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jeudi 26 décembre 2013

L'EVEIL DU VOIR AUTOCREATEUR AVEC DOUGLAS HARDING ECLAIRE LE DEBAT ENTRE LIBRE-CHOIX ET DETERMINISME. Libre-arbitre comme participation à la liberté absolue. Episode 2.

 
Dessin de Gabriel Durand

On consultera notre première réflexion sur ce thème qui pose les bases de notre questionnement.

Un tableau sur la question spirituelle et le débat libre-choix/déterminisme.

On oppose souvent liberté et déterminisme dans la spiritualité. Au-delà d'un débat philosophique à coup d'arguments, nous envisagerons les pratiques spirituelles en jeu quand on évoque soit le libre-choix, soit le déterminisme.

Pour les uns, l'éveil spirituel ne peut prendre place qu'en reconnaissant le déterminisme pour s'en libérer. Pour les autres, c'est d'abord et avant tout un acte libre par excellence : il faut se convertir, choisir de de retourner son attention vers l'intérieur. Dans cette approche, il y a en jeu un choix radical à l'intime de nous-même pour que s'éveille l'intériorité en nous.

Pour aller vite sur les positions philosophiques des uns et des autres, une première approche consiste à dire qu'on retrouve d'un côté des spiritualités orientales (se réclamant du vedantisme ou du bouddhisme) insistant sur nos mécanismes égocentriques illusoires pour découvrir la seule position intérieure non illusoire et des spiritualités occidentales (au sens large) mettant en avant la participation de la personne à sa divinisation en Dieu.
Bien entendu, cette première approche reste caricaturale. En occident, les stoïciens dans une certaine mesure et Spinoza plus encore penchent vers le déterminisme. Les monothéistes affirment le libre-arbitre mais admettent une prédestination divine qui inclut des grâces corrigeant les failles de la liberté induites par un mésusage du libre-choix. Dans la notion de karma, propre aux spiritualités orientales, il y a une place pour une responsabilité personnelle dont ne rendrait pas compte une doctrine centrée strictement sur une mécanique impersonnelle.

L’éveil spirituel met en jeu de façon nécessaire une connaissance libératrice.

Pour connaître le point de vue qui nous libère de tout ce qui détermine, il faut le comprendre et le connaître. La libération de ce point de vue n'est pas prioritairement un choix mais une prise de conscience libératrice d'une illusion sur soi-même.
Je peux imaginer ce point de vue libérateur, le fantasmer et partager des opinions à son sujet. Mais alors j'en suis très loin. Douter de mes imaginations et de mes opinions souvent citées, imitées et déformées revient à devenir ma propre autorité. Prendre conscience de la vérité de ceci est en un premier temps une forme de libération au niveau de la pensée.
Ceci dit, il faut bien admettre que le plus souvent ce sont des passions qui nous meuvent en dépit du bon sens ou que ce dont des émotions produites en nous par des circonstances qui nous emportent. Modifier par la connaissance et le doute des pensées ne suffit donc pas à nous libérer radicalement. La raison nous permet de reconnaître que nous sommes déterminés mais elle n'est encore pas le point de vue libérateur.

Je peux raisonner au sujet du point de vue libérateur, je peux penser ce qu'il n'est pas ; mais aussi rigoureuse soient mes analyses et interprétations, je ne le connais pas encore de première main. Douter de la pensée évite de simplement penser-voir ou voir-penser (au sens de mêler indument des sensations et des pensées).

Stephen Jourdain (qui défend fortement le libre-arbitre au cœur de l'éveil spirituel) écrit à ce sujet dans La bienheureuse solitude de l'âme :
Steve : Mais je ne peux pas "voir-penser" ou "penser-voir". Cela, ça n'existe pas - c'est une monstruosité.
Question : Nous n'avons jamais une vision directe de l'arbre ni d'aucune chose, nous ne savons que voir-penser !
Par contre penser-voir me laisse perplexe. Ça représente quoi ?
Steve : C'est plus subtil à déceler en soi, mais tout aussi grave que voir-penser. Dans ce dernier cas, on surimpose un voile de pensée sur la sensation pure. Dans l'autre, on surimpose un voile de sensation sur la pensé pure.

[Par exemple la pensée "j'ai mal" se renchérit de douleur alors que la pensée ne peut pas avoir mal (l'exemple est de nous)] 
Mais ce doute ainsi développé s'il reste fruit de l'activité pensante ou l'activité sentante ne parviendra pas à nous libérer.

