œil de l'esprit est bien ainsi et qu'il nous a été donné pour pouvoir contempler cet Être même dans sa propre transparence, cet Être qui est cause de toutes les réalités intelligibles, n'ayant ni couleur, ni forme, ni dimension, ni rien de ce que l'œil perçoit, mais étant cela même qui est au-dessus de toute substance, qu'on ne peut ni dire ni exprimer, mais seul Beau et Bien, immédiatement inné aux âmes bien nées grâce à leur parenté et à leur désir de le voir... Et tant que l'âme est dans une forme humaine, il est possible que cette vision lui soit donnée, grâce à l'esprit, mais c'est surtout quand elle est déliée du corps et qu'elle est devenue elle-même, qu'elle obtient ce qu'elle a toujours désiré."

Grégoire de Naziance, théologien du IVe Siècle, dans ses Discours théologiques, 28,3 approfondit cette recherche intérieure et écrit :

" Que m'est-il arrivé, mes amis qui êtes initiés et épris avec moi de vérité ? Je courais pour atteindre Dieu ; j'avais ainsi gravi la montagne, j'avais pénétré dans la nuée en me mettant intérieurement loin de la matière et des choses matérielles et en me concentrant en moi-même autant qu'il est possible ; et, lorsque j'ai regardé, à peine ai-je vu Dieu par derrière, et encore j'étais abrité par le rocher, par le Verbe fait chair à cause de nous. En me penchant un peu j'ai vu non pas la nature première et sans mélange, connue d'elle-même - je veux dire la trinité - et tout ce qui en demeure derrière le premier voile et se trouve couvert par les Chérubins, mais seulement ce qui est à l'extrémité et arrive jusqu'à nous. C'est, autant que je sache, la grandeur de Dieu dans les créatures et dans les choses produites et gouvernées par lui ou, comme l'appelle le divin David, sa "magnificence". Voilà ce que l'on voit de Dieu par derrière, ce que l'on reconnaît de lui après son passage, comme les ombres du soleil sur les eaux et les images de cet astre représentent le soleil pour les yeux malades, puisqu'il n'est pas possible de le regarder lui-même : la pureté de sa lumière triomphe de nos sens."

On pourrait interpréter les propos de Grégoire de Naziance en ce sens :

Au sommet de la montagne, c'est-à-dire au-delà du perçu matériel, il y a en effet le monde de l'esprit.

En regardant en arrière du perçu de l'œil de l'esprit, je tombe sur la nuée divine des voiles d'inconnaissance. Là je connais la paix de la conscience.

Séraphim de Sarov dans ses Instructions spirituelles insiste sur la paix :

"Il n'y a rien au-dessus de la paix en Christ, par laquelle sont détruits les assauts des esprits aériens et terrestres. [...] Un homme raisonnable dirige son esprit à l'intérieur et le fait descendre dans son cœur. Alors la grâce de Dieu l'illumine et il se trouve dans un état paisible et suprapaisible : paisible, car sa conscience est en paix ; suprapaisible, car au-dedans de lui il contemple la grâce du Saint-Esprit..."

Il y a ainsi un deuxième niveau de paix évoqué aussi en un autre sens par Grégoire de Naziance.

En mon âme, je suis relié au Fils de Dieu, ce rocher sur lequel est fondé la vie de notre humaine. Et de là, il y a l'émergence simultanée de mon âme et du monde, mais la lumière et les mouvements d'énergie en jeu sont d'un éclat plus transparent et plus subtil encore que la transparence usuelle de l'esprit. Ces mouvements jaillissent de la nuée des voiles d'inconnaissance mais faute d'un esprit plus affûté, on ne voit pas au sein de cette nuée ou au-delà d'elle.

