Recherche philosophique et spirituelle inspirée par Sri Aurobindo, Mère, leurs disciples et Douglas Edison Harding avec la Vision sans tête, mais aussi par Ken Wilber, le mouvement intégral... Carnet philosophique...Spiritualité intégrale...
Autrefois si on me demandait de me représenter moi face à un autre, je dessinais ceci :
Mais ce dessin supposait un point de vue extérieur d'une troisième personne, ce n'était pas mon point de vue. Voici ce qu'est vraiment mon point de vue face à un autre :
J'entrevois mes pieds, je vois mes mains, le revers de ma casquette (si j'en porte une) et l'autre qui apparaît dans mon champ de vision. Je me rends compte que mon point de vue mental de ma rencontre avec l'autre comme face à face est en contradiction avec l'autre apparaissant dans le champ des perceptions devant une absence de face :
Voici donc mon portrait en première personne lorsque je ne me laisse pas égarer par mes représentations en troisième personne :
M'inspirant de Descartes, je peux distinguer donc deux types de choses dans mon esprit : la chose pensante et la chose étendue.
Puis-je avoir confiance en la pensée ? Ne m'a-t-elle pas convaincu que je rencontrai les autres en face à face occultant un point de vue en première personne où les données de la perception sont en totale contradiction avec elle ?
La chose pensante est certaine plus que la chose étendue. Je pourrai rêver la chose étendue, elle pourrait en quelque sorte être une projection de la chose pensante.
Mais ce doute à l'égard du monde, d'autrui et de mon corps qui sont des sensations apparaissant dans la chose pensante est-il fondé ?
Je vais considérer une situation où quelqu'un par mégarde m'a blessé d'une flèche dans la cuisse. Peu importe semble-t-il que je me représente la situation en troisième personne ou en première personne, n'ai-je pas mal ? N'est-ce pas moi qui pense avoir mal qui ai mal ?
Regardons ceci de plus près. La pensée "j'ai mal" pointe la douleur associée à la sensation étendue de ce que je nomme ma cuisse. Mais à vrai dire la pensée "j'ai mal" a-t-elle mal ? La pensée "moi" s'indique elle-même dans le tissu de la chose pensante tout en signifiant une sensation de douleur dans la cuisse et il semble que ce mécanisme de significations m'amène à être convaincu que "j'ai mal" est vrai. A vrai dire, qui suscite le contenu de pensées "moi" et "j'ai mal" qui s'ensuit ? Qu'est-ce qui suscite la chose pensante où l'activité d'une pensée moi pensant d'autres pensées prend place ? Est-ce que le mouvement de la pensée "j'ai mal", qui s'auto-signifie pour affirmer de façon convaincante "j'ai mal est vrai", ne finit pas par occulter ce qui permet de susciter la chose pensante ?
Imaginons que nous évitions l'auto-signification de la pensée qui au fond réduit notre expérience de la conscience à la pensée moi. Imaginons qu'effectivement nous prenions conscience que la pensée "moi, j'ai mal !" ne puisse pas avoir mal : alors la pensée "cette douleur est insupportable pour moi" serait toujours vue comme une bulle d'hallucination qu'on ferait éclater d'un acte de conscience. Comment le moi pensant pourrait-il subir une douleur insupportable puisqu'en soi le moi pensant n'est pas de la même substance que la sensation de douleur ? Penser d'ailleurs que la douleur m'est insupportable n'est-ce pas admettre qu'il demeure un espace où l'intensité de la douleur aussi puissante qu'elle soit n'abroge pas l'espace pour le commentaire et l'interprétation ? La chose pensante n'est sans doute pas du même ordre que la chose étendue. Mais l'une colle à l'autre à O cm au sens littéral et par le jeu d'auto-signification se mêlant à celui de la signification nous pensons sentir au coeur même de la pensée. Nous nous identifions par la pensée aux sensations du corps sans voir que nous les interprétons sur un autre plan. Mais il reste toujours la question de savoir d'où émerge la chose pensante et la chose étendue : Nous pourrions peut-être avoir une meilleure idée de ce qui suscite chose pensante et chose étendue en considérant l'idée d'infini : Lorsque je pense à la chose la plus grande que je puisse penser j'ai l'expérience d'un débord de la chose pensante, j'entrevois par l'idée d'infini que la chose pensante qui comprend mon moi pensant et le tableau où s'écrivent mes pensées est un tableau fini. Mais ce n'est plus un moi pensant qui voit, c'est moi percevant/suscitant moi pensant et la chose pensante où moi pensant pense s'activer.
En ce sens Stephen Jourdain écrit en préface à L'infini au fondde nous de Roger Quesnoy :
"Par l'imagination, découvrez au laser un petit rond au centre de votre esprit. Faites sauter la pastille du moi coutumier. Puis, pensez à l'infini. L'infini. Pas facile. A un moment un choc diaphane, une fugitive dilatation de l'âme vous avertira que votre intelligence a été émue, qu'elle a vu. Avant qu'elle ne se fane, insérez la vision dans le vide central.
Vous voilà serti d'infini. Aucune incompatibilité de principe avec la vie de tous les jours. Simplement une situation inédite assez hallucinante."
Si on suit Stephen Jourdain en partant de la vision sans tête de Douglas Harding, n'arrive-t-on pas à ce genre d'état décrit dans le dessin suivant ? Autrement vu en distinguant le plan de la pensée et le plan des sensations, le schéma suivant ne rendrait-il pas compte d'un surgissement de la pensée d'une part et de la sensation d'autre part d'un seul et unique acte pur de conscience les englobant :
Je suis l'acte pur conscient où le monde de la chose étendue se voit renouveler tout de suite maintenant. Sans tête, pur espace, pure présence où émerge maintenant le plan des sensations qu'aucune pensée ne peut plus arranger pour qu'un moi pensant prétende à l'ultime réalité.
Tout d'un même maintenant, "Je suis" acte pur conscient qui suscite la chose pensante, le moi pensant et ses pensées sur le tissu de la chose pensante. Conscient de ce que je suis, je ne suis pas cette pensée de moi qui sourd de moi, je sabre toute esquisse d'auto-signification qui surgirait dans la pensée afin que toujours plus profondément elle demeure mon symbole et s'enchante du sens reçu dans la conscience omnidirectionnelle que je suis.
Et lorsque je sabre la pensée qui s'évertue à sabrer les autres tout en clamant son innocence, c'est depuis l'acte pur de conscience d'où sourd chose pensante et pensée. N'y aurait-il pas des réalités préverbales qui mettraient en place la pensée ? Le Voir de plus en plus libéré des pensées et donc un peu plus raffiné (peut-être car il est ni plus ni moins le même et unique Voir sans tête), les paroles qui s'énoncent font écho à des tâches de chose pensante sur un tissu vitreux. Et puis souvent il ne s'agit pas seulement de ces tâches en deux dimensions sur le tissu discret de la chose pensante qui permette à la parole de ne pas perdre son fil, il y a aussi comme des ébullitions colorées (et sonore ?).
On en rencontre des équivalents un peu partout dans le tissu de la conscience, ils sont là ces bulles, ces serpentins, ces spectres, ces réverbérations qui mettent en place telle atmosphère, telle saveur, telle idée.
