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mardi 23 juillet 2024

CE QUE NOUS APPREND LA PSYCHOSPIRITUALITE PLATONICIENNE



Schématisation de la vision psychospirituelle du Socrate de Platon

LA LIGNEE SPIRITUELLE SOCRATIQUE SE CARATERISE EN SON ORIGINE PAR UNE INDIVIDUATION DE LA SAGESSE 

Je me sens relié à la tradition philosophique occidentale et à la figure de Socrate.

J'admire ce maître dont les disciples ne sont pas des copies et n'ânonnent pas un enseignement qu'ils auraient reçu de lui. Dans l'histoire de la spiritualité, on voit peu d'équivalent sur ce point.



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Antisthène, un des disciples de Socrate, mettait un vieux manteau usé et troué pour lui ressembler en mieux. Il faisait de la modestie de train de vie de son maître un modèle ascétique à dépasser. Socrate lui asséna que par les trous de son manteau, on voyait sa vanité. 
Ce qui est alors manqué par Antisthène est l'authenticité de son âme : une âme n'est jamais en concurrence mimétique, ni en conformisme anticonformiste.
Aristippe de Cyrène, aux bains publiques, vola le manteau troué d'Antisthène pour le porter. Antisthène pouvait soit sortir nu, soit mettre les habits luxueux laissés là par Aristippe, cet autre disciple de Socrate qui plaçait les plaisirs vécus de façon détachée au-dessus de tout.On dit qu'Antisthène choisit la honte, pour lui, des vêtements luxueux. Dans la rue, Aristippe l'attendait habillé de ses hardes et l'apostropha, pointant la racine d'inauthenticité de sa honte.
Parmi ceux qui suivirent Antisthène, émergeront les cyniques qui valorisèrent la liberté nudiste, le renoncement libérateur aux normes sociales de la honte, quand le manteau n'était pas nécessaire. Emergeront aussi les stoïciens, ceux qui valorisèrent l'acceptation de ce qui est et le détachement au-delà du renoncement, c'est-à-dire une égalité intérieure face aux circonstances et conditions de vie changeantes, certains porteront le costume de l'exclave et d'autres celui de l'empereur. Antisthène lui-même n'aurait-il pas favoriser ces récits défavorables sur lui pour au final favoriser l'authenticité d'âme de ses élèves ?


Dans la tradition philosophique occidentale, quand elle a la fibre socratique, la sagesse n'est pas qu'une réalisation impersonnelle, la réalisation d'un état de conscience qui nierait toute dimension personnelle de l'absolu. L'amour de la sagesse, en Occident, passe par une transformation de la personne, éventuellement par la révélation d'un rayon d'âme émané du soleil Divin. L'âme dont parle ces sagesses socratiques n'est pas à confondre avec l'identité d'un ego, comme certaines pensées chrétiennes et postchrétiennes le font.


Entre ses disciples Platon, Antisthène, Aristippe, Xénophon, Euclide de Mégare et tant d'autres, il ne s'agit pas de condamner untel qui dévierait d'un enseignement originel de Socrate. Ce serait et cela a toujours été une trahison de l'esprit socratique. Socrate entendait aider les âmes à se rappeler les idées ou formes intelligibles concernant la sagesse qu'elles peuvent singulièrement contempler. D'ailleurs, on ne peut pas rencontrer Socrate qu'à travers le Socrate de Platon. En lisant Xénophon ou ce qu'en disent les cyniques, les stoïciens (issus d'Antisthène), les cyrénaïques (le courant d'Aristippe), etc., on aura une meilleure approche de sa maïeutique qui individue la pensée d'une âme autant qu'elle lui donne un accès à des réalités universelles.

Ne confondons pas les idées de Platon et ce qu'on nomme couramment idée. Aider une âme à réaliser une idée ou une forme intelligible revient ici à aider ainsi une âme à participer aux forces-valeurs du soleil du Bien, au rayonnement de la source de toute chose qui est le soubassement de l'harmonie cosmique. 

LA VOIE SPIRITUELLE SOCRATIQUE DE L'ÂME EST AUSSI UNE VOIE DEVOTIONNELLE

L'amour du Beau, du Vrai et du Bien, la soif de justice, dans la champ de la spiritualité, relève aussi de ce qu'on désigne comme voies spirituelles de la dévotion. La lecture intellectualiste des socratiques manquent souvent cette aspiration dévotionnelle au Beau, Bien, Vrai qui imprègne cette approche philosophique spirituelle. On voit Socrate de Platon faire des sacrifices et des prières, on voit des stoïciens contemplatifs, nous invitant à l'aspiration et à la gratitude dévotionnelle.
C'est cette dévotion qui permet, selon Socrate selon Platon, une sublimation de l'énergie des désirs appétits et de la sensibilité à la beauté :


LA VOIE SPIRITUELLE DE L'ÂME ET LA REMINISCENCE

Socrate ne transmet pas un savoir comme d'un liquide d'un récipient à un autre, il cherche à ce qu'on retrouve en soi les éléments de sagesse dont le souvenir peut être objet de réminiscence, rappel de forces-valeurs vivantes de la Vie, qu'une vie humaine mentale focalisée sur les biens matériels et sociaux peut aisément oublier. Le Bien, le Beau, le Vrai est donc plus que ce qu'on entend usuellement en français par une idée. Pour Platon, prendre conscience pleinement d'une idée revient à réaliser la source de ce qui est. Nous avons, dans nos vies humaines, perdu de vue l'absolu, la Vie sans mort, source de toute vie. Nous ne ressentons plus la dimension individuelle qui participe de la Vie sans mort, l'âme. 
Pour nous, l'âme est une croyance que nous avons ou nous n'avons pas. 
Parfois vaudrait mieux que nous soyons incroyants plutôt que d'avoir une croyance qui nous amène à prendre notre ego, notre identification à un ensemble de flux incohérents et impermanents mentaux, émotionnels et physiques, pour notre âme.
Kant, Fichte et Schelling peuvent nous ramener à Platon, quand ils pointent la phénoménalité de notre ego, dont les apparences sont temporelles et spatiales et, par là, notre incapacité mentale à en saisir sa chose en soi racine, une âme irréductible à notre sensibilité consciente temporelle et spatiale, faisant un extérieur et un intérieur de notre champ de perception.


Socrate, par son attitude, nous témoigne non pas  de ses seuls pressentiments justifiés rationnellement de l'âme, mais il nous laisse à penser qu'une réalisation de cette quatrième dimension nouménale (le plan des choses en soi) est possible en cette vie.


LA VOIE SPIRITUELLE DE L'ÂME SUPPOSE D'ÊTRE SA PROPRE AUTORITE ET PRECISE LE SENS D'UNE LIBERTE INTERIEURE INDIVIDUELLE


Ainsi à côté de cette démarche positive de réminiscence, il y a une démarche socratique visant à surmonter les illusions liées à nos croyances. Par exemple, il s'agit vraiment d'apprécier d'être réfuté plutôt que de trouver les moyens de se mettre en valeur en réfutant les autres (voir le Gorgias de Platon). Il s'agit vraiment d'être sa propre autorité plutôt que de répéter une tradition sans la questionner. Il s'agit d'avoir le sens de sa dignité intrinsèque.