Grégoire de Nysse, un autre Père de l'Eglise du IVe siécle, de Cappadoce comme Grégoire de Naziance, dans ses Homélies sur les Béatitudes, VI, 1270C-1272C peaufine ce tableau :

"Il dit : "Le royaume de Dieu est en vous" (Luc, 17,21), afin que nous apprenions que celui qui a purifié son coeur de toute créature et de toute disposition sensible saisit l'image de la nature divine dans sa propre beauté. [...] Il y a en toi une mesure accessible de contemplation divine. Celui qui t'a façonné a introduit dans ta nature, avec l'essence même, un tel bien. Dieu a gravé dans tes dispositions naturelles les images des biens de sa propre nature, comme s'il frappait à l'avance une cire d'une image à sculpter. mais la perversité répandue autour du caractère déiforme a rendu inutilisable le bien caché par des voiles honteux. Si au contraire tu nettoies par une vie attentive la crasse déposée sur ton cœur, tu recouvreras ta beauté déiforme. [...] Ce qui ressemble à la bonté est entièrement bon. Alors qui se regarde lui-même contemple en lui l'objet désiré. Et ainsi devient bienheureux celui qui a le cœur pur, parce que, regardant sa propre pureté, dans l'image, il saisit l'archétype, comme ceux qui regardent le soleil dans un miroir, même s'ils regardent le ciel fixement, néanmoins voient le soleil dans l'éclat du miroir."

De manière plus concise, Grégoire de Nysse disait dans cette même homélie en 1269 :

"On peut dire à la fois en toute vérité et que "les cœurs purs voient Dieu", et que : nul n'a jamais vu Dieu. En effet, ce qui est invisible par nature devient visible par les énergies apparaissant ainsi autour de sa nature"

Basile un autre des Pères Cappadociens du IVe siècle introduit pour exprimer ceci une notion essentielle dans la théologie orthodoxe de la prière du cœur : les énergies divines. Ainsi il écrit :

"Nous affirmons que nous connaissons Dieu dans ses énergies, mais nous ne promettons guère de l'approcher dans son essence même, car son essence inaccessible, tandis que les énergies viennent jusqu'à nous."

Dans ses Ecrits sur l'hésychasme, Jean-Yves Leloup cite Syméon le Nouveau théologien :

"Nous ne parlons pas de choses que nous ignorons, mais de ce qui nous est connu nous rendons témoignage. Car la lumière brille déjà dans les ténèbres, dans la nuit et dans le jour, dans nos cœurs et dans nos esprits, elle nous illumine, cette lumière sans déclin, sans changement, inaltérable, jamais éclipsée ; elle parle, elle agit, elle vit, elle vivifie, elle transforme en lumière ceux qu'elle illumine. Dieu est lumière et ceux qu'Il rend dignes de le voir le voient comme lumière ; ceux qui l'ont reçu l'ont reçu comme lumière" (Homélie LXXIX,2,318-319).

BILAN PERSONNEL.

A partir de là, observant les prémisses d'une divinisation de la personne en suivant les pratiques spirituelles de la tradition chrétienne, doit-on se dire chrétien et réaffirmer la réalité de Dieu ?


L'absence d'observateur avec une tête humaine qui se voit sur l'image précédente révèle un JE SUIS au-delà de tout attribut. Ce JE SUIS est-il Dieu comme l'affirme Douglas Harding et comme le suggère le blog de José Le Roy (qu'on trouvera en cliquant ici) ?

Un lecteur de saint Augustin prétendra qu'il y a de l'orgueil à confondre ainsi mon essence personnelle et celle de Dieu s'il existe.
José Le Roy répond justement sur son blog à l'aide d'Eckhart mais aussi de mystiques salués par les institution catholiques ou orthodoxes qu'il y a de l'orgueil à vouloir subsister en face de Dieu puisque Dieu est tout et que je ne suis rien.
A vrai dire faire de Dieu un objet-sujet extérieur au monde et à la conscience permet d'en avoir une approche fermée et dogmatique. Celui qui conçoit Dieu comme extérieur à notre être va prétendre s'appuyer sur des autorités privilégiées par Dieu lui-même pour vouloir m'imposer son discours et sa propre autorité sur moi. Grâce à ce que JE SUIS, je reste heureusement athée de telles formes religieuses.
Reprenant à mon compte les positions mystiques d'un JE SUIS divin plus moi que moi-même, je désire donc connaître, aimer et servir autant que possible l'ouverture et la transparence de mon champ de conscience en première personne. Suivant mon désir de ce JE SUIS du mieux que je peux, en me détachant de ma personnalité extérieure, je me sens souvent glisser dans le coeur. Là il y a comme quelque chose derrière dont je me sens le reflet personnel et qui grandit dans cette ouverture de la première personne que JE SUIS plus moi que moi-même.