Qu'est-ce que c'est que cela ? Sabrons la question, sabrons la pensée qui prétend la sabrer en y apposant le silence transparent du Voyant sans tête. "Je suis" est alors parfois la pensée verbale qu'émet une lunule de pensée déposée par un choeur d'anges émergeant du Voyant sans tête physique et mentale. Le Voyant sans tête reste hébété de savoir : il sait se sachant déjà tout cela et au-delà de tout cela à même cela sans toujours savoir très bien tout ce qu'il sait. Un voile d'inconnaissance tombe et le voici tout plein d'anges et de fées. D'autres voiles tombent et c'est plus hallucinant encore, une petite fille inconnue court vers Ici avec un dessin, des ailes d'avion sont des ailes d'oiseau et un store blanc sur un immeuble noir scande les Regulae ad directionem ingenii (Les Règles pour la direction de l'esprit de Descartes). Les voiles reviennent : la créature proteste et regrette les visions passées mais cela revient à mieux trahir le Voyant lumineux qui la fait être.
N'est-ce pas cependant le beau risque encouru de confier à la subjectivité, moi, la créature le soin d'exprimer par le cri d'un "JE" irréel la vraie Vie intérieure, celle du seul Voyant, l'impensable plus moi que moi-même ?
La clef pour entre dans la dimension spirituelle...
Dans les situations où la vie est mise en jeu, ce basculement de la conscience du temporel à la présence se produit naturellement. la personnalité qui a un passé et un futur, s'efface temporairement pour être remplacée par une intense et consciente présence, à la fois très calme et très alerte. Les gestes posés pour répondre à ces situations naissent de cet état de conscience.
la raison pour laquelle certaines personnes aiment prendre part à des activités dangereuses, comme l'alpinisme, la course automobile et autres, c'est que cela les oblige à être dans l'instant présent, même si elles ne sont pas conscientes de ce fait. Ces activités les amènent dans cet état intensément vivant qui est libéré du temps, des problèmes, de la pensée et du fardeau de la personnalité. Oublier ne serait-ce qu'une seconde le moment présent peut se traduire par la mort. Malheureusement, ces gens viennent à dépendre d'une activité particulière pour retrouver cet état .
[...]
[Mais il n'est pas nécessaire de mettre sa vie en jeu pour connaître cet état de conscience]
Les maîtres spirituels de toutes les traditions font de l'instant présent la clé d'accès à la dimension spirituelle, et ce, depuis toujours.
[...]
L'essence même de la philosophie zen consiste à avancer sur la lame de rasoir qu'est le présent, à être si totalement et complétement présent qu'aucune souffrance, rien qui ne soit pas vous en essence, ne puisse survivre en vous. Le temps étant ainsi absent, tous vos problèmes se dissolvent. La souffrance a besoin du temps : elle ne peut survivre dans le présent.
Le grand maître zen Rinzai avait souvent l'habitude de lever le doigt et de poser lentement la question suivante à ses élèves pour les obliger à se détourner de l'attention qu'ils accordaient au temps : "En ce moment que manque-t-il ?"
C'est une question puissante, qui exige une réponse ne provenant pas du mental. Elle est conçue pour ramener votre attention profondément dans le présent.
[...]
Comment se défaire du temps psychologique... Apprenez à utiliser le temps dans les aspects pratiques de votre vie - on pourrait appeler cela "le temps-horloge"-, mais revenez immédiatement à la conscience du moment présent quand les choses ont été réglées. De cette façon, il n'y aura aucune accumulation de "temps-psychologique", qui est l'identification au passé et la perpétuelle projection compulsive dans l'avenir.
Le "temps-horloge" [ce peut être : ] la prise de rendez-vous, la planification d'un voyage, [...] tirer les leçons du passé afin de ne pas répéter sans arrêt les mêmes erreurs. Se donner des objectifs, et les poursuivre. [etc...]
Mais même là, dans le cadre des choses pratiques, où nous sommes obligés de nous référer au passé et au futur, le moment présent reste le facteur essentiel. Toute leçon tirée du passé devient pertinente et est appliquée dans le "maintenant". Toute planification ou tout effort pour atteindre un objectif particulier s'effectue dans le "maintenant". Même si la personne illuminée maintient toujours son attention dans le présent, celle-ci est tout de même consciente du temps à la périphérie. Autrement dit, elle continue à se servir du "temps horloge" mais est libérée du "temps psychologique".
Quand vous vous exercez à cela, soyez attentif à ne pas transformer involontairement le "temps-horloge" en "temps psychologique".
Par exemple, si vous avez commis une erreur dans le passé et en tirez une leçon maintenant, c'est que vous utilisez le "temps horloge". Par contre, si vous revenez mentalement dessus sans arrêt, si vous vous critiquez et éprouvez des remords ou de la culpabilité, c'est que vous êtes tombé dans le piège du "moi" et du "mon".
Vous assimilez cette erreur au sens que vous avez de votre identité et elle appartient alors "au temps psychologique" Ce dernier est toujours lié à un sens de l'identité faussé. L'incapacité à pardonner se traduit automatiquement par un lourd fardeau de "temps psychologique".
Si vous vous donnez un objectif et travailler pour l'atteindre, vous vous servez du "temps-horloge". Vous êtes conscient de la direction que vous voulez prendre, mais vous honorez le pas que vous faites dans le moment et lui accordez votre attention la plus totale.
Si vous devenez trop axé sur l'objectif parce que, par lui, vous recherchez peut-être le bonheur, la satisfaction et une certaine complétude, vous n'honorez plus le présent.
Celui-ci se réduit à un tremplin pour l'avenir sans aucune valeur intrinsèque.
Le "temps-horloge" se transforme alors en "temps psychologique". Votre périple n'est plus une aventure, mais seulement un besoin obsessionnel d'arriver quelque part, d'atteindre quelque chose, de réussir. Vous ne voyez ni ne sentez plus les fleurs sur le bord du chemin et vous n'êtes plus conscient de la beauté et du miracle de la vie qui sont révélés partout autour de vous quand vous êtes dans l'instant présent.
§
[Le temps est-il une illusion totale ?]
[...] Quand je dis cela, mon intention n'est pas d'énoncer un principe philosophique. Je vous remémore un simple fait, un fait si évident que vous avez peut-être de la difficulté à le saisir ou que vous le considérez peut-être comme vide de sens. Mais une fois que vous avez pleinement compris la portée de cette affirmation, celle-ci peut traverser, comme la lame d'un sabre, toutes les couches de complexité et de problématiques créées par le mental. Laissez-moi vous répéter ceci : le moment présent est tout ce que vous aurez jamais. Il n'y a jamais un instant dans votre vie qui n'est pas "ce moment". N'est-ce pas un fait ? "
Stephen Jourdain durant une conversation entre lui, Gilles Farcet et Denise Desjardins dans une réédition de L'irrévérence de l'éveil écrit :
"Steve : Il est toutes sortes d'angles d'attaque... Par exemple, la traque magique de l'image mentale « moi ». Quand nous nous reportons à notre moi le plus intime, au moi de notre esprit, nous sommes dans la conviction absolue d'avoir affaire à l'original. Eh bien, cette évidence ment ! C'est immanquablement avec le duplicata que nous commerçons ; avec l'image « moi ». Il fut un temps dans nos vies où cette image était, dans une sorte de subconscience centrale, correctement abordée : comme un symbole ouvrant l'accès à la signification « moi » ; et comme ici le sens et la chose se recouvrent, l'accès à « moi », à ce que nous sommes, était ouvert, et nous étions. Hélas, au tournant de l'enfance, l'image mentale symbolique « moi », à la suite de quelque erreur obscure et tragique, s'est trouvée désymbolisée : il n'est plus resté que la tache mentale. Et dès lors nous nous sommes réduits à la tache, nos âmes s'y sont purement ci simplement abîmées.