Avec Socrate, la spiritualité intègre la question de l'âme à celle de la réalisation de l'absolu. Avec Socrate, la spiritualité ose dire qu'une injustice en est une. S'il n'y a personne au point de vue absolu, il n'y a pas d'injustice en dernier ressort et il n'y a personne qui puisse subir une injustice. Mais si nos personnes sont des masques à travers lesquels notre âme d'essence divine essaie de grandir, s'en prendre injustement à un jeu individuel de masques personnels, revient à entraver et à faire obstacle aux valeurs et aux vertus de l'âme. En ce sens, mieux vaut subir l'injustice que la commettre, car la commettre c'est d'abord faire obstacle à sa propre âme. Celui dont l'âme émerge ne peut plus être une victime, la souffrance de l'injustice commise restera en surface. Une injustice pour Socrate met toujours en jeu une ignorance de l'âme, celle de l'auteur de l'injustice, il ignore son âme et celle de l'autre, sa victime. Une personne sans connexion avec son âme n'est pas libre dans ses actes. La perte du libre-arbitre, le serf-arbitre (dans le vocabulaire chrétien), est toujours liée à une ignorance de l'âme et de son influence sur notre personne et ses personnalités. Augustin d'Hippone, le penseur chrétien du libre-arbitre de l'ego, un héritier de la pensée platonicienne, a perçu que l'arbitre pouvait être plus ou moins libre et qu'une grâce divine libératrice en était la condition d'exercice au niveau de l'ego, qu'il semble confondre un peu vite avec une âme, comprenant mal Plotin. 
Maître Eckhart, ce disciple lointain de Socrate et Jésus-Christ, rétablira un sens plus profond de l'âme comme forcément d'essence divine transpersonnelle en sa profondeur. L'essence du divin, la déité est individuante (le Fils de Dieu, l'âme au sens vrai qui n'est pas l'ego selon les platoniciens), elle est transcendante (le fond du Père, l'Un des platoniciens), elle est cosmicisante (l'Esprit saint, la Mère divine (l'Aphrodite céleste de Plotin)). Cette déité, ce fond de l'Un divin d'où l'Être surabonde, individualisation, cosmicisation et transcendance, est comme au-delà de l'Être, de son ek-sistance.
Si dans son sens profond, tout choix de notre arbitre en nous est le fruit de l'autodétermination de la Vie ou de l'âme par nature alignée sur les forces de conscience émanant de l'absolu, l'ego peut être considéré comme totalement déterminé par des forces dont il n'a pas conscience. Mais aussi, et tout à fait en même temps, si certaines de ces forces sont des influences par lesquelles l'âme et le Divin croissent dans la conscience de soi au niveau de la vie humaine de surface, l'ego peut être un masque de l'âme par lequel elle joue un choix libre et libérateur.
La tradition socratique a vu précisément que la liberté croissante du choix individuel signifiait l'aspiration croissante au Bien, au Vrai et au Beau.



LA REALISATION SPIRITUELLE SOCRATIQUE QUI N'EST PAS SANS ÂME IMPLIQUE UNE SOIF DE JUSTICE

Une réalisation impersonnelle de la dimension absolue de ce qui est, de l'Être des apparences, ce qui est en train d'apparaître, est certes une réalisation de la vérité. Plus précisément, une réalisation impersonnelle de l'Être des étants est une réalisation indéniable d'une dimension de la vérité. Mais elle reste une réalisation sans âme qui peut être complice de l'injustice. On peut toucher authentiquement la vérité sans être posséder individuellement par elle, sans qu'en nous, des aspects misérables d'un ego sans âme soient abolis.

En parlant de l'Être de l'étant, j'ai repris ici volontairement le vocabulaire d'un Martin Heidegger qui a adhéré au parti nazi et n'a jamais remis en cause son antisémitisme et son mépris du pluralisme démocratique. Mais ce vocabulaire a aussi des proximités avec un certain néo-advaita qui professe de dire Oui à ce qui est en disant Oui à ce que nous jugeons le mal. 

Dans cette logique, faudrait-il, au nom de l'acceptation de ce qui est, dire Oui à Auschwitz, l'événement incarnant la déshumanisation ? A cette question morale, Heidegger renvoie une question de salut par la pensée face à la fascination pour la pensée calculatrice générant l'indifférenciation de l'explosion atomique. Est-ce une réponse satisfaisante ?

Dans les traditions philosophiques occidentales qui mettent en valeur l'ataraxie, dire Oui à ce qui est, être calme, tranquille et serein en toute circonstance n'est pas vivre dans l'attentisme face à ce qui est injuste. Le sage stoïcien, qui se réclame aussi de Socrate et de la tradition antitraditionnelle socratique, sait que son ego est un acteur ; il tient son rôle en fonction de l'intelligence de l'univers qui, elle, se tient derrière le masque de l'ego. Le sage œuvre à un reflet de l'harmonie universelle de l'intelligence cosmique dans le microcosme humain. Le sage se tient alors au-delà de tout moralisme, mais il ne peut pas revendiquer comme sage un comportement immoral. Pour le sage stoïcien, qui se réfère à Socrate, le méchant n'est pas un sage, car son comportement montre à quel point, il est ignorant de cette correspondance entre microcosme et macrocosme, il est ignorant de l'intelligence cosmique. 

La conscience de l'Être de l'étant, la conscience de la vacuité des apparences, la conscience de l'abîme inconscient de l'Être n'est pas la conscience de l'intelligence qui meut harmonieusement l'univers. Un lointain disciple de Platon, Plotin, qui revendique aussi l'héritage spirituel stoïcien, évoque l'âme du monde en la liant à Aphrodite, la déesse Mère. Cette dimension maternelle de l'intelligence cosmique, dont émane le monde matériel, prend sens pleinement avec son enfant, Eros, le feu démonique, la substance qui relie et reconduit amoureusement toute âme au Divin Zeus, l'Un primordial.


Vaut-il mieux changer notre esprit que le monde quand l'injustice nous trouble ou vaut-il mieux, malgré le trouble de notre personne lutter contre l'injustice ? Socrate ne se permettrait pas, comme certains enseignants spirituels influencés de façon irréfléchie par certaines sagesses venues de l'Orient de trancher cette alternative et d'opter pour une des deux priorités comme valant universellement pour tous. Descartes disant qu'il vaut mieux changer soi plutôt que l'ordre du monde serait très mal compris, si on comprenait ce propos en oubliant son projet de devenir grâce aux sciences modernes comme maîtres et possesseurs de la nature.



L'AMOUR DU BEAU COMME PERFECTION ET LA DIMENSION EROTIQUE DE L'ÂME

Au sujet de cette transformation de soi et du monde, chez les platoniciens, il y a une singularité du développement ascensionnelle d'une âme en la lumière divine. Car, dans le courant socratique platonicien, le feu démonique d'une âme est une soif de justice, une soif de beauté, de perfection et de vérité autant qu'une joie, qu'une sérénité de par sa nature divine. Ce feu démonique, Eros, purifie en nous faisant ôter le superflu autant qu'il nous pousse à participer à sculpter la statue unique que nous serons au terme de ce Devenir qui nous ramène à l'Etre, à la source absolue.

Qui est Éros ? 
C’est un daimon, un génie (ni un ange, ni un démon). Il est le fils de Penia, Pauvreté (manque) et de Poros, Ressource (plénitude). Ainsi le désir du beau, Eros n'est ni manque ni pulsion.
Le désir lié à Éros se distingue donc de la simple pulsion de satisfaction sexuelle, d'appropriation et de reconnaissance relationnelle.
Eros est amour de la beauté, amour de la perfection. Le mot utilisé par Platon, kalon en grec, signifie tout autant beauté que perfection. Eros ne concerne pas la pulsion sexuelle même si dans un premier temps ces deux désirs peuvent sembler n’en former qu’un, ils se distinguent ensuite. 
Eros ne concerne pas un désir d'accumuler habiletés et informations, même si connaissance, habiletés et informations, dans un premier temps peuvent ne sembler qu'une. La connaissance vraie est passionnément désintéressée : elle est l'éclat de l'absolu, elle en est la manifestation sans pourquoi. 
Eros ne vise pas non plus à séduire le divin, à entretenir un commerce de bons procédés, il ne s'agit pas d'espérer que s'améliore notre relation avec le divin par la grâce du divin, mais il s'agit que nous nous soumettions à la purification de ce qui empêche notre unité avec lui, unité déjà préexistante au cœur de notre âme.