Le JE SUIS que je sais plus moi que moi-même ne me semble pas simplement l'essence entière de Dieu, car je ne sais pas vraiment ce que JE SUIS plus moi que moi-même. Tout autour et au sein même du sentiment de mon intentionnalité libérée de toute identification relative qui s'ignore à une personnalité, il y a une opacité qui m'interdit l'accès plénier à ce que JE SUIS absolument.

D'une part, il y a le JE SUIS et sa transparence d'où se perçoit mon opacité personnelle en tant que trouble de la vacuité. De ce point de vue, on pourrait me dire que mon désir personnel de servir, d'aimer et de connaître est l'obstacle car il ne faut être rien, vraiment rien pour vraiment jouir de ce que JE SUIS. Faut-il juste voir dans cette opacité une résistance à l'abandon de la connaissance intellectuelle au profit d'une docte ignorance paisible inhérente au JE SUIS, une résistance d'auteur égocentrique du service qu'il prétend rendre au profit d'une action spontanée et qui transcende paisiblement le jeu grinçant de l'effort et du lâcher-prise, une résistance d'amoureux jaloux de l'amour dont il aime et qu'il amoindrit en le dérivant au profit de sa persistance, s'interdisant au fond la paix inhérente à l'amour de JE SUIS ?
Mais d'autre part, l'opacité du sentiment de mon intentionnalité s'est découvert avec la tradition chrétienne de la prière du cœur comme une nuée d'inconnaissance enveloppant d'une dimension de mystère JE SUIS à travers laquelle passe une lumière suprapaisible qui vient des tréfonds et d'au-delà d'elle-même. Cette lumière illumine ma personne et semble la transformer pour répondre à son désir d'union et de service à JE SUIS. Le chrétien lecteur des textes des Pères de l'Eglise et de la Philocalie parlera de grâce ou d'énergies divines et celui qui ne renonce pas à connaître, servir et aimer JE SUIS verra concrétement à l'oeuvre.

A un certain stade d'illumination, l'harmonie croissante entre le sentiment d'intentionnalité et JE SUIS me procure l'impression forte que nous sommes vraiment en tant que communion de personnes l'objet d'attention de JE SUIS. Illuminé, je perçois comme au fond du coeur une étincelle, un feu personnel grandissant de cette illumination et dont mon amour et ma volonté de servir et de connaître JE SUIS sont des expressions intellectuelles, émotionnelles, physiques, etc. J'ai parfois l'expérience qu'en l'étincelle primordiale de ce feu, je deviendrais si l'illumination accomplit son oeuvre parfaitement un sans distinction le processus conscient de la dimension du JE SUIS qui individualise autrui et fait grandir la communion des personnes.

Il y a une lutte entre le vieil homme et l'homme illuminé qui crée des aléas dans la perception du sens de cette opacité. Mais certains Pères semblent témoigner d'une stabilisation de l'illumination : "Je dors mais mon coeur veille" dit en ce sens le cantique des cantiques dans La Bible. On ne s'endormirait plus paisiblement dans la nuée d'inconnaissance, l'activité suprapaisible ne cesserait plus d'être consciente...

Pour décrire l'expérience en première personne d'une transformation du sentiment de soi intentionnel vers plus d'authenticité personnelle, il faut admettre que JE SUIS a une dimension personnelle. Le JE SUIS dans le coeur en tant que principe d'individualisation agissant pour une communion universelles de personnes peut être considéré comme le FILS de Dieu, le Christ, si on se risque ainsi à prendre le vocabulaire chrétien.