Parler de tragédie est un euphémisme. En effet, au final, de quoi s'agit-il ? Destruction du sens, destruction du signe. Destruction de l'Esprit, matérialisation de l'Esprit : on ne peut imaginer pire désastre, ni pire trahison.
Quasiment de la naissance au trépas, un petit objet mental décoloré, blafard, capte notre identité première !
Ceci est l'une des expressions de la Chute dont parlent les chrétiens, à cette différence qu'à mes yeux, l'événement n'a pas de valeur historique, mais uniquement instantanée: actuelle. C'est dans la pointe d'actualité pure de chacun des instants de nos vies, m-a-i-n-t-e-n-a-n-t, que la partie se gagne ou se perd.
Denise : La précision que vous venez d'apporter me semble capitale...
Steve : Il en est une autre, d'égale importance : le maintenant spirituel n'est pas le maintenant terrestre. Cela, personne n'en parle ! Oh, du « now » tous font grand cas ... Parfois, je me demande si cette référence si méritante ne s'apparente pas à quelque chose comme une mode ou un « must ». J'essaye de tempérer mon agacement par cette remarque : après tout, la superficialité ne serait-elle pas une modulation de l'exquise légèreté ? D'ailleurs, qui a décrété que le centre n'était pas à chercher du côté de la surface ? Vive Yves Saint Laurent ! Le « now », c'est adorable. Tu te souviens, Gilles, qu'à La Jolla, Californie, nous avons passé une mémorable soirée en compagnie d'Eckhart Tolle, un type très bien, un grand apôtre du now.
Gilles: Auteur du « Power of Now », best seller traduit en français sous le titre « Le Pouvoir du Moment présent »...
Steve : Voilà ! Un type très bien, donc, d'une laideur toute socratique, et qui avec une ingénuité émouvante a disjoncté face au décolleté de Marie-Claude devant lequel il est resté planté deux heures durant...
C'était très mignon.
Bref, voilà un homme pur, d'une grande finesse et d'une totale intégrité, et qui cependant n'a pas compris que le mot présent n'a pas la même signification sur terre que dans le sein de notre esprit ! L'expérience terrestre saine et sainte - l'Eden mythique - est certes issue d'un acte premier strictement s-p-i-r-i-t-u-e-l, est certes l'enfant de l'esprit pur, mais tirer argument de cette filiation pour confondre ces deux dimensions (ce qui signifierait implicitement qu'on a déjà nié la verticalité de Dieu-esprit, son absolue primauté) serait la marque d'une légèreté si inconcevable qu'elle ne pourrait être inspirée que par... éh oui, Satan.
Il est un maintenant spirituel, et il est un maintenant terrestre. La portée philosophique de cette discrimination, on s'en fiche. En revanche, prétendre pratiquer l'un ou l'autre de ces deux présents en se bouchant les yeux à leur spécificité absolue, c'est déjà s'être condamné à l'échec - comme l'on dit aujourd'hui, à aller droit dans le mur.
Denise : Qu'est-ce que vous appelez le maintenant spirituel ?
Steve : je vous en demande pardon à l'avance, Denise, je vais vous faire le coup du mythique propos liminaire ...
Oui ou non existe-t-il une part immatérielle de nous-mêmes ? Immatérielle, irréductible à tout phénomène spatial, à jamais étrangère à toute manifestation sensorielle ?
Oui ou non existe-t-il une chose telle que l'esprit ?
Oublions les colossales finesses, MES colossales finesses sur la nature romanesque, irréelle, de la vie temporelle de l'esprit (dite psychologique ou intellectuelle) : oui ou non cette part de nous-mêmes que chacun nomme « mon esprit » existe-t-elle ? Je foule aux pieds sans le moindre remords mes vues les plus précieuses, et à la question, réponds OUI.
Et dès lors, Denise, je puis vous répondre.
À n'en pas douter, chaque esprit éprouve le sentiment de se vivre dans un présent. Ce sentiment est l'expression d'une connaissance intuitive (immédiate, non réfléchie), antérieure à tous nos prétendus savoirs sur ce mystère pur qu'est le Temps. Hélas, s'agissant de ce présent propre à l'esprit, notre intuition se montre quelque peu flageolante, et le présent qu'elle révèle manque singulièrement et de densité et de concision ; on le dirait volontiers mou, avachi ou lâche ... Ce crayon là aurait grand besoin d'être taillé. Voeu pieux ? Oh, que non ! À tout moment, le sentiment coutumier de notre présent intérieur peut s'aiguiser au-delà de ce qui est concevable ! Perforer sans prévenir comme une pellicule de peau morte ce que nous estimions être le moyeu vivant de notre être ! Toute la spiritualité de l'esprit - et aussi bien, toute l'humanité de l'homme - se trouve condensée en cette pointe ultime d'un présent spirituel absolutisé. NOUS N'AVONS PAS D'AUTRE DEMEURE.
Mais l'adorable, le chérubinique Eckhart Tolle est-il au courant ?"
TENTATIVES D'ECLAIRCISSEMENT.
Si on comprend bien le propos d'Eckhart Tolle, il s'agit d'éliminer radicalement le temps psychologique. Le temps psychologique crée un passé et un futur au mépris d'un maintenant non mental perceptif. Si on se maintenait dans le maintenant, en refusant au mental de dire qu'avant c'était mieux ou qu'hier est difficile à supporter ou que demain j'espère ou que ça risque de durer encore trop longtemps, on connaîtrait une acceptation de ce qui est maintenant, on pourrait apprécier ce que la vie nous donne maintenant.
La distinction classique entre voir et penser semble animer Eckhart Tolle. Mais la critique de Stephen Jourdain est sans appel : le temps terrestre a un maintenant qui est confondu par Eckhart Tolle avec le maintenant spirituel.
Cette confusion se voit dans les propos d'Eckhart Tolle lorsqu'il prend l'exemple de l'alpiniste, du coureur automobile ou de toute autre activité qui exige une concentration sur le présent et interdit toute divagation mentale sur une ligne de temps psychologique. Car faire de ce modèle le modèle de son maintenant spirituel induit forcément la confusion énoncée par Stephen Jourdain.
Un individu concentré sur le maintenant terrestre n'a guère déchiré ce qui le sépare de l'acte pur du maintenant spirituel qui précisément liquide toute prétention à une quelconque vérité du concept qu'il s'agisse du concept d'acte ou de maintenant.
Celui qui est concentré sur le maintenant terrestre évite certes les divagations mentales mais si l'opercule mental s'est aminci en un "voir-penser", prendre ce modèle pour le maintenant spirituel demeure un "penser-voir".
Stephen Jourdain dans La bienheureuse solitude de l'âme écrit à ce sujet :
"Mais je ne peux pas "voir-penser" ou "penser-voir". Cela, ça n'existe pas - c'est une monstruosité.
Question : Nous n'avons jamais une vision directe de l'arbre ni d'aucune chose, nous ne savons que voir-penser !
Par contre penser-voir me laisse perplexe. Ca représente quoi ?