Pourquoi, par exmple, Alcibiade, le plus bel homme d’Athènes, ne parvient pas à découvrir cette beauté intérieure ?
Il veut posséder la beauté de Socrate en possédant charnellement son corps. Or la beauté de Socrate est intérieure, son corps charnel est laid pour la vue. Si Alcibiade veut vraiment posséder cette beauté qu’il voit en Socrate, il doit la chercher en lui-même. Il ne s'agit pas d'étouffer et de rejeter l'énergie pulsionnelle, mais de bien la diriger pour qu'elle nourrisse la bonne direction de notre âme. La purification de nos énergies pulsionnelle dans le feu d'aspiration érotique de l'âme est la condition pour donner des ailes à nos âmes.
Cette difficulté est pointée dans le Phèdre de Platon :


L'enseignement platonicien n'est pas ainsi sans rappeler certaines pratiques de l'Inde ou de la Chine concernant une élévation énergétique de la conscience à travers la purification, l'ouverture et l'ascension à partir de centres psychospirituels :

L’amour platonique n’est pas forcément un amour sans consommation charnelle, comme on le résume faussement. L'amour platonique est davantage que la recherche de la beauté intérieure de l'autre en relativisant sa beauté physique extérieure. L'amour platonique, à proprement parler est une recherche de la beauté en soi-même à laquelle chacun des amants, sous l'emprise d'Eros, peuvent s’entraider.

POUR UNE RELECTURE SPIRITUELLE DE L'ALLEGORIE DE LA CAVERNE

Simone Weil, la philosophe (à ne pas confondre avec Simone Veil, la femme politique ayant défendu un droit légitime à l'interruption volontaire de grossesse), s'est toujours réclamée de Socrate et de Platon. Comme elle, je parlerai du retour du philosophe dans la caverne, du travail du philosophe en ce monde. 


L'allégorie de la caverne de Platon, attribuée à Socrate, décrit un philosophe comme un prisonnier qui échappe aux illusions de l'opinion, de la manipulation et des lueurs des feux de la pensée pour atteindre aux lumières du Vrai et au soleil du Bien. 

allégorie de la caverne
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La plupart du temps, dans l'enseignement scolaire de cette allégorie, le retournement du regard n'est pas compris comme une conversion spirituelle, les lumières intellectuelles discursives ne sont pas comprises comme clairement distinctes des lumières spirituelles de l'intuition noétique. Les idées, les formes intelligibles sont rabattues sur le champ intellectuel. 


Or ce ne sont pas des réalités réductibles à des concepts, ce que la science désignerait chez le Socrate de Platon. Ce sont d'abord des intuitions au-delà du mental discursif. La forme intelligible n'est même pas le support lumineux et coloré, sur lequel on s'appuie, quand on déroule un concept, c'est, comme nous l'avons dit précédemment, une force de conscience issue du soleil supra-intelligible du Bien. 
Par exemple, l'intuition noétique n'est pas l'esquisse de tracé de triangle sur lequel s'appuie intérieurement pour mettre en discours la définition conceptuelle de triangle. 


Les lectures scolaires opposent la science, rapprochée de façon discutable du sens moderne, comme connaissance des lois de l'univers matériel, à l'opinion et à l'ignorance. Or, pour Platon, influencé aussi par les pythagoriciens, il s'agit d'abord d'une science de l'intériorité spirituelle immatérielle. Certes la science des lois mathématiques commande l'extériorité matérielle des astres ou des harmonies musicales. Mais on peut considérer la trouver dans l'extériorité de discours de raisonnements s'appuyant sur des figures dessinées. Une logique inscrite dans le déploiement cohérent d'un langage n'est pas encore pour le Socrate platonicien une intuition noétique proprement dite. Un raisonnement logique n'est pas l'expérience de cette lumière qui se discerne dans les ténèbres lumineuses de l'esprit et qui, par sa présence, résout une énigme ou éclaire partiellement une apparente aporie philosophique.
Nos pensées et concepts sont certes l’expression des idées (ou formes intelligibles). Mais les idées, au sens de l'expérience spirituelle platonicienne, sont des forces de conscience immatérielles qui précèdent les mots qui les expriment.
Quand je parle, j’exprime une idée. Parfois je perçois l’idée mais j’ai du mal à l’exprimer. D’autres fois, mes pensées sont insatisfaisantes et une idée apparaît et je vois mes pensées se clarifier.
Il peut y avoir expression d'une idée dans plusieurs intellects à distance et en même temps : ceci arrive aussi très souvent dans la recherche scientifique. En mathématiques, il apparaît clairement que les idées n'ont aucune consistance matérielle ou sensible, comme l'idée de point qui n'a ni épaisseur, ni espace.
Mais ce que nous suggérons de l'expérience courante de l'idée qui se distingue des mots n'en est pas encore l'expérience de sa conscience force. Bergson en décrivant ce qu'il appelle l'intuition créatrice par contraste avec la pensée intelligente pointe un élan, une force de vie productrice des idées-intuitions. Si la notion de création est étrangère à Platon, la dimension d'élan, de vie productrice des idées-intuitions s'exprime aussi en parlant d'éclat des formes intelligibles, de moules et modèles des formes sensibles. 






L'allégorie de la caverne précise que la présence du Bien s'aperçoit comme ténèbres lumineuses de l'esprit, car elle aveugle la vue spirituelle de l'âme. Cette lumière du Bien aveuglante nécessite qu'on s'y accoutume pour y puiser les éclairages des idées-intuitions-forces de conscience. 
Sur ce point, je me sens profondément socratique, la Présence réalisée ne peut que l'être que de façon claire confuse si la faculté de l'œil de l'âme est encore embryonnaire et l'âme encore insuffisamment purifiée de son ego mondain. L'aspiration de l'âme qui a conduit à la réalisation de la lumière spirituelle peut être encore une méconnaissance des forces de conscience qui forment sa filiation avec le Souverain Bien, le Un absolu source.

Mais dès lors, d'autre part, revenir auprès de ceux qui restent prisonniers des opinions produit des difficultés : s'habituer à la région diurne du vrai peut rendre inadapté au monde nocturne où vivent les prisonniers de la caverne et où demeure le corps et l'ego du philosophe. C'est ce point que souligne Simone Weil dans sa lecture de l'allégorie de la caverne.

La région diurne des véritables lumières et la région nocturne des ombres où séjournent les corps restent deux lieux du seul pays de la vie. Des commentaires précis de Luc Brisson et de Jean-François Pradeau, entre autres, le rappellent en pointant le fait que nulle part ne parle de deux mondes séparés ; ce sont des interprètes ultérieurs qui parlent de monde sensible et de monde intelligible créant par leur vocable une dualité qui n'est pas chez Platon. 