Je connais quand "je" vois singulièrement sans voile c'est-à-dire quand je distingue pensées, sensations et émotions dans la perception. Ici le voir est donc une perception consciente qui enveloppe d'une part les pensées et d'autre part les sensations (le voir sensitif dont on parlait précédemment). On comprendra que le "je" usuel en tant que processus mental et émotionnel C'est le voir perceptif lui-même qui constitue l'essence de la connaissance la plus authentique qui me libère de tout ce qui me détermine. C'est ce voir perceptif dans lequel je dois me laisser enfin voir pour poser un pas sur le chemin de la libération. Aucun doute sur ce point.
La libération consiste en un voir qui précède nos compréhensions usuelles. Ce voir perceptif se réalise en nous donnant la lumière qui nous désillusionne de l'ignorance du voir dans laquelle nous vivions.

Douglas Harding nous propose des expériences permettant de découvrir ce voir toujours déjà là. Il s'agit d'une reconnaissance peut-être plus que d'une connaissance au sens usuel. Douglas Harding nous invite par exemple à observer ce que nous voyons ici et maintenant de nous-même sans accoler aucune représentation au fait qui se présente. La photographie suivante en première personne y correspond assez bien :


A l'instant présent, se constate l'absence de notre tête et de notre visage dans le champ visuel. L'espace du champ de vision s'étend à gauche et à droite bien au-delà de nos sensations tactiles. Et il faut l'admettre le champ de conscience va au-delà de tout le champ visuel.

Au centre de moi-même, à 0 distance de ce que je suis, est-ce que je trouve ma personne, mon ego ? En fait au centre de moi-même, il y a un presque rien de conscience en lequel tout apparaît : sensations, pensées, émotions et y compris ma personne qui ne trône plus faussement au centre de la conscience.

La lumière de ce presque rien de conscience éclaire donc toute chose. Ma pensée ne parvient pas à englober ce presque rien, elle est vue en cette pure lumière consciente. Et si je me maintiens dans cette ouverture, lorsqu'une émotion surgit ou lorsqu'une passion nous emporte, pouvons-nous être submergé en profondeur ? En prenant refuge dans la lumière de ce presque rien de conscience, ne trouvons-nous pas un havre de paix intangible ?

Cette reconnaissance a été motivée dans le récit préparatoire précédent par le désir de se libérer de la mécanique déterministe. En tant que telle cette reconnaissance de la conscience au centre par cette même conscience au centre transcende amplement un simple questionnement sur le déterminisme de l'ego. Cette reconnaissance révèle et corrige d'un même geste l'erreur et l'ignorance de la conscience égocentrique qui veut mettre l'ego au centre. 

La transformation de la personne dans la lumière de l'éveil met en jeu un choix personnel car la seule (re)connaissance de notre intériorité essentielle est insuffisante.

Une fois l'éveil du voir ayant percé à un instant, il peut y avoir des pensées et des émotions oublieuses du voir perceptif, il peut demeurer des opinions et des imaginations actives qui nous en écarte. Le voir perceptif qui s'est fait jour au travers d'une expérience momentanée n'est pas éveillé à lui-même instant après instant. L'ego peut demeurer par certaines de ses facettes dans l'ombre de la lumière transformatrice du voir. L'illusion et l'ignorance ont connues une trouée, une échappée libératrice. Mais le nuage brumeux, l'obscurité, etc. qui les caractérisent peuvent reprendre le dessus. L'intensité de la lumière propre à l'éveil du voir pour la personne peut donc varier même si la présence de cette lumière à elle-même, elle, ne varie pas. [Ceci induit une conception de l'éveil qui ne se contente pas d'être impersonnel ou qui affirme qu'une fois réalisé tout devenir cesse, qu'il n'y a plus rien à intégrer]

Si le geste de l'éveil au voir a été reconnu, ne sommes-nous pas capables de le réitérer ? Ne suffit-il pas de réitérer par le souvenir ce simple geste de retourner son attention vers le point de vue intérieur où tout paraît ? L'erreur de la position égocentrique de l'ego ignorante du centre véritable de l'être peut être systématiquement combattu par ce retournement vers l'intérieur, un choix de conversion du regard intérieur.

L'éveil au voir perceptif est une reconnaissance libératrice pouvant mettre en jeu en amont la connaissance de déterminismes. En aval de l'éveil au voir, la transformation dans le voir ne met-elle pas davantage en jeu un libre choix entre libre-arbitre et serf-arbitre ? Plus nous vivrons dans la lumière intérieure plus notre arbitre sera libre, plus nous négligerons cette lumière intérieur plus notre arbitre sera enchaîné à des penchants mécaniques.