Dieu le Père ? Ce serait alors une dimension du JE SUIS qui est un au-delà au-delà de tout au-delà du très haut du champ de conscience (qu'indique le dessin ci-dessous) et qui engendre le FILS. Le FIlS de Dieu est donc comme un Fils de Dieu qui grandit engendrant et engendré par et dans l'ESPRIT qui l'unit au Père qui n'existerait pas sous cette qualification sans le FILS. Autrement dit, le Père serait la dimension transcendante de la réalité, Le FILS sa dimension individualisante, l'Esprit sa dimension immanente.

C'est là une interprétation de la Trinité et du mystère de JE SUIS qui s'appuie sur la seule expérience du service, de l'amour et du désir de connaître ce que JE SUIS plus moi-même que moi-même. Elle rejoint le discours chrétien et la pratique mystique de certains chrétiens.

Mais peut-on aller plus loin dans la reconnaissance du point de vue chrétien comme une révélation possible du réel ? La lumière glorieuse du FILS de Dieu qui grandit en arrière plan du sentiment de moi et fait grandir un centre authentique du DEVENIR manifesté de JE SUIS annonce-t-elle par delà le vieil homme à l'homme neuf, un fils de l'homme ? L'évolution de l'univers qui se jouerait de plus en plus consciemment conduirait-elle à une nouvelle forme de vie venant après l'homme ? Notre interprétation peut-elle vraiment coller à la tradition et aux textes fondateurs du christianisme et y reconnaître la promesse d'une vie sans mort au coeur de la chair ?

Un lecteur de saint Augustin m'accusera justement sans doute de ne pas être un bon chrétien au sens religieux courant. Mais ce ne serait pas tant sur ma spéculation interprétative de l'idée de Fils de l'homme qu'il m'interpellerait mais plutôt sur ma conception du FILS de Dieu.

En effet, pour lui, le FILS de Dieu est unique et c'est Jésus-Christ. Mais il reconnaîtra que je décris une participation à un processus divin trinitaire que les continuateurs contemporains de maître Eckhart n'ont pas ou peu considéré du point de vue d'une divinisation de notre humanité.

A vrai dire le vocabulaire m'importe peu et c'est là que je ne suis pas ou plus religieux, je peux volontiers redire tout ceci dans la terminologie de Sri Aurobindo. Ce que le moi se fondant dans l'ouverture de conscience découvre être sa véritable individualité surgie de l'absence d'observateur est l'être psychique. Tout au fond, ce qui dans l'être psychique relie à l'éternel divin transcendant qui se tient au très haut du champ de conscience et ainsi à toutes les âmes en devenir au sein de la matière est l'étincelle de l'âme.

C'est cela que le Christ a voulu peut-être révéler et que la religion qui s'est fondée autour de son enseignement et de sa vie interdit d'envisager pleinement en tant qu'elle veut se constituer en religion fondée sur des autorités extérieures ou sur un salut fondé sur l'adhésion à des dogmes qui prennent très souvent un sens doloriste pernicieux (en cliquant ici on trouvera sur mon blog Foudre un article vindicatif contre ce christianisme uniquement religieux).

On peut percevoir un Jésus-Christ qui n'est pas tout à fait celui des Églises chrétiennes même à travers Les Évangiles canoniques (c'est-à-dire reconnus par les Églises chrétiennes dominantes aux IVe siècle après Jésus-Christ contre des Évangiles de courants minoritaires gnostiques). Par exemple, dans ces Évangiles officiels des Églises chrétiennes, Jésus-Christ ne dit pas qu'il est l'unique Fils de Dieu. A ceux qui l'accusent de blasphème lorsqu'il s'affirme le Fils de Dieu, il répond par le psaume de David "Vous êtes tous des Fils de Dieu" et il nous enseigne à prier en disant "Notre père qui es aux cieux que ton nom soient sanctifiés [...]". Le fait qu'il soit unique en tant que Fils de Dieu n'est pas à comprendre selon mon expérience spirituelle comme le fait qu'il soit le seul étant le Fils Unique de Dieu. Nous sommes tous au fond de nous-même le seul et unique FILS de Dieu qui engendre l'étincelle des âmes et les fait grandir dans les grâces divines. Nous pouvons nous approcher tous de cet UNIQUE Fils de Dieu qu'au fond de nous nous sommes et en lequel toutes les âmes y compris la nôtre communient.