Des philosophes chrétiens et des néo-platoniciens ont pu opposer le mondain matérialiste et le céleste. Des gnostiques chrétiens et manichéens, lecteurs des socratiques, sont allés jusqu'à penser que le monde matériel était diabolique, déterminé par les forces du mal et que seul le monde céleste était libération de l'âme.
La critique nietzschéenne des pensées socratiques veut en déloger le nihilisme. Pour ce qui est de ces succédanés, le nihilisme est patent.
Mais si le multiple matériel ne peut être déconsidéré au nom de l'unité spirituelle, cela implique-t-il la rejet de l'Un comme illusoire ? cela interdit-il l'aspiration à une harmonie de l'Un et du multiple qui ne se cantonne pas au plan incorporel de la réalité ?





Au fond, la lecture de Simone Weil de l'allégorie de la caverne, ne pointe-elle pas le  le propre de la spiritualité occidentale issue de Socrate ? Le propre d'une philosophie occidentale spirituelle, quel est-il sinon de ne renier aucune des deux régions du seul pays de la vie : la matière et l'esprit ? Le courage n'est-il pas après avoir expérimenté le détachement de l'esprit de toute l'imperfection mondaine de revenir dans le monde pour y partager la perfection spirituelle ?

En ne négligeant aucune des régions de la Vie, n'est-ce pas entendre, en ce sens, aussi bien le Socrate de Platon, le Socrate des stoïciens et aussi le Socrate des hédonistes réfléchis comme Aristippe ?


Commencé en septembre 2023

jeudi 3 août 2023

L’Être du Soi suffit-il ou ÊTRE et Devenir du Soi reviennent-ils à aspirer vivre le Soi avec une âme ?


Frédérique Lemarchand - Voute de Silence



L’Être du Soi suffit-il ou ÊTRE et Devenir du Soi reviennent-ils à aspirer vivre le Soi avec une âme ?



La distinction du Soi et de l’ego devient ainsi une pratique et une réalisation courante.

Les souffrances de l’ego amènent celui-ci à rechercher un mieux-être. La psychologie, avec les thérapies comportementales cognitives de 3ème génération, amènent de plus en plus à expérimenter la présence d’une conscience en arrière-plan qui n’est pas prise dans les difficultés de notre individualisation.



Déjà Nietzsche distinguait l’ego et le Soi dans Ainsi parlait Zarathoustra. Mais déjà avant lui, celui que Nietzsche reconnait comme son maître à penser, dans les pages de son livre Le Monde comme volonté et représentation, Schopenhauer distinguait l’ego et une conscience en arrière-plan.

Mais, entre eux, un vieux débat ressuscitait sur la valeur du Devenir. Pour Nietzsche, le Soi servait de pont vers un Devenir créateur et en évolution constante tandis que pour Schopenhauer, le Soi était un seuil vers la porte de sortie d’un Devenir absurde, émanation d’une poussée aveugle qui broyait tout ce qu’elle suscitait pour se poursuivre sans but et sans direction.

Ce débat avait aussi lieu bien plus tôt en Inde. Les tantrikas voient le Soi aussi bien comme l’Être immuable du Dieu Shiva que dans le Devenir, le mouvement de sa Déesse, sa Shakti, sa parèdre avec qui il n’est qu’Un. 

Face à eux, les bouddhistes aspiraient, eux, à l’abolition de la soif du désir, de tout Devenir dans la réalisation du Non Soi. Des penseurs comme Sankara estiment que le Soi se libère de l’illusion de tout devenir, la maya. Ils voient dans le sommeil profond la seule authentique libération des diverses facettes du Devenir que sont nos rêves et nos réalités.

Dans l’antiquité, jouant ce débat, Platon avait opposé Parménide, interprété comme l’apôtre de l’Un immuable révélant l’illusion de tout mouvement et Héraclite, le chantre du Devenir. Nos philosophies occidentales sont imprégnées par ce débat sur la valeur de l’Être et la valeur du Devenir, même quand elles ignorent la réalisation pratique d’une distinction entre le Soi et l’ego.




Alors la réalisation du Soi est-elle celle d’un Être libéré du Devenir ou ouvre-t-elle à une connexion nouvelle de l’Être et du Devenir ?

Du point de vue du Soi, d’une lumière spirituelle, de la réalisation de sa distinction d’avec les lumières de l’ego, il y a comme une convergence des spiritualités philosophiques et religieuses. Mais dès qu’on entre dans la question du rapport entre l’Être du Soi et du Devenir du Soi, rien ne va plus. Le sommet atteint du Soi semble comme dans la brume.

Derrière cette brume, y a-t-il un Être tellement éthéré qu’il faut abolir tout Devenir y compris celui qui nous a menés là en un Non Soi ? Ou derrière cette brume, y a-t-il encore un soleil Divin caché dont les éruptions solaires peuvent redessiner tout le Devenir de la montagne gravie jusque-là ?

Les enjeux de ce débat sont multiples. En avant-goût de ces débats, il y a le sens profond de la valeur de l’ouverture du cœur que les spiritualités mettent en exergue pour estimer la qualité de la réalisation du Soi. Sur ce point encore, si elles semblent à première vue converger, avec un peu de lucidité et d’honnêteté, on doit admettre que ce n’est qu’une apparence.

La compassion ou le sens de la beauté servent-ils à retirer un à un les fils qui nous accrochent au monde souffrant et aveugle du Devenir ? Ou, au contraire, nous amènent-ils à une nouvelle connexion, à participer plus consciemment au Devenir pour que s’y manifeste radicalement la Joie dont il est dépourvu encore ? Autrement dit, compassion et sens du beau doivent-ils être le fil du désir dans notre cœur qui tranche tous les autres et qui se tranchera lui-même pour enfin retrouver, au-delà de la paix du Soi, l’absence de tout devenir, un Non Soi absolu ? Ou au contraire, dans la multiplicité confuse et obscure des processus du devenir, sont-ils une clé décisive dans notre cœur pour y réaliser notre participation au Devenir vrai du Soi ? Trouverons-nous dans notre cœur ce qui facilitera la transformation des processus actuels déficients de nos désirs bien humains, trop humains ? Ce trésor dans notre cœur serait-il une clé pour ouvrir la porte à une matérialisation universelle de la Joie du Devenir du Soi ? Pour reposer conceptuellement ces questions : une philosophie de l’amour créateur est-elle défendable comme une pragmatique phénoménologique spirituelle possible ou n’est-elle qu’une fiction herméneutique qu’un Non Soi du Soi dévoilerait comme purement fantasmatique ?

« Soyez rusé comme des serpents et doux comme des colombes », nous enjoint Jésus-Christ, constatant que ceux qui desservent l’amour divin font usage de leur intellect et qu’il est dommage que ceux qui veulent servir l’amour ne songent pas assez à mettre leur intellect au service de cet amour véritable. Il est vrai que certaines habitudes mentales de tout saisir sont des moyens de l’ego pour rester subtilement au centre. Mais que vaut une paresse intellectuelle qui se part de la réalité essentiellement non mentale du Soi pour s’affirmer comme une attitude vertueuse ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un mode de survie subtil d’un ego qui ne veut pas faire l’effort de servir l’amour vrai ? Avant d’avoir des réponses vécues à un problème tel que celui que nous énonçons, nous devrons honnêtement affuter notre discernement intellectuel et intuitif.

Reprenons donc notre effort de discernement réfléchi à propos du Soi, de son Être, de son Devenir et du Non Soi. Ne cédons pas à une paresse intellectuelle qui desservira l’intelligence intuitive du cœur.

L’autrement qu’Être du Soi, le Devenir absolu du Soi, peut-il se manifester dans le Non Soi qui se loge aussi au sein des processus actuels en devenir ? Plus largement, faut-il regarder le Non Soi comme le lieu du Tout Possible de la Joie Divine en Devenir ? Ou la seule issue raisonnable est-elle de laisser s’effacer tout processus de devenir jusqu’au pur silence du Non Soi ?