Steve : C'est plus subtil à déceler en soi, mais tout aussi grave que voir-penser. Dans ce dernier cas, on surimpose un voile de pensée sur la sensation pure. Dans l'autre, on surimpose un voile de sensation sur la pensé pure."
Eckhart Tolle nous invite à renoncer au temps psychologique ou plutôt à se tenir dans le maintenant qui le laisse tomber comme une illusion dès que sont constatés la souffrance sous la forme des remords, de la nostalgie, de la crainte, du manque, etc. ou les plaisirs illusoires associés à des faux espoirs, à l'excitation, etc. A partir de là, nous le voyons distinguer ce temps psychologique illusoire du temps des horloges. Ce temps là serait un temps sain.
Mais si on suit Stephen Jourdain, ce temps des horloges reste un temps mental, un voir-penser dont il faut percevoir l'irréalité pour véritablement s'approcher du voir d'un acte pur de conscience. Le Temps reste un concept même si il est implicite à toute activité conceptuelle. (Kant en fait une intuition a priori de la pensée consciente). Le maintenant spirituel qui veille d'une veille sans fin n'a rien de réflexif selon Jourdain. Un acte de conscience qui le soutient pour ne pas l'enfouir au coeur du jaillissement mental n'aurait donc rien de réflexif : il n'autorise aucun résidu de temps qu'il soit celui psychologique ou celui de soi disant horloges.
Si c'est une pensée qui me ramène à un maintenant en écartant les pensées anxyogènes ou plus amplement égo-centriques s'enveloppant de passé et de futur, en quoi suis-je libre du mental ? J'ai clarifié le mental, je me suis développé personnellement en tant que troisième personne mais je ne suis pas encore clairement en première personne. Reste une pensée de clarification qui recouvre le pur Voir. Ce que je suis en tant que personne demeure encore une petite présence sur le tableautin mental qui n'aperçoit pas ce qui la symbolise : la première personne source du Voir. Le secret du double fond fondamental de mon esprit n'a pas été découvert. La fouille reste incomplète. Il y a des jeux de significations qui augmentent considérablement l'impression de vitalité mais il n'y a pas un acte de conscience qui en révèle l'acte pur.
LA VISION EN PREMIERE PERSONNE SELON DOUGLAS HARDING ECHAPPE-T-ELLE A LA CRITIQUE DE STEPHEN JOURDAIN ?
M'ouvrant à partir de la vision en première personne proposée par Douglas Harding, il y a une lumière intérieure, celle de la transparence du champ d'apparition (la vacuité ?) bordée d'un voile d'inconnaissance et d'un presque rien de la conscience. Demeure dans cette transparence la présence subjective d'un petit moi. C'est juste une lunule de pensée mais qui peut à tout moment transformer le voir en voir-penser puis en penser-voir revendiqué comme un voir. L'intériorité de la vision en première personne se distingue de ma subjectivité mais le flou demeure encore sur ce qui relierait fondamentalement ma subjectivité à mon intériorité. Une part d'ombre demeure encore que précisément Stephen Jourdain dit éclairer.
La lumière intérieure, cette transparence est un acte pur en première personne qui suscite tout ce qui apparaît. Tous les actes à côté de cet acte unique en première personne sont des reconstitutions mentales entre une ou des intentions mentales subjectives et la représentation mental subjective d'un fil des actes en relation à cette ou ces intentions. Cet acte pur de la lumière intérieure en première personne est donc caractérisé en tant qu'acte pur par son im-médiateté radicale. Ce n'est pas une pensée de présent, c'est l'être-là hors du temps d'où surgit en rythme ce que la pensée trame en tant que temps.
En effet du côté de ce que pointe le doigt vers ce qui voit, y a-t-il une quelconque indication de temps ? Peut-on y distinguer un avant et un après ? Ce que pointe ce doigt met entre parenthèse la lunule de la pensée, le présent qu'il pointe ne s'inscrit plus du tout entre un passé et un futur. C'est un présent atemporel qui est pointé. Prenons maintenant en compte le double pointé à la fois vers le pur présent sans forme et donc éternel et ce qui y devient dans la forme. N'est-ce pas alors un rythme qui joint les formes du Devenir et de l'Être ? Ce rythme n'est-il pas comme un retour de l'acte pur d'Être sur lui-même ? Mais d'autre part, cet acte pur de la lumière intérieure en première personne n'est même pas sa propre cause puisqu'il n'est pas son propre effet. Donc il y a un mystère insaisissable du point de vue de la conscience mentale. Cet acte pur est le mystérieux et paradoxal moteur immobile de toute chose du point de vue de ce peut percevoir une conscience mentale... Il n'est donc pas affectée par les activités mentales tendant à vouloir imposer une quelconque idée impliquant toujours une intuition-idée a priori de temps. Les moyens habiles par lesquels cette première personne en sa lumière transparente s'aperçoit finissent dans le tableau et dans leur imprécision. Le doigt que je tourne vers cela qui voit au-delà de ce qui conçoit n'est pas vu ailleurs qu'au coeur même de ce qui voit. Le champ de la première personnel est omnidirectionnel ce qu'aucun doigt ne peut pointer... Par analogie tout concept échoue à en rendre compte ultimement : il ne pointera que des faits et non des choses car un fait n'est que l'affirmation d'une qualification conceptuelle évoquant une chose quitte à en trahir sa singularité à travers ses généralités inéluctables. Un concept ne peut pointer quelque chose à voir en dehors de lui que s'il avoue son irréalité.
En ce qui concerne le voir, la lumière transparente, qui donne à voir toute chose dans l'acte même de se voir im-médiatement, insuffle l'activité irréelle de la pensée. Mais dès lors il n'y a qu'elle qui puisse se voir en tant qu'essence du voir et la pensée qui se croit nécessaire pour en témoigner ne fait que la trahir.
Descartes dans ses recherches métaphysiques a usé de la démarche sceptique.
Il est important de noter la définition de la chose pensante pour Descartes : « Mais qu’est-ce donc que je suis ? Une chose qui pense. Qu’est-ce qu’une chose qui pense ? C’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. Certes ce n’est pas peu si toutes ces choses appartiennent à ma nature. Mais pourquoi n’y appartiendraient-elles pas ? », Méditations Métaphysiques, seconde méditation.
Ainsi pour Descartes, toute forme de conscience sous-tend une pensée.
Comment parvient-il dès lors au fameux "je pense donc je suis", le Cogito ?
Descartes commence par douter des moeurs. Il est très aisé de montrer la relativité des moeurs d'un peuple à l'autre.
Il en vient ensuite à douter des sensations. Doutant des sensations, il est aisé de douter du monde et d'autrui qui apparaît dans le monde. Le corps que nous croyons avoir ou être peut alors aussi être mis en doute.
Le rêve est une expérience qui synthétise bien ces différents doutes. Quand soit-disant je ne rêve pas qu'est-ce qui m'assure qu'il ne s'agit pas d'une autre forme de rêve ? N'y a-t-il pas des rêves dont nous croyons nous éveiller et qui sont encore un rêve ? Si tout ce qui apparaît dans l'esprit est un monde onirique, y a-t-il de bonnes moeurs réelles ? Les sensations ne sont-elles pas des apparences oniriques ? Mon corps n'est-il pas illusoire ?
Descartes cependant ne pense pas que le soupçon d'un monde onirique puisse ébranler les réalités logiques et mathématiques. Il y a une évidence de 1+1=2 quelle que soit le rêve.