L'éveil ne devient transformation de la personne que relié à une question de choix égoïque ou personnel si l'on préfère.
Nous avons le choix d'avoir foi ou non en cette vision qui s'est éveillée, nous avons le choix d'espérer ou non une transformation de notre personne en cette vision. Nous avons le choix d'aimer avec nos préférences individuelles ou d'aimer de l'amour même issu de cette vision. 
Délibérer revient à ne pas choisir. Douter de l'essentialité du pur voir perceptif revient déjà à choisir la non-vision en prolongeant le voir penser et le penser voir caractéristique de l'ego égocentrique.
Cette approche du pur voir perceptif comme lié à notre choix personnel le plus radical et intime nous fait revenir aux fameuses vertus théologales chrétiennes que sont amour, foi et espérance.

La liberté se joue à chaque pensée, à chaque émotion, en regard de chaque désir et sensations, etc. Vais-je me laisser voir en mes pensées limitantes jusqu'à me laisser transformer ou bien me laisser happer dans le voir-penser ou le penser-voir ? Vais-je me laisser submerger par l'émotion balançant entre refoulement et justification erronées ou bien vais-je m'abandonner intérieurement à son ressenti en plénitude dans le pur voir perceptif ? Etc.


Fénelon a repéré un enjeu pratique dans le rapport du moi à sa liberté qui permet de saisir les enjeux de notre approche :
Je ne m'étonne point de ce que Dieu permet que vous fassiez des fautes dans le temps même des ferveurs et du recueillement où vous voudriez le moins en faire. La Providence qui permet ces fautes est une des grâces que Dieu vous fait en ce temps-là ; car Dieu ne permet ces fautes que pour vous faire sentir votre impuissance de vous corriger par vous-même. Qu'y a-t-il de plus convenable à la grâce que de vous désabuser de vous-même, et de vous réduire à recourir sans cesse en toute humilité à Dieu ? Profitez de vos fautes, et elles serviront plus, en vous rabaissant à vos propres yeux, que vos bonnes œuvres en vous consolant. Les fautes sont toujours fautes ; mais elles vous mettent dans un état de confusion et de retour à Dieu qui nous fait un grand bien (VIII, 551 cité in François Varillon, Fénelon ou le pur amour)
Si Dieu est interprété ici comme la liberté absolue autocréatrice à laquelle nous participons plus ou moins consciemment, la faute qui nous détermine en tant que mécanisme d'inconscience devient l'opportunité de quitter une nouvelle fois l'égocentrisme ignorant pour nous laisser transformer dans l’œil divin qu'est le pur voir perceptif.
Reconnaître Cela qui nous éveille au meilleur ne revient-il pas simultanément à nous libérer de ce qui peut nous déterminer tant que nous l'ignorons et à choisir la liberté du voir perceptif qui enveloppe pensées, sensations et émotions au lieu de rester enfermé dans le penser voir (sensitif et émotif) ou le voir (sensitif) penser ?

Bilan et retour au débat libre-choix/déterminisme par rapport à la pratique spirituelle :

En aval de la percée du voir, le rôle d'un choix personnel de participer ou non à l'activité transformatrice de la lumière de la pure conscience nous est apparu indéniable.
En amont de cette percée, nous avons beaucoup insisté sur la (re)connaissance libératrice qui donne davantage crédit à l'approche déterministe.

A la croisée de l'aval et de l'amont, il y a selon nous superposition de la prise de conscience libératrice de l'illusion et acte personnel de participation à la liberté absolue autocréatrice.

Mais en ce qui concerne l'amont de la percée authentique du voir dans la conscience personnelle ordinaire, n'y a-t-il pas déjà en jeu le choix pour le serf-arbitre ou le libre-arbitre qui prolonge ou renforce la mécanique déterministe ? Le mauvais choix enfonce dans l'inconscience et le bon choix nous rapproche du saut vers la source même de la perception consciente. Notre réflexion nous amène donc à reconsidérer en amont le libre-arbitre se superposant au déterminisme. [à suivre donc]

En aval, l'éveil s'exprimant dans un contexte culturel mental, n'y a-t-il pas des déterminations constitutive d'un inconnaissance par ignorance de ce qu'est en profondeur la conscience et qui font obstacle à sa pleine révélation ? Le libre-choix de l'ego humain n'est-il pas un peu comme la liberté de mouvement d'une mouche ? Une mouche va vers la droite ou vers la gauche librement mais parfois se cogne à une limite inconnaissable jusqu'à ce par hasard volant dans une direction, elle ne la rencontre plus. Nous, plus conscients qu'elle, libre de ses limites, savons qu'elle s'est heurtée à une vitre. Elle l'ignore. C'est une ignorance due à son être même de mouche. La lumière de la conscience à travers elle ignore ce qu'est une vitre même si la lumière de la conscience parce qu'il y a perception de la mouche et libre mouvement peut y être consciente.

