mardi 17 juillet 2007

LE FAUX MOI. Episode 1.

Lorsque je me représentais visuellement me regardant dans un miroir, je faisais ce dessin :



La plupart des gens si on leur demande de se représenter tel qu'ils se voient en face d'un miroir font ce dessin. Certains raffinent leur dessin et en font un qui fait penser à ce tableau de Norman Rockwell :






Cependant réfléchissons un peu : cette représentation picturale de Norman Rockwell le montre sur le tableau en train de se peindre lui-même, mais n'est-ce pas Norman Rocwell qui se peint ici vu de dos ?
Si on voulait vraiment se dessiner en train de se dessiner ne faudrait-il pas plutôt le faire comme François Matton ?


Ainsi face au miroir si on veut se dessiner d'après ce qu'on voit vraiment on devrait faire ce dessin inspiré de Douglas Harding :


Face à notre image sur le miroir ou face au dessin où nous essayons de nous représenter en train de nous représenter nous n'avons pas de visage du point de vue visuel. Bien sûr nous pouvons le toucher : notre visage existe en face du miroir mais il est comme transparent.

Explorons cette transparence palpable de notre visage...

Nous pouvons sentir avec les doigts nos deux yeux (beuah ! Toucher les yeux avec les doigts !) ; pour ne pas les toucher directement on baisse à demi les paupières et on sent à travers deux globes oculaires tout en continuant à voir. Cette expérience nous fait sentir que nous avons deux yeux de chair mais qu'un seul regard. Le processus charnel de visualisation qui met en jeu deux yeux ne nous est pas conscient directement. Evidemment si nous fermons un oeil de chair notre regard sera modifié. Le dessin ci-dessous de Ersnt Mach de 1871 en donne une idée :

Si nous baissons la paupière de notre oeil droit, nous verrons donc un bout de notre nez à droite du champ visuel. La transparence de notre visage diminue. Lorsqu'on louche ou qu'on tourne les yeux de chairs à droite ou à gauche, notre nez est donc à la fois transparent et visible !

Mais ce n'est pas le plus étonnant : le dessous de notre sourcil peut paraître aussi grand que tout l'endroit que nous regardons. Notre sourcil visible est aussi vaste que toute la largeur de notre espace visible. L'exercice de Qi Qong taoïste où il nous est demandé d'élargir l'espace de nos sourcils devient à portée de la main. Car ce que nous sentons par le toucher et ce que nous voyons appartiennent au même champ de conscience. Il suffit donc d'abolir nos jugements mentaux usuels et de constater que notre vrai visage vécu peut être envisagé comme étant aussi vaste que tout l'espace, que tout le champ de la conscience pour élargir l'espace entre nos sourcils.


La relativité de la mesure devient évidente à partir de l'exploration de la tranparence de notre visage. Et si nous fermons les yeux, nous sommes dans l'espace du toucher avant tout mais il continue à être lié à l'espace visible. C'est ainsi d'ailleurs que les aveugles peuvent se représenter par le toucher des formes géométriques. Ces deux espaces dans notre conscience sont en constantes superpositions de leurs données respectives : ils ne font qu'un. Les yeux fermés quelle mesure donner à notre corps ? Nous sommes habitués à mesurer notre corps à partir des objets dans le monde, nous estimons que la taille de l'univers est infini et donc nous nous représentons finis. Il est vrai que du point de vue du toucher notre force paraît fini par rapport à un rocher. Un objet qu'on peut prendre dans la main est presque toujours un objet que nous pouvons avoir le force physique de déplacer. Cependant si nous fermons les yeux et que nous oublions ces faits, quelle échelle a notre corps ? Et même les yeux ouverts contemplant l'univers nous sommes-nous pas aussi vaste que lui puisque le regard de notre visage transparent, notre espace de conscience visible l'embrasse ?


Notre dessin de nous même face au miroir met en jeu la représentation de nous même. Le vrai dessin de nous-même tel que nous nous voyons au quotidien pointe le fait que notre champ de conscience et donc notre véritable regard est plus vaste que l'univers visible lui-même.




Mais notre représentation mentale de nous-même cherchant à se représenter en train de se représenter est prise dans un infini qui le dépasse comme le montre le dessin de François Matton :


Cette réalité visible de la représentation de nous-même nous représentant symbolise à merveille la façon que nous avons la plupart du temps de nous concevoir psychologiquement. Nous vivons dans une représentation mentale de nous-même, une image de nous-même qui est condamnée à être inachevée, qui est condamnée à ne jamais atteindre la perfection qu'elle s'imagine... Nous sommes condamnés à ne jamais coïncider de ce point de vue avec nous même. Toutefois si nous redécouvrons la vraie représentation de nous-même, la conscience visible symbolise alors un échappatoire à ce mouvement infini de la conscience mentale essayant de se représenter en train de se représenter. En effet plus généralement le champ de conscience que nous sommes n'est jamais affecté par ce constant effort de réajustement de l'image mentale de nous-même. Notre moi usuellement identifié à ce processus de narration de soi-même se narrant devient distinct de notre champ de conscience.


Ma personnalité est ressentie comme étant dans ma tête mais ma conscience qui lui permet d'exister est plus vaste que ma tête de peau et d'os :

La conscience peut être par sa qualité d'espace visible aussi vaste que l'univers.

Le physicien depuis les années 20 ne cesse de dire que tout l'univers est dans un grain de sable : est-ce que ceci a une valeur au niveau de l'échelle biologique et existentielle ?

Quoi qu'il en soit, le biologiste se contente de dire que lorsque je touche ma tête avec ma main, je ne touche pas ma vraie tête mais une représentation de ma tête car toutes mes sensations venues de l'extérieur sont analysées dans mon cerveau : lorsque je dis que ma conscience est dans ma tête, je ne dois pas confondre la tête représentée et la tête réelle à l'intérieur de laquelle le biologiste observe des processus de représentation.
Mais le biologiste lui-même devrait se demandait comment sa représentation scientifique du cerveau d'un autre qui reste une représentation intérieure à son esprit, reconstruite à partir de données sensivitives recueillies à l'aide de technologies, n'est pas condamnée à rester limitée.

Ma personnalité empêtrée dans la reconstruction incessante de représentations d'elle-même réduit ma conscience et mon visage à une boule de chair telle qu'elle se voit sur le miroir. Ma personnalité oublie alors qu'elle n'est qu'une tentative d'objectivation de la conscience subjective dont le visage transparent est aussi vaste que l'univers. Notre faux dessin de nous-même face au miroir met en jeu une erreur plus profonde qui est une erreur existentielle qui a des conséquences psychologiques négatives.

Plus largement notre activité mentale dont l'activité scientifique et technologique est le sommet aux effets le plus notables s'inscrit sur fond d'un fait ininterrogé. La technoscience en négligeant la dimension intérieure de la conscience élimine des interrogations essentielles lorsqu'on cherche à produire des connaissances indubitables (dont on ne peut pas douter). Cette intrication de la connaissance de l'objet au sein de la conscience du sujet n'a-telle pas des effets néfastes à l'heure où la biologie affirme faire de la conscience un objet matériel maîtrisable ?

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