Répondre oui à cette dernière question, c’est le plus souvent répondre non à l’autre. Mais répondre oui à la Joie Divine, si la notion de réponse a encore une pertinence, n’empêcherait pas, par ailleurs, un choix du Non Soi comme sortie possible du jeu du Devenir.

Quoi qu’il en soit, les ténèbres lumineuses du Soi, ces brumes du sommet où il se découvre méritent d’être explorées. Y a-t-il là cachées des lumières d’une Joie qui en éclaircissent irrémédiablement les ténèbres ? Ou ses ténèbres sont-elles le fond sans fond du seul Non Soi d’où les frêles lumières du Soi émergent dans une autocréation joyeuse un peu imbécile et une autocréation de plus en plus malheureuse à mesure qu’elle se matérialise temporellement ?

Ne voir ici que d’illusoires querelles mentales d’interprétations est, selon nous, une façon de choisir déjà une position d’arrangements de l’ego avec la Présence du Soi. Or, ici, il y a bien deux voies spirituelles radicales d’abolition de l’ego, soit celle de l’abolition progressive de tout désir dans le Non Soi, soit celle d’une réforme du désir et de notre humanité à la lumière de la Joie Créatrice absolue.

Il est vrai que, dans la première voie, on peut voir en la mort un processus naturel de rétablissement dans le Non Soi qui ne demande aucun effort de l’ego de son vivant sinon d’être libre de ses désirs. Certains bouddhistes protestent qu’être libre de ses désirs n’est pas encore être sans désir et que les désirs sont comme des forces immatérielles qui trouveront une autre incarnation pour s’y perpétuer tant que tous les désirs ne seront pas abolis dans le Non Soi. Certains balaient ces hypothèses de réincarnations des forces désirantes d’un revers de main un peu méprisant. Petits arrangements de l’ego avec le Soi ?

Quant à la seconde voie, elle cherche l’abolition des désirs de l’ego, ici et maintenant, dans leur transformation au service de la Joie. Il ne s’agit pas d’étouffer l’énergie vitale du désir mais il s’agit qu’elle ne se contente plus de prendre la forme de désirs d’un ego. La mort n’est ici que l’interruption du travail de transformation au sein d’une individualisation matérielle, mais l’évolution en question se poursuit et se poursuivra immanquablement à travers d’autres individualisations. Combien de poissons morts asphyxiés pour la joie d’une respiration pulmonaire ? Combien faudra-t-il de vies humaines fades, inutiles ou tragiques pour une respiration naturelle de la Joie créatrice dans la chair d’un individu ? Mais à l’heure de l’asphyxie grandissante de l’humanité, à l’heure où nos désirs proprement humains sont de plus en plus remis en cause par les faits, être un brouillon d’un être individuel pour la Joie du Devenir du Soi, servir consciemment à une individualisation de transition qui pourrait aboutir à une telle individuation du Soi, n’aurait-il pas du sens ?

On aura déjà compris dans quel sens mon vécu du Soi penche. Pour moi, il ne s’agit plus de vivre grâce au Soi de perpétuels petits arrangements apaisés avec mon ego. Il s’agit de vivre le Soi avec une âme, de favoriser l’individuation du Soi comme manifestation de la Joie de son Devenir au travers de cette individualisation qui fût un temps accaparé par mon seul ego. L’abolition de l’ego-centrisme de l’ego par la réalisation de l’Être du Soi universel est donc un pas en cette direction. Mais entrer dans un processus d’abolition de l’ego par le Devenir de Joie du Soi universel est bien plus radical, c’est d’abord aspirer à vivre le Soi avec une âme, c’est prendre conscience de vivre en tant qu’une individuation du Soi universel, c’est laisser se transformer notre individualisation humaine pour qu’elle devienne la personnification d’une Joie Divine, notre vraie nature.



Mais quel est l’intérêt d’expériences et de réalisations qu’on me demanderait de croire sur parole ? Il n’y a en effet que moi qui suis habilité à être l’autorité à propos de ce que je suis vraiment et de ce que, réellement, je deviens. Cependant chacun d’entre nous est habilité à des expériences et des réalisations basées sur des protocoles et des pratiques testables. Bien entendu, être soi-même l’objet du protocole ou d’une pratique est quelque peu embarrassant, quand le cobaye est un autre, la démarche peut se targuer d’objectivité et se dire scientifique. Ici quand notre propre vie est l’objet et le cobaye de l’enquête, c’est prendre le risque de voir la perception de soi-même bouleversée, c’est soumettre sa propre vie à un examen quitte à s’en trouver inquiété. On ne peut nier que dans ce genre d’enquête, il s’agit de disposer d’un pouvoir suffisant de sincérité et d’autres qualités de subjectivité qui garantissent d’être à soi-même sa propre autorité. Car a priori l’ignorance de ce que nous sommes vraiment et plus encore la perversion de ce qui devient réellement tient aux petits arrangements de perpétuation de nos désirs d’ego humain. Le désir de l’ego a plus de facilités à embrasser des croyances qui lui donnent de quoi assurer sa perpétuation, même si celle-ci doit devient plus subtile et plus imperceptible. Par exemple, en s’appuyant sur des protocoles facilement praticables, une prise de conscience répétée d’Être le Soi impose peu à peu à l’ego de renoncer à se percevoir comme centre de l’individualisation humaine. Mais si l’ego-centrisme de l’ego peut être ainsi déraciné, une enquête serrée nous montrera qu’un ego spirituel se formera inévitablement en périphérie du Soi. Il sera complice de la perpétuation de nombreux mouvements égoïstes plus ou moins subtils. Or, déjà le pouvoir de sincérité nécessaire pour le reconnaître devra être d’une qualité bien plus fine. Beaucoup de gens se plaignent des abus et des imperfections des enseignants spirituels, mais peu d’entre nous s’avisent d’observer sincèrement ce qu’il en est pour eux-mêmes. Les défauts d’un maître spirituel sont des pailles parfois très fines que je vois pourtant dans ses yeux. Mais une paille sur mon œil, aussi fine qu’elle soit, ne floute-t-elle pas tout mon champ visuel telle une poutre ? L’aspiration de vivre le Soi avec du cœur demande une réorientation des efforts de l’ego et non plus seulement un simple abandon de son effort irréaliste pour occuper la place centrale de la conscience. Et pour aller plus profondément dans l’ouverture du cœur, il faudra faciliter bien plus encore la purification de tous nos désirs et des émotions qui le concernent au plus près. Ici l’effort qui se sera inscrit dans la durée aura dû faire une place pratique à la grâce des forces venues tant des hauteurs du Soi que de ses soubassements. Cette place donnée à la grâce devra se faire sans pour autant que l’effort se relâche totalement.