Au-delà de l'ego, il y a l'âme et au plus profond de l'âme, il y a cette étincelle incréée où toutes les âmes prennent vie et communient avec plus ou moins de proximité. Si nous retrouvons cette étincelle alors ce n'est plus nous qui vivons en Christ mais le Christ seul qui vit en nous. Le Fils unique de Dieu est alors éveillé. Reste à le réaliser consciemment dans l'âme et le corps. Jésus-Christ semble avoir réalisé son essence de Fils de Dieu intégralement.

Cette réalisation de Jésus en tant que Christ induit en outre la possibilité qu'il puisse être le premier des fils de l'homme. Rien n'interdit de penser si Jésus-Christ n'est pas un mythe qu'il soit réapparu comme ressuscité après sa mort sur la croix. Qu'est-ce qui est impossible à la source de l'Être et donc à celui qui réalise JE SUIS ? Jésus-Christ pourrait, dans le vocabulaire de Sri Aurobindo, être celui dont l'âme a forgé l'être supramental, autrement dit une conscience manifestée charnellement et matériellement de la toute conscience du divin le plus transcendant, le Suprême. La pensée de Sri Aurobindo évoque la réincarnation et l'impact physique de l'incarnation d'une grande âme ou d'un Avatar, une individualisation directe du divin. Imaginons que l'âme de Jésus-Christ revienne et incarne le premier Fils de l'homme capable de maîtriser l'espace, le temps et la matière. Ne pourrait-elle pas revenir en ce temps reculé où elle subit la crucifixion ? Mais cette spéculation en voulant justifier rationnellement le kérygme (la proclamation de foi) chrétienne ne s'en éloigne-telle pas encore ? Sri Aurobindo ne nous invite-t-il pas à ne plus compter sur personne d'autre que nous-même en notre être divin pour participer à l'élaboration du fils de l'homme, cette espèce nouvelle qui révélera le divin au cœur de la matière, si bien qu'une vie sans mort sera naturelle ?

Quoi qu'il en soit, les statuts de Fils de Dieu et de fils de l'homme tels que nous les avons définis seraient offerts à chacun d'entre nous. Cependant rien n'interdit cependant de penser que lui Jésus-Christ l'incarnerait de manière unique et première, si sa résurrection est authentique et qu'il est bien à la tête du corps des âmes Fils de Dieu devenant cette nouvelle espèce d'une vie sans mort dont parlent dans un autre vocabulaire Sri Aurobindo, Mère ou encore Satprem.

Mais à l'heure où j'écris, je ne sais pas grand chose directement et par expérience de tout cela. Je n'ai pas été aux tréfonds de mon cœur et n'ai pas avancé suffisamment sur le chemin du fils de l'homme pour en savoir davantage sur Jésus-Christ et son accomplissement. Sri Aurobindo estime dans La Vie Divine que la croyance en la résurrection de Jésus-Christ n'est pas une supramentalisation mais appartient encore à la surmentalisation, son corps s'étant absorbé dans son ascension et la matière n'ayant pas été modifiée à ce point qu'une nouvelle espèce amplifiant considérablement les possibilités terrestres de divinisation se développe. Edelman dans Jésus parlait araméen rapproche la résurrection et l'ascension des phénomènes du corps arc-en-ciel chez les bouddhistes. Là encore ceci irait dans le sens d'une expérience surmentale de la chair mais non de l'évolution de la chair dans une conscience supramentale d'une espèce autrement plus consciente de la matière. Mais qu'est-ce qui empêche une supramentalisation de ce corps surmentalisé et enlevé au ciel évoqué par les traditions spirituelles ?