Il construit alors l'hypothèse d'un malin génie ou d'un Dieu trompeur.
Ce Dieu trompeur peut créer de la certitude pour la cogitation de mon ego alors que cette certitude n'est pas vraie. Il place dans mon cogitatum (ce que je cogite, ce que je pense) une idée claire et distincte dont il semble impossible de nier la certitude.
Considérons en quelque sorte une bulle de pensée :
Considérons que toute idée, toute imagination, toute émotion et toute sensation soit mise en doute, il n'en reste pas moins que le doute demeure une idée que pense "la chose qui pense".
Comme le schéma suivant nous permet de le voir : je suis moi qui pense douter de tout grâce à l'hypothèse du malin génie...
Descartes écrit :
"Je me suis persuadé qu'il n'y avait rien du tout dans le monde, qu'il n'y avait aucun ciel, aucune terre, aucun esprit, ni aucun corps ; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n'étais point? Non certes, j'étais sans doute, si je me suis persuadé ou seulement si j'ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n'y a donc point de doute que je suis s'il me trompe ; et qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j'existe est nécessairement vraie toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit."
Ainsi cet ego cogito de Descartes n'est pas à confondre tel quel avec une personnalité identifié à un corps. L'ego cogito est plutôt notre volonté infinie. Descartes écrit :
"Si je considère la faculté de concevoir qui est en moi, je trouve qu'elle est d'une fort petite étendue, et grandement limitée, et tout ensemble je me représente l'idée d'une autre faculté beaucoup plus ample, et même infinie; et de cela seul que je puis me représenter son idée, je connais sans difficulté qu'elle appartient à la nature de Dieu. En même façon, si j'examine la mémoire, ou l'imagination, ou quelqu'autre puissance, je n'en trouve aucune qui ne soit en moi très petite et bornée, et qui en Dieu ne soit immense et infinie. Il n'y a que la seule volonté, que j'expérimente en moi être si grande, que je ne conçois point l'idée d'aucune autre plus ample et plus étendue : en sorte que c'est elle principalement qui me fait connaître que je porte l'image et la ressemblance de Dieu."
Le doute hyperbolique a montré contre les certitudes limitée de l'entendement que nous avons une volonté infinie. Douter de tout ce qui se trouve dans la pensée pensante n'est-ce pas douter d'un infini. Cet acte de doute infini est un acte de volonté infinie. La volonté et l'entedement ne sont pas de l'ordre de l'étendue mais ils peuvent l'embrasser. Tandis que notre entendement n'occupe que peu d'étendue, la volonté peut l'embrasser. Quand on dénombre notre attention volontaire peut ainsi embrasser plus de 6 segments tandis que notre entendement peut en saisir 5 ou 6 au plus. Ce passage relie aussi clairement le "je pense donc je suis" à l'existence de Dieu. C'est donc pour Descartes l'idée d'infini qui conduit à la certitude d'une expérience de Dieu. Considérons Descartes pensant l'infini :
Cette représentation présente visiblement quelque problème. La volonté infinie qui génère l'idée d'infini ne devrait-elle pas pour atteindre la notion d'infini la plus grande possible inclure la volonté infinie elle-même ?
Nous proposons donc d'interpréter à partir de là l'expérience de l'idée d'infinie que Descartes nous invite à effectuer pour éprouver la présence de Dieu. En formant une idée aussi grande qu'il est possible de penser nous arriverions à une telle expérience :
Ecoutons Descartes dans sa troisième méditation :
"Et toute la force de l'argument dont j'ai ici usé pour prouver l'existence de Dieu consiste en ce que je reconnais qu'il ne serait pas possible que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire que j'eusse en moi l'idée d'un Dieu, si Dieu n'existait véritablement ; ce même Dieu, dis-je, duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire qui possède toutes ces hautes perfections, dont notre esprit peut bien avoir quelque idée sans pourtant les comprendre toutes, qui n'est sujet à aucuns défauts, et qui n'a rien de toutes les choses qui marquent quelque imperfection. D'où il est assez évident qu'il ne peut être trompeur, puisque la lumière naturelle nous enseigne que la tromperie dépend nécessairement de quelque défaut.
Mais, auparavant que j'examine cela plus soigneusement, et que je passe à la considération des autres vérités que l' on en peut recueillir, il me semble très à propos de m'arrêter quelque temps à la contemplation de ce Dieu tout parfait, de peser tout à loisir ses merveilleux attributs, de considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable beauté de cette immense lumière, au moins autant que la force de mon esprit, qui en demeure en quelque sorte ébloui, me le pourra permettre. Car, comme la foi nous apprend que la souveraine félicité de l'autre vie ne consiste que dans cette contemplation de la Majesté divine, ainsi expérimenterons-nous dès maintenant, qu'une semblable méditation, quoique incomparablement moins parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement que nous soyons capables de ressentir en cette vie."
Au fond avec Descartes Dieu est la conscience divine au-delà de l'idée d'infini mais au-delà de toute conscience mentale. Descartes défend en effet l'idée que d'une part Dieu est au-delà de l'idée d'infini et de toutes les qualités qu'on lui donne et d'autre part que Dieu crée lui-même cette idée en nous à laquelle nous pouvons accéder.
DE L'EVIDENCE PENSABLE A L'EVIDENCE IMPENSABLE. DESCARTES REVISITE A LA LUMIERE DE DOUGLAS HARDING.
Notre schéma offre déjà en soi un commencement de réinterprétation de la pensée de Descartes.
Le détail essentiel qui change la lecture usuelle de Descartes consiste à dénoncer le sens de l'ego qu'on a habituellement de soi. Douglas Harding nous fait remarquer que les gens se conçoivent ainsi face à leur miroir :
Mais à bien y songer ce dessin est faux puisqu'il suppose que quelqu'un nous représente d'un point de vue extérieur à notre corps. Le corps auquel nous nous identifions est représenté de l'extérieur. Nous situons notre esprit à l'intérieur du crâne. On voit mal alors comment on pourrait douter que nous sommes ce corps et ces mains. Pourtant Descartes à la fin de sa première méditation écrit :
"Je supposerai donc qu'il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant qui a employé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le ciel, l'air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons, ne sont que des illusions et tromperies, dont il se sert pour surprendre ma crédulité. Je me considérerai moi-même comme n'ayant point de mains, point d'yeux, point de chair, point de sang, comme n'ayant aucuns sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n'est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d'aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement. C'est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne point recevoir en ma croyance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissant et rusé qu'il soit, il ne pourra jamais rien imposer."
Il faut sans aucun doute constater que la donnée de base face au miroir est celle-ci :
Ce point de vue est vraiment notre point de vue en première personne.
Stephen Jourdain dans Une promptitude céleste, p.23 écrit en ce sens :
"Marchant dans la rue, je surprends, venant à ma rencontre, mon image dans la glace latérale d'une devanture. C'est celle d'un Tiers, c'est aussi Moi. Pendant une fraction de seconde, j'ai l'impression de dire "je" à la troisième personne. Brusque bouffée de bonheur. - Pourquoi ?"