C’est une pratique de concentrations guidée par ces forces du Devenir du Soi qui demandera peut-être des années avant qu’émerge sans aucun doute possible le fait de vivre le Soi avec une âme. Encore faudra-t-il qu’une qualité d’endurance et de persévérance se développe de telle sorte que nous les pratiquions sans rien en attendre d’autre que servir ainsi le Soi avec foi en son Devenir. C’est d’ailleurs un basculement étranger à tout effort d’une volonté de notre individualisation extérieure qui permettra que, s’intensifiant, l’aspiration d’une individuation intérieure en croissance du Soi se révèle à l’œuvre depuis toujours dans les profondeurs de la grotte du cœur.
Et une fois ce basculement engagé, la Joie infinie et démesurée propre à ce noyau exigera qu’une grande perfection d’égalité équanime soit développée grâce à l’Être du Soi pour la porter sans déséquilibrer de folie extatique notre individualisation. Un pouvoir de douceur sera l’écrin de cette étincelle individuée de Joie Divine. Par ailleurs, une fois ce basculement engagé, il sera de plus en plus constaté que nos efforts se paraient d’un ressenti de pénibilité qui ne traduisait qu’une résistance de notre individualisation à sa transformation. Quand nos élans de dévotion et de foi se développeront comme une nouvelle manière d’être individuelle, l’effort ressemblera de plus en plus à une offrande de nos difficultés au Devenir transformateur que suscite le Soi avec une âme. D’ailleurs, à mesure que le Soi se vivra de plus en plus clairement avec une âme, nous aurons affaire à un grand nombre de faussetés mentales passées jusque-là inaperçues. Nous ferons face à des émotions encore bien immaîtrisées et inappropriées jusque-là négligées. Nous serons dévoilés des désirs relevant encore de mouvements égoïstes bien enfouis, avec des quantités de scénarios fantasmatiques qui se ruminaient dans nos rêves ou nos pensées sans que nous y prenions bien garde. Nous aurons de plus en plus maille à partir avec des agitations pulsionnelles générant des troubles inutiles. Etc. La conscience de plus en plus consciente de l’individuation du Soi nous révèlera ainsi combien son Devenir cosmique et sa Joie transcendante nous sont encore largement inconnus. Il y aura une foi et un amour naturel pour le principe de la prise de conscience absolue et éternelle, Le Seigneur Divin, et sa Joie créatrice, la Mère Divine. Mais nous saurons que nous ne leur sommes pas unis pleinement consciemment, même si notre foi pressent qu’ils sont là dans les profondeurs des ténèbres lumineuses du Soi. Et si une union spirituelle ne nous paraîtra pas impossible, une réalisation physique de cette union nous semblera encore plus lointaine et probablement délicate à avancer suffisamment dans le temps de vie offert par notre corps mortel pour produire un fonctionnement matériel et biologique indubitablement nouveau aux yeux de tous.

Tableau de Frédérique Lemarchand


jeudi 26 décembre 2013

L'EVEIL DU VOIR AUTOCREATEUR AVEC DOUGLAS HARDING ECLAIRE LE DEBAT ENTRE LIBRE-CHOIX ET DETERMINISME. Libre-arbitre comme participation à la liberté absolue. Episode 2.

 
Dessin de Gabriel Durand

On consultera notre première réflexion sur ce thème qui pose les bases de notre questionnement.

Un tableau sur la question spirituelle et le débat libre-choix/déterminisme.

On oppose souvent liberté et déterminisme dans la spiritualité. Au-delà d'un débat philosophique à coup d'arguments, nous envisagerons les pratiques spirituelles en jeu quand on évoque soit le libre-choix, soit le déterminisme.

Pour les uns, l'éveil spirituel ne peut prendre place qu'en reconnaissant le déterminisme pour s'en libérer. Pour les autres, c'est d'abord et avant tout un acte libre par excellence : il faut se convertir, choisir de de retourner son attention vers l'intérieur. Dans cette approche, il y a en jeu un choix radical à l'intime de nous-même pour que s'éveille l'intériorité en nous.

Pour aller vite sur les positions philosophiques des uns et des autres, une première approche consiste à dire qu'on retrouve d'un côté des spiritualités orientales (se réclamant du vedantisme ou du bouddhisme) insistant sur nos mécanismes égocentriques illusoires pour découvrir la seule position intérieure non illusoire et des spiritualités occidentales (au sens large) mettant en avant la participation de la personne à sa divinisation en Dieu.
Bien entendu, cette première approche reste caricaturale. En occident, les stoïciens dans une certaine mesure et Spinoza plus encore penchent vers le déterminisme. Les monothéistes affirment le libre-arbitre mais admettent une prédestination divine qui inclut des grâces corrigeant les failles de la liberté induites par un mésusage du libre-choix. Dans la notion de karma, propre aux spiritualités orientales, il y a une place pour une responsabilité personnelle dont ne rendrait pas compte une doctrine centrée strictement sur une mécanique impersonnelle.

L’éveil spirituel met en jeu de façon nécessaire une connaissance libératrice.

Pour connaître le point de vue qui nous libère de tout ce qui détermine, il faut le comprendre et le connaître. La libération de ce point de vue n'est pas prioritairement un choix mais une prise de conscience libératrice d'une illusion sur soi-même.
Je peux imaginer ce point de vue libérateur, le fantasmer et partager des opinions à son sujet. Mais alors j'en suis très loin. Douter de mes imaginations et de mes opinions souvent citées, imitées et déformées revient à devenir ma propre autorité. Prendre conscience de la vérité de ceci est en un premier temps une forme de libération au niveau de la pensée.
Ceci dit, il faut bien admettre que le plus souvent ce sont des passions qui nous meuvent en dépit du bon sens ou que ce dont des émotions produites en nous par des circonstances qui nous emportent. Modifier par la connaissance et le doute des pensées ne suffit donc pas à nous libérer radicalement. La raison nous permet de reconnaître que nous sommes déterminés mais elle n'est encore pas le point de vue libérateur.

Je peux raisonner au sujet du point de vue libérateur, je peux penser ce qu'il n'est pas ; mais aussi rigoureuse soient mes analyses et interprétations, je ne le connais pas encore de première main. Douter de la pensée évite de simplement penser-voir ou voir-penser (au sens de mêler indument des sensations et des pensées).

Stephen Jourdain (qui défend fortement le libre-arbitre au cœur de l'éveil spirituel) écrit à ce sujet dans La bienheureuse solitude de l'âme :
Steve : Mais je ne peux pas "voir-penser" ou "penser-voir". Cela, ça n'existe pas - c'est une monstruosité.
Question : Nous n'avons jamais une vision directe de l'arbre ni d'aucune chose, nous ne savons que voir-penser !
Par contre penser-voir me laisse perplexe. Ça représente quoi ?
Steve : C'est plus subtil à déceler en soi, mais tout aussi grave que voir-penser. Dans ce dernier cas, on surimpose un voile de pensée sur la sensation pure. Dans l'autre, on surimpose un voile de sensation sur la pensé pure.

[Par exemple la pensée "j'ai mal" se renchérit de douleur alors que la pensée ne peut pas avoir mal (l'exemple est de nous)] 
Mais ce doute ainsi développé s'il reste fruit de l'activité pensante ou l'activité sentante ne parviendra pas à nous libérer.

Je connais quand "je" vois singulièrement sans voile c'est-à-dire quand je distingue pensées, sensations et émotions dans la perception. Ici le voir est donc une perception consciente qui enveloppe d'une part les pensées et d'autre part les sensations (le voir sensitif dont on parlait précédemment). On comprendra que le "je" usuel en tant que processus mental et émotionnel C'est le voir perceptif lui-même qui constitue l'essence de la connaissance la plus authentique qui me libère de tout ce qui me détermine. C'est ce voir perceptif dans lequel je dois me laisser enfin voir pour poser un pas sur le chemin de la libération. Aucun doute sur ce point.
La libération consiste en un voir qui précède nos compréhensions usuelles. Ce voir perceptif se réalise en nous donnant la lumière qui nous désillusionne de l'ignorance du voir dans laquelle nous vivions.