Après tout, peu importe, avançons et expérimentons nous-même en voyant ce que peuvent éclairer du chemin les propos des uns et des autres. Je me perçois effectivement en tant qu'ego comme une créature déchue, puisque je ne vois pas continument les rayons du Fils de Dieu qui grandit à travers moi comme un dimension plus intime de moi que je serai déjà.
Moi ego qui essaie de servir le divin tant bien que mal, je me reconnais de ce point de vue un Fils adoptif de Dieu par la grâce de ce Fils de Dieu, fils de l'homme à venir que JE SUIS et SERAI. Le filtre d'ignorance de l'ego et son imperfection personnelle m'empêchent donc de m'identifier sans nuances à JE SUIS. Ce corps de chair qui retombe souvent dans les griffes de l'ego n'a guère l'expérience d'une possible vie sans mort de la chair. La moindre trace d'ego (à commencer par le désir égocentrique de se voir individuellement immortel psychiquement et corporellement) empêche de voir pleinement la gloire immense et infiniment joyeuse de JE SUIS qui forcément couve dans le tréfonds de la matière cosmique.

Avec l'ego et son imperfection, malgré eux, se découvre cependant JE SUIS dans la transparence en première personne, ce presque rien au cœur de tout, cette paix et cette ouverture infinie de Dieu à sa propre création. L'âme grandit par la grâce de Dieu et je peux apercevoir cette grâce à l’œuvre à partir des reflets et mouvements grandissants de l'âme dans l'ego. Cependant, à l'évidence, je ne cocrée pas consciemment en plénitude cet univers matériel et biologique en évolution : j'ignore de nombreux plans du processus autocréateur à commencer par l'autocréation matérielle. Mais du point de vue de mon expérience de Fils adoptif de Dieu encore ignorant du processus divin autocréateur, je peux affirmer que la divinisation n'est pas seulement un objet de foi et d'espérance plus ou moins lointaine : elle est à l'œuvre que nous le voulions ou non, l'Amour de Dieu, cette surabondance extraordinaire de joie créatrice augmente notre participation à son processus autocréateur. JE SERAI un jour le Fils de Dieu partageant complétement l'essence autocréatrice du Père. Ce ne sera plus moi qui vivra en Dieu mais le Christ, Le principe divin d'individualisation qui vivra en moi. Et dès lors une vie divine sans discontinuité pourrait perdurer dans la matière : une forme de résurrection serait alors l'un des fruits rendu possible par l'apocalypse (ce terme en grec désigne la révélation ultime du divin et non la destruction du monde) dans la matière.
D'un certain point de vue, je suis chrétien encore et d'un autre je ne suis pas ou plus chrétien. Certes je marche à la suite de Jésus-Christ qui lui aussi se moquait de toutes les orthodoxies et hétérodoxies. De grands théologiens comme Bonhoeffer ou Barth, inspirés par Kierkegaard, n'ont-ils pas opposé foi et religion ? Mais je réinterprète tellement le vocabulaire qui me vient des Évangiles à la lumière de mon expérience spirituelle personnelle, de celle de Sri Aurobindo et d'expériences mystiques d'autres horizons religieux qu'on me situera en lisière du christianisme ayant encore quelques pas à faire pour vraiment me dire du Christ. Mais si on faisait de moi un chrétien, on ferait de moi une autorité religieuse, ce serait pire encore. Donc je ne suis pas chrétien et refuse de l'être mêmes si mes pas s'attachent beaucoup à ceux de Jésus-Christ et à certains de ceux hommes et femmes qui ont marché à sa suite.

Quoi qu'il en soit, "il y a plusieurs demeures dans la maison du Père" et je puis dire à l'adresse de ceux qui se limitent à saint Augustin ou à Maître Eckhart ou à untel ou untel, je suis du Christ, le FILS unique de Dieu, archétype d'individualisation des Fils de Dieu dont la conscience et la chair de l'homme est une individualisation de transition vers le fils de l'homme, cet après l'homme. Peut-on concevoir cet après l'homme comme l'être supramentalisant la chair, lui permettant une vie sans mort survenant au fil de cette divinisation de la matière ? J'assume ceci comme une croyance. Toutefois contrairement à une foi aveugle en un jugement dernier et une résurrection, elle est fondée en ce qui me concerne sur de multiples indices issus d'expériences spirituelles, même si pour la plupart elles ne sont restées que des ouvertures momentanées.