Celui qui veut douter de tout ce qui apparaît dans son esprit doit exercer ce point de vue en première personne incluant sa troisième personne, s'il ne veut rien manquer dans l'horizon de son doute. Tout qui apparaît que ce soient des pensées, des émotions, des sensations (dont celles qui concernent la vision) apparaît vraiment sans médiation intellectuelle que dans le champ d'apparition en première personne. Peut-il en être autrement d'ailleurs ? On peut dès lors douter d'une réalité en dehors des apparences autrement dit en terme philosophique d'une extériorité. Mais on ne peut pas douter d'une "réalité" inhérente au champ d'apparition lui-même où les apparences de quelque nature que ce soit apparaissent.
En première personne, nous ne sommes pas essentiellement une intellection, une chose qui pense ou une volonté infinie mais bien plutôt un champ infini de perception. Ce qui regarde n'est pas l'ego mais bien un rien de conscience condition de possibilité de toute manifestation d'une quelconque perception. La représentation qu'a l'ego de lui-même est soudain le seul petit espace d'étendue qu'occupe une telle pensée qui se pense toujours avec un objet. En première personne la distinction entre la créature et le créateur persiste comme chez Descartes mais en un autre sens. Chez Douglas Harding il y a en effet le petit et le grand. Mais à vrai dire si le grand est perçu comme condition de possibilité de toute perception, ne peut-on pas dire que "Je Suis" avant même d'être le petit quelconque que j'ai cru être ? Dans la lumière du grand quelque chose du petit subsiste certes mais Je suis ce grand avant d'être le personnage du petit.
Par ailleurs ce grand de quelle nature est-il ? N'est-il qu'une conscience infinie ?
Partant de ce que Douglas Harding nous donne à percevoir et non à pas seulement à penser, nous distinguons trois dimension à ce "Je Suis" du champ de perception. La première est ce presque rien, un Zéro de conscience qui est la condition de possibilité d'une quelconque apparition. La seconde englobe l'infini de ce champ d'apparition qui va bien au-delà de l'infini de l'univers et de notre volonté personnelle infinie qui peut douter des sensations, des émotions et des pensées. Enfin il y a la dimension d'unité sans second possible, la dimension de UN de ce champ puisque tout ce qui apparaît apparaîtra soit comme un élément de champ ou un niveau de profondeur de ce champ.
Dieu si cette notion peut avoir un sens n'est donc pas une entité séparée de ce que "Je Suis". S'il existe à cause de l'Unicité du champ d'apparition, il ne pourrait être qu'une profondeur de ce que "Je Suis".
Cependant toute notion de Dieu est-elle inadéquate ? N'y a-t-il pas un mystère qui demeure ? Du point de vue de notre intellection, les modalités d'apparition nous échappent certes totalement mais, du point de vue de notre aperception même, en tant que champ d'apparition, il y a comme une inconnaissance de l'autocréation de ce que "Je suis" au niveau de l'apparition de ce que "Je suis". On peut considérer ce mystère comme celui d'une transcendance au-delà de la transcendance au sein de laquelle se déploie l'univers dont nous sommes une partie. Au sein même du zéro du champ d'apparition, du presque rien de la conscience, on ne trouve pas seulement une pure vacuité, il y a comme des voiles d'inconnaissances qui imposent la reconnaissance d'un mystère de toute apparition et du champ d'apparition lui-même.
On pourrait retraduire tout ceci en un langage proche du langage chrétien mystique par exemple dans la perspective suivante :
La vision ou plus exactement la perception en première personne est évidente mais au-delà du pensable. Ce que Je Suis à lumière de Douglas Harding est donc une évidence impensable. Le Je Suis n'est pas selon nous à placer sur le même plan que "je pense" au sens de Descartes. Il y a un au-delà de la pensée qui se joue dans le "donc" d'un "je pense donc Je Suis" si on prend au sérieux cette approche postcartésienne. Il y a un passage de la représentation réflexive de l'ego à la prise de conscience du champ d'apparition que "Je Suis".
EN QUETE DE MOI, L'EVIDENCE PERDUE SELON STEPHEN JOURDAIN EN PARTANT DE LA VISION EN PREMIERE PERSONNE SELON DOUGLAS HARDING.
Stephen Jourdain dans cette ligne écrit dans L'irrévérence de l'éveil :
"je suis d’abord une créature, mais en même temps, une partie de moi-même est bel et bien Dieu…"
L'ego, la créature est comme l'enfant d'un principe d'individualisation agissant mystérieusement au coeur du champ d'apparition. Prendre conscience de plus en plus profondément de cela permet d'envisager que le mystère de l'apparition à travers un voile d'ignorance est lié à une tendance à l'individualisation au sein du champ d'apparition. Si une telle prise de conscience s'approfondissait au-delà de certains voiles d'inconnaissances qui nous séparent de notre profondeur ne pourrait-on pas prendre conscience de notre âme personnelle engendrée instant après instant par l'autocréation mystérieuse du champ d'apparition ? Dans L'irrévérence de l'éveil, on peut ainsi lire :
"MON NOM EST PERSONNE
[Gilles Farcet] - Une question plus pointue à présent : Tu parles parfois de "Gilléïté", de "Stevéïté", de cette valeur infinie et éternelle qui m'est propre et t'est propre. Quid de cela ? Une certaine compréhension des spiritualités orientales pourrait grossièrement se résumer ainsi : je suis sorti du Grand Tout et je me prends pour Gilles. Il s'agit de ne plus me prendre pour Gilles. Si j'y parviens, à ma mort, je retournerai me fondre dans le Grand Tout ...
[Steve stephen Jourdain :] Je saisis la perche que tu me tends. Tout ça, c'est de l'idéologie, de l'idéologie satanique ! Satan est ici à l'œuvre de la manière la plus redoutable puisqu'il se pare du nom de Dieu ! Soyons précis : il y a deux façons de frapper à la porte de "je suis". Si l'état de conscience habituel est une illusion, de deux choses l'une : ou bien c'est l'être personnel qui est illusoire, auquel cas parler d'un "moi ultime" est tout à fait impropre. Le mot "moi " ne saurait être employé à propos de quelque chose d'impersonnel. Si le moi est illusoire, il faut s'en débarrasser et atteindre on ne sait quoi, que l'on ne peut même pas qualifier de "Soi" ; ou bien c'est moi qui suis l'ultime réalité et qui me prends pour quelque chose que je ne suis pas. Il faudrait tout de même trancher le problème ! C'est bien sûr la deuxième hypothèse que je considère comme bonne. Il y a eu maldonne et le moi s'est pris pour quelque chose qu'il n'était pas. Moi, dans le sens le plus personnel du terme, est l'ultime réalité - mais il y a maldonne dans la mesure où ce moi ultime et personnel se prend pour quelque chose qu'il n'est pas. Il y a donc identification, falsification, sans que l'on puisse du tout en déduire que le moi n'est pas personnel ou que la personne n'est pas l'ultime fondement de toute chose. Par conséquent, quid de cette "Gilléïté" ou cette "Stevéïté" de l'être ? Aussi irrecevable que cela puisse paraître à la plupart des gens, ce moi personnel est l'infini, l'être absolu, l'ultime. Quiconque ne conçoit pas les choses ainsi ne peut espérer frapper à la porte de lui-même avec quelque chance de la voir s'ouvrir. Evidemment, il convient alors de préciser ce qu'est la vraie personne par rapport à la fausse, ce qu'est le vrai moi personnel par rapport aux faux moi personnels. Ne nous trompons pas... Mais dans ta "Gilléïté", tu es le commencement, la fin et le milieu de toutes choses. Ceci doit être rapproché de ce que nous avons dit à propos du triangle qui, s'étant élevé miraculeusement hors de ses trois côtés, s'étant donc entièrement détruit, naît au sein de sa pure absence. Toi, Gilles, tu es quelque chose de tellement indispensable, de tellement voulu... Faisons l'hypothèse d'un créateur: tu es tellement voulu par lui que même au sein de ta propre absence, une fois que tu as été totalement anéanti, que tout ce qui faisait ton identité de Gilles a été détruit, au sein de ta pure absence, tu continues à brûler. "
Mais comment s'approcher de cette essence de nous-même ? Nous avons fait déjà quelques pas utiles : nous savons comment percevoir au-delà des pensées l'infini de la conscience, sa vacuité et son unicité. Reste à creuser du côté de la petite tâche de pensée qui persiste à se dire soi individu face au monde, aux autres et même face à ce gouffre de la conscience dont elle tient pourtant son apparaître. Il nous faut voir ce qui peut trancher dans le vif de cette représentation de soi glissant toujours en 3ème personne, il nous faut voir si en un sens elle peut remonter le long du fil de son essence, de son apparition des profondeurs de la conscience où tout paraît.