Douglas Harding nous propose des expériences permettant de découvrir ce voir toujours déjà là. Il s'agit d'une reconnaissance peut-être plus que d'une connaissance au sens usuel. Douglas Harding nous invite par exemple à observer ce que nous voyons ici et maintenant de nous-même sans accoler aucune représentation au fait qui se présente. La photographie suivante en première personne y correspond assez bien :


A l'instant présent, se constate l'absence de notre tête et de notre visage dans le champ visuel. L'espace du champ de vision s'étend à gauche et à droite bien au-delà de nos sensations tactiles. Et il faut l'admettre le champ de conscience va au-delà de tout le champ visuel.

Au centre de moi-même, à 0 distance de ce que je suis, est-ce que je trouve ma personne, mon ego ? En fait au centre de moi-même, il y a un presque rien de conscience en lequel tout apparaît : sensations, pensées, émotions et y compris ma personne qui ne trône plus faussement au centre de la conscience.

La lumière de ce presque rien de conscience éclaire donc toute chose. Ma pensée ne parvient pas à englober ce presque rien, elle est vue en cette pure lumière consciente. Et si je me maintiens dans cette ouverture, lorsqu'une émotion surgit ou lorsqu'une passion nous emporte, pouvons-nous être submergé en profondeur ? En prenant refuge dans la lumière de ce presque rien de conscience, ne trouvons-nous pas un havre de paix intangible ?

Cette reconnaissance a été motivée dans le récit préparatoire précédent par le désir de se libérer de la mécanique déterministe. En tant que telle cette reconnaissance de la conscience au centre par cette même conscience au centre transcende amplement un simple questionnement sur le déterminisme de l'ego. Cette reconnaissance révèle et corrige d'un même geste l'erreur et l'ignorance de la conscience égocentrique qui veut mettre l'ego au centre. 

La transformation de la personne dans la lumière de l'éveil met en jeu un choix personnel car la seule (re)connaissance de notre intériorité essentielle est insuffisante.

Une fois l'éveil du voir ayant percé à un instant, il peut y avoir des pensées et des émotions oublieuses du voir perceptif, il peut demeurer des opinions et des imaginations actives qui nous en écarte. Le voir perceptif qui s'est fait jour au travers d'une expérience momentanée n'est pas éveillé à lui-même instant après instant. L'ego peut demeurer par certaines de ses facettes dans l'ombre de la lumière transformatrice du voir. L'illusion et l'ignorance ont connues une trouée, une échappée libératrice. Mais le nuage brumeux, l'obscurité, etc. qui les caractérisent peuvent reprendre le dessus. L'intensité de la lumière propre à l'éveil du voir pour la personne peut donc varier même si la présence de cette lumière à elle-même, elle, ne varie pas. [Ceci induit une conception de l'éveil qui ne se contente pas d'être impersonnel ou qui affirme qu'une fois réalisé tout devenir cesse, qu'il n'y a plus rien à intégrer]

Si le geste de l'éveil au voir a été reconnu, ne sommes-nous pas capables de le réitérer ? Ne suffit-il pas de réitérer par le souvenir ce simple geste de retourner son attention vers le point de vue intérieur où tout paraît ? L'erreur de la position égocentrique de l'ego ignorante du centre véritable de l'être peut être systématiquement combattu par ce retournement vers l'intérieur, un choix de conversion du regard intérieur.

L'éveil au voir perceptif est une reconnaissance libératrice pouvant mettre en jeu en amont la connaissance de déterminismes. En aval de l'éveil au voir, la transformation dans le voir ne met-elle pas davantage en jeu un libre choix entre libre-arbitre et serf-arbitre ? Plus nous vivrons dans la lumière intérieure plus notre arbitre sera libre, plus nous négligerons cette lumière intérieur plus notre arbitre sera enchaîné à des penchants mécaniques.

L'éveil ne devient transformation de la personne que relié à une question de choix égoïque ou personnel si l'on préfère.
Nous avons le choix d'avoir foi ou non en cette vision qui s'est éveillée, nous avons le choix d'espérer ou non une transformation de notre personne en cette vision. Nous avons le choix d'aimer avec nos préférences individuelles ou d'aimer de l'amour même issu de cette vision. 
Délibérer revient à ne pas choisir. Douter de l'essentialité du pur voir perceptif revient déjà à choisir la non-vision en prolongeant le voir penser et le penser voir caractéristique de l'ego égocentrique.
Cette approche du pur voir perceptif comme lié à notre choix personnel le plus radical et intime nous fait revenir aux fameuses vertus théologales chrétiennes que sont amour, foi et espérance.

La liberté se joue à chaque pensée, à chaque émotion, en regard de chaque désir et sensations, etc. Vais-je me laisser voir en mes pensées limitantes jusqu'à me laisser transformer ou bien me laisser happer dans le voir-penser ou le penser-voir ? Vais-je me laisser submerger par l'émotion balançant entre refoulement et justification erronées ou bien vais-je m'abandonner intérieurement à son ressenti en plénitude dans le pur voir perceptif ? Etc.


Fénelon a repéré un enjeu pratique dans le rapport du moi à sa liberté qui permet de saisir les enjeux de notre approche :
Je ne m'étonne point de ce que Dieu permet que vous fassiez des fautes dans le temps même des ferveurs et du recueillement où vous voudriez le moins en faire. La Providence qui permet ces fautes est une des grâces que Dieu vous fait en ce temps-là ; car Dieu ne permet ces fautes que pour vous faire sentir votre impuissance de vous corriger par vous-même. Qu'y a-t-il de plus convenable à la grâce que de vous désabuser de vous-même, et de vous réduire à recourir sans cesse en toute humilité à Dieu ? Profitez de vos fautes, et elles serviront plus, en vous rabaissant à vos propres yeux, que vos bonnes œuvres en vous consolant. Les fautes sont toujours fautes ; mais elles vous mettent dans un état de confusion et de retour à Dieu qui nous fait un grand bien (VIII, 551 cité in François Varillon, Fénelon ou le pur amour)
Si Dieu est interprété ici comme la liberté absolue autocréatrice à laquelle nous participons plus ou moins consciemment, la faute qui nous détermine en tant que mécanisme d'inconscience devient l'opportunité de quitter une nouvelle fois l'égocentrisme ignorant pour nous laisser transformer dans l’œil divin qu'est le pur voir perceptif.
Reconnaître Cela qui nous éveille au meilleur ne revient-il pas simultanément à nous libérer de ce qui peut nous déterminer tant que nous l'ignorons et à choisir la liberté du voir perceptif qui enveloppe pensées, sensations et émotions au lieu de rester enfermé dans le penser voir (sensitif et émotif) ou le voir (sensitif) penser ?

Bilan et retour au débat libre-choix/déterminisme par rapport à la pratique spirituelle :

En aval de la percée du voir, le rôle d'un choix personnel de participer ou non à l'activité transformatrice de la lumière de la pure conscience nous est apparu indéniable.
En amont de cette percée, nous avons beaucoup insisté sur la (re)connaissance libératrice qui donne davantage crédit à l'approche déterministe.

A la croisée de l'aval et de l'amont, il y a selon nous superposition de la prise de conscience libératrice de l'illusion et acte personnel de participation à la liberté absolue autocréatrice.