J'ai donc une foi mais sans religion : certains dont je me reconnais n'ont-ils pas commencé à s'individualiser au-delà des frontières communautaristes religieuses même les moins exclusivistes (on pourra lire en cliquant ici une tentative de développer ce point de vue)...


OUVERTURE

Satprem dans Sri Aurobindo ou L'aventure de la conscience me confirme dans le sens de ma propre aventure spirituelle lorsqu'il écrit p.218-220 :

"Une fois que cette étendue là-haut sera devenue concrète, vivante, comme une plage de lumière au-dessus, le chercheur sentira le besoin d'entrer en communication directe, et de jaillir au large, car il sentira aussi, avec une acuité croissante, que la vie du dessous) le mental du dessous, sont étroits, mensongers, une sorte de caricature; il aura l'impression de se cogner partout, de n'être nulle part chez lui, et que tout est faux, grinçant, les mots, les idées, les sentiments; que ce n'est pas ça, jamais ça - c'est toujours à côté, toujours à peu près, toujours en dessous. Parfois, dans le sommeil, comme un signe avant-coureur, nous serons peut-être pris dans une grande lumière éblouissante, si éblouissante qu'instinctivement on se voile les yeux - le soleil est sombre dans ces cas-là, constate la Mère. Alors il faudra faire grandir, grandir cette Force dedans, cette Conscience-Force qui tâtonne vers le haut, la pousser par notre besoin d'autre chose, d'une vie plus vraie, d'une connaissance plus vraie, d'une relation plus vraie avec le monde et les êtres - notre plus grand - progrès est un besoin qui s'approfondit; refuser toutes les constructions mentales qui à chaque instant essayent d'accaparer le fil lumineux; se garder en état d'ouverture, être trop grand pour les idées. Parce que ce n'est pas d'idées dont nous avons besoin, mais d'espace. Non seulement il faut briser le piège du mental et des sens, mais fuir il faut briser le piège du penseur, le piège du théologien et du fondateur d'Eglise, les filets de la Parole et l'esclavage de l'Idée. Tout cela est en nous, prêt à emmurer l'Esprit dans les formes; mais nous devons aller toujours au-delà, toujours renoncer au moindre pour le plus grand, au fini pour l'Infini ; nous devons être prêts à avancer d'illumination en illumination, d'expérience en expérience, d'état d'âme en état d'âme... et n'être attachés à rien, pas même aux vérités auxquelles nous tenons le plus solidement, car elles sont des formes seulement et des expressions de l'Ineffable, et l'Ineffable refuse de se limiter à aucune forme, aucune expression ; toujours, nous devons rester ouverts à la Parole d'en haut qui ne s'enferme pas dans son propre sens et à la lumière de la Pensée qui porte en soi ses propres contraire (Sri Aurobindo, La synthèse du yoga). Puis un jour, à force de besoin, à force d'être comme une masse comprimée, les portes s'ouvriront : La conscience s'élève, dit la Mère, elle brise cette carapace dure, là, au sommet du crâne, et on émerge dans la lumière.


Une blanche tranquillité ardente au-dessus.(Sri Aurobindo, Savitri)

Cette expérience est le point de départ du yoga de Sri Aurobindo. C'est l'émergence dans le Supraconscient, le passage d'un passé qui nous ligote à un futur qui voit. Au lieu d'être en dessous, toujours sous un poids, on est au-dessus et on respire : La conscience n'est plus enfermée dans le corps ou limitée par lui ; elle sent qu'elle est non seulement au-dessus du corps, mais étendue dans l'espace ; le corps est en dessous de cette haute station et enveloppé dans la conscience élargie.. il devient seulement une circonstance dans la largeur de l'être et sa partie instrumentale... Quand cette haute station est définitivement établie, on ne redescend plus vraiment, sauf avec une fraction de la conscience qui peut venir travailler dans le corps ou aux niveaux inférieurs tandis que l'être stationné en permanence au-dessus dirige toute l'expérience et tout le travail. (Sri Aurobindo, Lettres sur le yoga II)