Car c'est dans ce petit, cette représentation de soi en tant que petite personne que subsiste la capacité de chuter en dehors du regard en première personne. Ici il y a une rencontre entre Stephen Jourdain et Douglas Harding : la créature que nous sommes est une créature déchue car elle s'est développée dans une séparation plus ou moins sordide d'avec la profondeur qui pourtant soutient son essence.
Stephen Jourdain dans L'irrévérence de l'éveil écrit :
"Pour rendre compte de l'horreur de la situation, donc, il faut bien se référer à un événement intime, extraordinairement antérieur au sujet habituel connu de nous. Dans ces abysses de l'intériorité humaine, il se produit à chaque instant un événement dramatique comparable à ce que les chrétiens appellent la chute. On peut l'interpréter en termes moraux ou considérer qu'il s'agit simplement d'une erreur d'attention ; peu importe. Toujours est-il qu'il y a une erreur effroyable que chacun de nous ne cesse de commettre à la racine même de notre existence spirituelle. Dès l'instant où elle est commise, la merde est en place, l'état de conscience habituel est établi, le règne de Satan instauré. Quiconque s'est éveillé touche ce mécanisme. Nous sommes responsables de notre propre déchéance, du délabrement de notre être intérieur, de notre faculté d'intelligence et de notre sensibilité, de cette monstrueuse pauvreté de nos perceptions. Sans doute est-ce horrible, mais c'est aussi merveilleux puisqu'il demeure possible, en remontant à la source, de corriger le tir. Il y a là des concordances avec la conception chrétienne qui m'emmerdent profondément. Cela dit, cela se passe ainsi, tant pis pour mes préjugés, tant pis pour mon père, mon grand-père, ma grand-mère qui me disent: "Allons, Steve, qu'est-ce que tu as à déconner ? Voilà que tu deviens chrétien, mon pauvre petit... " Tant pis pour ces spectres, je les envoie se faire foutre car je suis bien obligé de dire ce qui est ! (...) "
Alors comment surmonter cette déchéance ?
Premièrement, la vision en première personne de Douglas Harding nous permet d'éviter la confusion dénoncée dans Une bienheureuse solitude par Stephen Jourdain entre intériorité et subjectivité. Avec la vision en première personne, tout est au dedans de nous. Ce n'est pas le dedans de quelque chose d'autre, comme le dedans d'un sac dans un grenier mais c'est tout dedans en première personne. La première personne se caractérise par une intériorité radicale en laquelle paraissent l'esprit, le monde, etc. et notre subjectivité.
Deuxièmement, la vision en première personne évite aussi l'hallucination de l'auto-observation. Dans le champ d'apparition en première personne, cette hallucination est très vite repérée :
On voit nettement alors une pensée de moi observateur et une pensée de moi quelconque dans un seul champ de perception. La subjectivité est liée aux pensées d'un moi mais notre intériorité qui forme le seul point de vue non hallucinatoire persiste malgré tout et dévoile la caractère hallucinatoire de l'auto-observation.
Troisièmement, nous situant en première personne nous pouvons considérer la question du temps.
Stephen Jourdain écrit dans L'irrévérence de l'éveil : "TRAVAUX PRATIQUES
[Gilles Farcet]- Si nous passions maintenant à un exercice pratique, comment t'y prendrais-tu avec moi ?
[Stephen Jourdain :] Je te poserais tout de suite une question : quelle réalité accordes-tu aux trois ou quatre derniers jours que nous avons passes ensemble ? Existent-ils ou non pour toi ? Te paraissent-ils réels ? Ont-ils le statut de réalité à part entière, te paraissent-ils exister de façon autonome indépendamment de ta conscience ? Constituent-ils pour toi un fait, ou peux-tu récuser leur réalité ? Est-ce dans le pouvoir de ta conscience de les remettre en son propre sein, d'y dissoudre cette espèce de béton que sont pour toi les quelques derniers jours de ta vie ? "
Celui qui regarde le tic tac de la trotteuse sur l'horloge est-il un être temporel ?
Quand la trotteuse là-bas pose son avancée, y a-t-il ici au-delà de la pensée du temps , de la fiction du temps un temps qui passe dans le champ d'apparition qu'est la conscience selon nous ?
Entre la première image et la seconde, quelque chose a-t-il changé du côté de ce qui regarde absolument c'est-à-dire en ce qui concerne le champ d'apparition ? La pensée a changé. La position de la trotteuse sur l'horloge a changé. Mais qu'en est-il du champ d'apparition proprement dit ? Son unicité s'est-elle dédoublée en un passé et un présent ? Sa vacuité a-t-elle pris des rides du temps ? Enfin l'idée de temps peut-elle envahir son infinité en acte et donc sa transcendance ? Non. Mais la pensée de temps qui relie et positionne des souvenirs sur une ligne temporelle semble vouloir au mépris de l'évidence perceptive nous imposer sa réalité...
Partant de ce constat Stephen Jourdain affirme :
"Maintenant, essayons de prendre la mesure de ce que tu ne peux pas faire, ce qui revient à prendre la mesure de l'hallucination. En effet, si tu ne peux te confronter à, la réalité des derniers jours qui se sont écoulés pour la récuser en tant que phénomène strictement subjectif tu ne peux non plus récuser le jour où tu as rencontré Anne-Marie, tout ce qui s'est passé avant... Ce que tu ne peux récuser, c'est ta vie ! Et si tel est le cas, tu ne peux récuser le passé en général : tu considères comme évident qu'avant ta naissance ou la mienne, la réalité était là, les événements historiques se sont enchaînés, il y a eu les diplodocus, Charlemagne, etc. Engageons-nous donc dans une direction plus scandaleuse encore : es-tu capable de mettre sur la sellette et de regarder dans les yeux Charlemagne, Jeanne d'Arc, la dernière guerre mondiale, De Gaulle, etc., et dire : Ceci est un pur effet de ma subjectivité, en réalité, je suis absolument seul. Donc, es-tu capable de récuser l'existence de tout le passé jusqu'au big bang et d'être quitte de ce putain de passé, quitte de l'histoire humaine ?
- Non. A ceci près que, si j'ai l'impression d'avoir bel et bien vécu ma propre existence, je n'ai jamais vu Charlemagne ou un diplodocus. On me dit qu'ils ont existé. Il y a un accord général et tacite sur leur réalité...