Mais en ce qui concerne l'amont de la percée authentique du voir dans la conscience personnelle ordinaire, n'y a-t-il pas déjà en jeu le choix pour le serf-arbitre ou le libre-arbitre qui prolonge ou renforce la mécanique déterministe ? Le mauvais choix enfonce dans l'inconscience et le bon choix nous rapproche du saut vers la source même de la perception consciente. Notre réflexion nous amène donc à reconsidérer en amont le libre-arbitre se superposant au déterminisme. [à suivre donc]

En aval, l'éveil s'exprimant dans un contexte culturel mental, n'y a-t-il pas des déterminations constitutive d'un inconnaissance par ignorance de ce qu'est en profondeur la conscience et qui font obstacle à sa pleine révélation ? Le libre-choix de l'ego humain n'est-il pas un peu comme la liberté de mouvement d'une mouche ? Une mouche va vers la droite ou vers la gauche librement mais parfois se cogne à une limite inconnaissable jusqu'à ce par hasard volant dans une direction, elle ne la rencontre plus. Nous, plus conscients qu'elle, libre de ses limites, savons qu'elle s'est heurtée à une vitre. Elle l'ignore. C'est une ignorance due à son être même de mouche. La lumière de la conscience à travers elle ignore ce qu'est une vitre même si la lumière de la conscience parce qu'il y a perception de la mouche et libre mouvement peut y être consciente.

La liberté de l'ego lui permet sans aucun doute de participer consciemment à sa transformation éthique en un être d'amour et de compassion mais cette transformation spirituelle est certainement insuffisante pour participer pleinement consciemment à une évolution de la conscience humaine elle-même. En tant qu'être humain, nous pouvons être conscient que la lumière essentielle de la conscience est autocréatrice mais notre pensée et nos sentiments ne nous permettent pas d'y participer consciemment pleinement si eux-mêmes représentent les limitations mêmes de notre humanité.

Il y a un "je ne sais pas" spiritualiste qui commence par être un acte juste d'humilité mais qui malheureusement finit par s’avérer être la continuation en bonne et due forme des limites de notre espèce sans autre question.

Conscient d'une insatisfaction vis-à-vis de ce déterminisme plus fondamental, conscient d'une aspiration mystérieuse qui ne peut se satisfaire d'une paix intérieure intangible, l'aventure de l'éveil commence à s'ouvrir véritablement à une aventure évolutive. Il ne s'agit en rien de renoncer à la paix de la vision de la lumière intérieure mais il s'agit de s'ouvrir à la possibilité que les ténèbres lumineuses qui lui sont propres recèlent des possibilités d'être que nous ignorons encore, mais que nous pouvons participer à libérer en intensifiant notre aspiration, en la dégageant de la gangue de nos habitudes trop humaines.

Dessin de Gabriel Durand 2013

Quelques enjeux critiques de notre approche dans le champ de la spiritualité contemporaine.

Invoquer que le corps-esprit individuel est soumis au déterminisme même si se réalise l'éveil comme Balsekar ou Wayne Liquorman l'affirment nous paraît permettre de justifier le pire au nom de l'éveil. Mais ne pas voir qu'en un sens notre corps-esprit individuel est prédestiné par la conscience absolue autocréatrice serait aussi une erreur.

Les héritiers de Prajnanpad et d'Arnaud Desjardins ne tombent pas dans un piège aussi grossier puisqu'ils entendent respecter un ordre éthique en n'agissant pas en dessous de leur dignité mais dès lors ne faudrait-il pas qu'ils brisent la forteresse mentale qu'est elle-même une théorie du déterminisme non questionnée ? Cette théorie ne conduit-elle pas les tenants de cette théorie à éloigner l'expérience de la lumière de l'éveil pourtant si proche et si simple à obtenir ? Pour nous, la transformation spirituelle, si elle commence avant l'expérience de la lumière de l’éveil, n'est qu'un balbutiement, ce ne sont que des changements au sein d'un position égocentrique d'un ego qu'on espère de plus en plus sain pour atteindre le véritable éveil. Cette approche progressive même si elle promet un saut final s'inscrit dans le mythique "beaucoup d'appelés et peu d'élus". Si on part de l'éveil directement, la relation maître-disciple est totalement différente voire totalement transmutée car dans le contexte d'un partage autour du pur voir perceptif, il ne peut y avoir au sens profond qu'une amitié spirituelle fondée sur une égalité originelle dans la vision de l'essentiel. L'ami spirituel nous ramène au pur voir, nous partageons avec lui l'essentiel, il ne saurait y avoir avec lui aucune inégalité même si en terme de mûrissement l'ami l'est nettement plus. A ce propos, celui qui est plus mûr sur un aspect de sa personne est entendu plus aisément si l'on écoute depuis le pur voir. Et il convient de rappeler que le plus mûr n'est pas toujours celui qui transmet de manière la plus brillante le geste de l'éveil. Donc comme l'éveil ne garantit pas notre maturité humaine, croisant de nouveau les apports de Prajnanpad et Desjardins, il s'agit de se méfier de nous et de ceux qui ayant reconnu le pur voir s'identifie au maître intérieur en refusant de reconnaître que le disciple du maître intérieur demeure essentiel pour se transformer en sa lumière à l'aide de tous ses reflets mondains que sont les paroles de nos amis plus centrés que nous sur un aspect d'humanité.
 
Stephen Jourdain insistait lui beaucoup sur un choix originaire défaillant en nous qu'il nous fallait redresser dans le geste d'éveil. Mais ce geste incluait-il un mûrissement de sa personne elle-même ? Il y a une dimension tragique du mûrissement dans la lumière de l'éveil qu'il n'a peut-être aperçu que sur le tard, d'après ce que nous en dit Gilles Farcet dans Sur la route spirituelle. Le geste d'éveil est à réitérer et surtout si une part de nous se refuse à sa lumière transformatrice mais ce geste de liberté ne doit pas être un geste de sécession vis-à-vis d'autrui. Stephen Jourdain s'est toujours méfié du terme non-dualité mais la non-dualité dans le sens le plus noble n'est pas étrangère à une ouverture dans le dialogue. Le geste de désidentification, choix pour la liberté libre de toute identification, peut entendre l'ouverture qui se propose dans le dialogue : aucun terme n'est définitivement galvaudé y compris celui de non-dualité sinon c'est le retour du dogmatisme et le surgissement d'une non-liberté. Par le dialogue l'éveil s'ouvre à une dimension cosmique qui le conditionne et pas seulement une dimension personnelle ou transpersonnelle admirant l’œuvre cosmique au côté de son créateur. La liberté individuelle est étroitement liée à sa constitution lucide mais aussi en partie inconsciente inscrite dans le moule offert par le corps cosmique et son devenir. Le choix du pur voir perceptif créateur ne nous arrache jamais au déterminisme cosmique qui à la fois le conditionne, le filtre dans certaines limites ou encore l'amène à s'ouvrir davantage. Un geste de liberté n'est pas qu'un choix mais aussi un geste d'ouverture et d'aspiration, un besoin d'être (plus) jamais satisfait de l'expérience d'être qu'il est.

Enfin, souligner la clarté d'intention, vouloir être libre plus que toute autre chose, etc. risque de nous détourner ce à quoi il nous faire face à savoir nos mécanismes inconscients. Notre libre-arbitre ne fonctionne jamais à 100% parce que notre participation à la liberté absolue autocréatrice ne peut être qu'imparfaite tant que nous serons dans un mental humain. Nous touchons ici à une des limites du mouvement intégral et son éveil évolutionnaire qui n'entend pas vraiment ce que pourrait être un saut évolutif de conscience. S'affirmer comme un leader évolutif apparaît quelque peu trop humain pour être crédible. Là encore il y a beaucoup d'inconscience. Mais un Andrew Cohen qui n'était pas à l’abri de l'autoritarisme justifié par son leadership évolutif paraît assez sincère pour entendre sur ce point ses propres disciples et  a affirmé vouloir exploré ce point.