mardi 24 juillet 2007

LE FAUX MOI. Episode 4.



Arnaud Desjardins écrit dans Approches de la méditation :

"Par rapport à l'émotion, vous pouvez considérer le sentiment comme l'ouverture du coeur. L'émotion, à l'inverse, représente toujours une rétractation du coeur, quand ce n'est pas une fermeture complète dans l'émotion négative que vous ressassez."

Il est curieux de distinguer le sentiment et l'émotion habituellement entendus comme synonyme.

Le sentiment peut être relié à ce que ressent le petit moi quand il se relie de plus en plus à tout l'espace de conscience sensible dans lequel il existe. De ce point de vue comme nous l'avons dans l'épisode précédent, il y a une acceptation de ce qui est et un renoncement à ce qui devrait être selon notre faux-moi. Dans l'antiquité la sagesse est presque toujours liée à un sentiment d'ataraxie. L'ataraxie désigne un sentiment de sérénité et de tranquillité quoi qu'il arrive.

Le sentiment peut aussi être selon les traditions spirituelles dévotionnelles beaucoup plus actif : le lien entre le petit moi et son champ de conscience divin suscite une flamme de passion pour le champ de conscience qui l'oeil de Dieu ou la présence de Dieu en toute chose. Mais cette flamme de passion du petit moi n'a pas alors d'attachement, elle est flamme de passion pour ce qui libère ce petit moi de la fausseté et des confusions du faux-moi où il sombre encore. Cette flamme passionnée en s'affinant s'avère la grâce même de l'essentiel qu'est la profondeur du champ de conscience à l'oeuvre dans la transformation de l'individu à son image.


L'émotion est le ressenti qui accompagne l'éloignement de ce qui nous lie à la profondeur et à la vastitude du champs de conscience. L'é-motion au sens étymologique est ce qui nous conduit hors de nous-même.

Quelle allure a le visage de celui qui est relié dans la tranquillité et la sérénité à son champ de conscience ?


Le visage devenant transparent, les représentations de soi-même fausse se retirent du visage avec leur somme de tensions discrètes qui plissent le visage.


Rainer Maria Rilke, dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, Frankfurt am Main, 1929 ; Paris, Seuil, 1966 décrit en quelque sorte l'enfer du point de vue inverse :

"Je songe par exemple que jamais encore je n'avais pris conscience du nombre de visages qu'il y a. Il y a beaucoup de gens, mais encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Voici des gens qui portent un visage pendant des années. Il s'use naturellement, se salit, éclate, se ride, s'élargit comme des gants qu'on a portés en voyage. Ce sont des gens simples, économes ; ils n'en changent pas, ils ne le font même pas nettoyer. Il leur suffit, disent-ils, et qui leur prouvera le contraire ? Sans doute, puisqu'ils ont plusieurs visages, peut-on se demander ce qu'ils font des autres. Ils les conservent. Leurs enfants les porteront. Il arrive aussi que leurs chiens les mettent. Pourquoi pas ? Un visage est un visage. D'autres gens changent de visage avec une rapidité inquiétante. Ils essaient l'un après l'autre, et les usent."


Au paroxysme d'une émotion négative comme la colère le faux-moi rétrécit le champ même du regard en plissant le visage.



Mais si "l'émotion n'est jamais justifiée", rien ne sert non plus de la refuser. Refuser ce qui est y compris sa propre émotion ne nous libère pas de l'émotion et ne nous ramène pas aux sentiments caractéristiques du champ de conscience.

On peut comparer le rapport qu'on a à une émotion au rapport qu'on a avec n'importe quel objet qui se présente à nous :
Vivant une émotion, il y a nous conduit par l'émotion suscitée par un refus plus ou moins conscient de ce qui est (ou au contraire par une préférence satisfaite) et tenté de la justifier et il y a nous extérieur à l'émotion la jugeant et la refusant, amplifiant ainsi le conflit intérieur.

En première personne il n'y a plus un rapport entre la représentation d'un sujet et un objet. La séparation entre l'objet et ce qui était pris pour un sujet au sens d'un auteur est donc dépassée.

Du point de vue du champ de conscience nous voici enfin un sujet authentique : le petit moi abandonné au champ de conscience par cette soumission consentie à sa véritable essence laisse l'objet être regardé lui aussi dans le champ de conscience. L'objet n'est plus l'objet du regard du faux-moi, il devient une manifestation du champ de conscience. Lié au champ de conscience nous sommes autant cet objet que notre petit moi.

La juste attitude face à l'émotion consisterait donc à la laisser être intérieurement dans le champ de conscience. Au lieu de vouloir la maîtriser en tant que sujet qui se prend faussement pour l'auteur de ce qu'il vit, nous laissons être et devenir.


Celui qui veut revenir vers sa profondeur diminue l'emprise de l'émotion :

1- il voit qu'elle l'éloigne de sa mise en présence à la profondeur de son champ de conscience, il ne veut donc plus la justifier;
2- il sait que son petit moi veut faussement encore être l'auteur alors qu'il n'est qu'un acteur au sein du champ de conscience, il s'efforce donc de ne plus dominer l'émotion en tant que petit moi, ce qui ne ferait qu'engendrer de nouvelles émotions;
3- du point de vue du champ de conscience, il se concentre sur l'émotion, il s'identifie intérieurement à elle sans l'exprimer extérieurement, il la laisse être dans le champ de conscience.

A partir de là, il comprend que l'émotion est comme une vague d'énergie qui parcourait son champ de conscience et qui agitait son petit moi.



Mais dès lors que le petit moi s'abandonne, se soumet et aspire à retrouver la profondeur individuelle, cosmique et transcendante de son champ de conscience, cette vague émotionnelle se dissout.

L'agitation se dissout alors dans la perspective du champ infini de conscience.


Toutefois la tristesse, la colère, etc. restent comme à la disposition de l'acteur mais au service du scénario du champ de conscience. Ce sont alors des expressions possibles de l'acteur mais ce ne sont plus des é-motions qui nous éloignent de notre profondeur.

Devant un bon acteur, il nous est impossible de distinguer expression et émotion mais là où pour le moi empêtré dans sa fausseté l'émotion traîne, l'acteur peut changer d'expression en un instant sans trace aucune de l'expression précédente.

C'est comme si il y avait un plan émotionnel toujours là dont les forces vitales tenteraient sans cesse de s'infiltrer en nous et qui au moindre refus mental trouverait une porte d'entrée pour diriger notre personne.

Lorsque le faux-moi s'amoindrit c'est-à-dire lorsque le petit moi grandit dans son humilité consciente, lorsqu'il se laisse transcender et transformer dans le champ de conscience, les émotions semblent de plus en plus s'avérer des phénomènes extérieurs qui manipulent les autres, qui cherchent à s'infiltrer et se heurtent comme à une citadelle intérieure paradoxalement constituée de paix, de calme et de joie.

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