D'accord, mais ne sous-estimons pas la force de cet accord tacite : même si nous ne savons pas grand-chose de Charlemagne, si les manuels d'histoire ont pu nous induire en erreur, tu es néanmoins d'accord, non seulement pour dire qu'il y a eu autrefois quelque chose ou quelqu'un ressemblant à Charlemagne, mais tout simplement, de manière générale, qu'il y a eu.
- J'en conviens.
Tout ceci est un rêve ! A tout instant, tout ce que nous désignons à l'extérieur de notre conscience et qui nous apparaît si réel, doué d'une réalité autonome et extérieure à notre propre conscience, tout ce que nous apercevons à l'extérieur de nous-même par la fenêtre de notre pensée, tout cela est hallucinatoire. Ceci n'a pas un atome de réalité. C'est un phénomène purement imaginaire. Ce sont des effets subjectifs que ta conscience endormie constitue subrepticement en réalité autonome et séparée de toi. Voilà le propre de l'hallucination. Ressentir comme réel ton passé, le passé en général, ou l'avenir, ou Paris, ou le cosmos en tant que réalités séparées de toi, c'est être halluciné, comme le fou qui passe dans la rue en discutant avec un interlocuteur fantôme. Le type a perdu les pédales parce qu'il a constitué en réalité un effet purement subjectif et irréel. Tout ceci te donne la mesure de ce qui doit être éradiqué. Cela te donne aussi la mesure de l'immensité de ce qui doit être remis au sein de la conscience pour s'y dissoudre. Une fois cette conversion énorme opérée, il n'y a rien de mal à agiter une marionnette et à jouer. Mais il faut absolument percevoir que mon avenir, ma mort, moi-même en train de produire les pensées que je suis en train de produire, les diplodocus, Charlemagne, ne sont que marionnettes agitées par mon esprit, mais qu'en vertu d'une horrible maladie spirituelle qui s'est abattue sur moi voici un milliard d'années, c'est-à-dire maintenant immédiatement tout de suite, plus vite que moi, plus tôt que moi, mon âme ne sent plus ses propres doigts agiter la marionnette et la traite comme une réalité étrangère. Il te faut donc récuser l'irrécusable partout où il sévit, c'est-à-dire dans la totalité de ton champ de perception !
- (Sonné) Euh... D'accord.
La destruction à accomplir est phénoménale. On ne peut pas s'attaquer au rêve par fragments. Quand on se réveille le matin, le rêve disparaît en une seule fois. Il faut donc tout anéantir, crever tous les yeux de la pensée en découvrant en même temps que l'on n'a jamais vu par un autre œil que celui de la pensée. Voilà donc le travail que je te demanderais de faire et qu'il est impératif de mener à bien. Car ou ce travail est accompli et tu deviens ce que tu es, la vérité de toi-même, tu es au contact de cette valeur infinie, au sein de ce que l'on eût autrefois appelé Dieu ; ou bien tu ne procèdes pas à cette mise en question, à, cette destruction universelle, et tu es sous le règne de Satan. C'est aussi simple que cela."
A bien y regarder il nous faut distinguer la pensée du temps, cette reconstitution qui évoque des vécus sans les réactualiser et ce rayonnement secret des instants autour du noyau seul présent qu'une impression peut réveiller.
Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu, « Du côté de chez Swann », 1913 écrit dans un passage devenu célèbre :
"Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé ; les formes — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot — s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir."L'impression de la madeleine a fait revivre présentement un instant vécu du passé. Cet instant se tient donc bien que passé suivant la ligne irréelle du temps pensé comme hors du temps , dans l'éternité. Les instants antérieurs subsistent surement ainsi mais en tant que souvenir reconstitué et pointé le long d'une ligne de temps par une pensée ils n'ont aucune consistance, ce sont des hallucinations. On ne peut pas toucher ce que pointe une pensée dans le passé. Quand je pense maintenant à ma mère et à mon père qui ne sont pas dans cette pièce, je n'ai aucune image d'eux véritablement consistante. Il y a comme une tache dans l'esprit associée à la pensée de mon père et de ma mère, elle renvoie à cette pensée mais elle ne renvoie à aucune impression vécue de ma mère et de mon père. Seule une certaine qualité d'impression permet que je retrouve une image de mes parents. Pourtant qui vit dans la certitude d'une fiction en pensant à ses parents ? Si vraiment on reprend l'expérience alors on pourra se libérer de nos mauvais films à ce sujet et non pas en s'inventant une nouvelle façon de se raconter mais en sachant viscéralement qu'on se raconte.
Forts de ces données sur notre intériorité, notre fausse subjectivité qui prétend s'auto-observer en se positionnant à l'extérieur d'elle-même et maintenant libre de toute pensée d'un passé qui conditionnerait notre subjectivité présente comment voir présentement la fiction que nous sommes subjectivement se mettre en place pour ne plus retomber radicalement dans l'hallucination ?
Si nous voulons ramener la crêpe mentale qui recouvre le champ de perception à n'être qu'une apparition du champ d'apparition, il nous faut retrouver ce qui redonnera à la pensée sa juste place dans ce champ d'apparition sinon elle se perpétuera, elle se reformera dans son épaisseur hallucinatoire. Percevoir en première personne amenuise considérablement la crêpe en question comme nous le voyons en ce qui concerne le temps, l'auto-observation introspective ou la confusion de notre subjectivité et de notre intériorité. Mais cet amenuisement est-il de même nature que ce que nous évoque Stephen Jourdain quand il évoque son "éveil" pour le briser aussitôt comme une pensée satanique que nous non éveillés nous convoiterions ? Quelle est la nature de l'acte qui partant de notre subjectivité permet de la voir enfin jaillir de notre intériorité ?
Stephen Jourdain écrit dans Première personne, p. 54 :
" Pour qu'il y ait réellement acte, il faut que le sujet qui l'accomplit soit réel; et que le sujet fasse un avec l'acte. Dans l'immense majorité des cas, l'acte que nous faisons est le fait d'un sujet convenu, théorique, bien plus proche de l'idée que nous nous faisons du sujet que de celui-ci; par ailleurs, entre nous-même et notre acte, il n'y a pas coïncidence effusion, mais distance; dans ce cas-là, nous pouvons bien baptiser "acte", "verbe" les mouvement que nous induisons- il ne s'agit plus que de simulacres. Tout de même, il arrive, dans la vie la plus courante, que sujet et acte s'épousent: un homme enfonçant un clou peut se donner si totalement à son travail, faire à ce point corps avec lui, que cet humble geste s'élève à la hauteur vertigineuse de l'acte pur. en ce sens, tout geste humain, si modeste soit-il, s'il est accompli avec une concentration et un amour extrême, peut être une porte ouvrant sur l'éveil. »
Comment cet acte devient-il l'acte de conscience qui va rétablir la subjectivité dans son jaillissement conscient de l'intériorité ? Douglas Harding évoque une qualité d'impression renouvelée grâce à la vision en première personne. Stephen Jourdain au coeur de cet acte évoque l'oeuvre de qualités d'impression spécifiques qui précisément engendreraient comme des anges ou des fées tout ce que l'intériorité laisse paraître y compris notre propre subjectivité. Ici commence l'aventure de la conscience au-delà de la pensée... Là où la vraie philosophie se moque de la philosophie...