La liberté de l'ego lui permet sans aucun doute de participer consciemment à sa transformation éthique en un être d'amour et de compassion mais cette transformation spirituelle est certainement insuffisante pour participer pleinement consciemment à une évolution de la conscience humaine elle-même. En tant qu'être humain, nous pouvons être conscient que la lumière essentielle de la conscience est autocréatrice mais notre pensée et nos sentiments ne nous permettent pas d'y participer consciemment pleinement si eux-mêmes représentent les limitations mêmes de notre humanité.

Il y a un "je ne sais pas" spiritualiste qui commence par être un acte juste d'humilité mais qui malheureusement finit par s’avérer être la continuation en bonne et due forme des limites de notre espèce sans autre question.

Conscient d'une insatisfaction vis-à-vis de ce déterminisme plus fondamental, conscient d'une aspiration mystérieuse qui ne peut se satisfaire d'une paix intérieure intangible, l'aventure de l'éveil commence à s'ouvrir véritablement à une aventure évolutive. Il ne s'agit en rien de renoncer à la paix de la vision de la lumière intérieure mais il s'agit de s'ouvrir à la possibilité que les ténèbres lumineuses qui lui sont propres recèlent des possibilités d'être que nous ignorons encore, mais que nous pouvons participer à libérer en intensifiant notre aspiration, en la dégageant de la gangue de nos habitudes trop humaines.

Dessin de Gabriel Durand 2013

Quelques enjeux critiques de notre approche dans le champ de la spiritualité contemporaine.

Invoquer que le corps-esprit individuel est soumis au déterminisme même si se réalise l'éveil comme Balsekar ou Wayne Liquorman l'affirment nous paraît permettre de justifier le pire au nom de l'éveil. Mais ne pas voir qu'en un sens notre corps-esprit individuel est prédestiné par la conscience absolue autocréatrice serait aussi une erreur.

Les héritiers de Prajnanpad et d'Arnaud Desjardins ne tombent pas dans un piège aussi grossier puisqu'ils entendent respecter un ordre éthique en n'agissant pas en dessous de leur dignité mais dès lors ne faudrait-il pas qu'ils brisent la forteresse mentale qu'est elle-même une théorie du déterminisme non questionnée ? Cette théorie ne conduit-elle pas les tenants de cette théorie à éloigner l'expérience de la lumière de l'éveil pourtant si proche et si simple à obtenir ? Pour nous, la transformation spirituelle, si elle commence avant l'expérience de la lumière de l’éveil, n'est qu'un balbutiement, ce ne sont que des changements au sein d'un position égocentrique d'un ego qu'on espère de plus en plus sain pour atteindre le véritable éveil. Cette approche progressive même si elle promet un saut final s'inscrit dans le mythique "beaucoup d'appelés et peu d'élus". Si on part de l'éveil directement, la relation maître-disciple est totalement différente voire totalement transmutée car dans le contexte d'un partage autour du pur voir perceptif, il ne peut y avoir au sens profond qu'une amitié spirituelle fondée sur une égalité originelle dans la vision de l'essentiel. L'ami spirituel nous ramène au pur voir, nous partageons avec lui l'essentiel, il ne saurait y avoir avec lui aucune inégalité même si en terme de mûrissement l'ami l'est nettement plus. A ce propos, celui qui est plus mûr sur un aspect de sa personne est entendu plus aisément si l'on écoute depuis le pur voir. Et il convient de rappeler que le plus mûr n'est pas toujours celui qui transmet de manière la plus brillante le geste de l'éveil. Donc comme l'éveil ne garantit pas notre maturité humaine, croisant de nouveau les apports de Prajnanpad et Desjardins, il s'agit de se méfier de nous et de ceux qui ayant reconnu le pur voir s'identifie au maître intérieur en refusant de reconnaître que le disciple du maître intérieur demeure essentiel pour se transformer en sa lumière à l'aide de tous ses reflets mondains que sont les paroles de nos amis plus centrés que nous sur un aspect d'humanité.
 
Stephen Jourdain insistait lui beaucoup sur un choix originaire défaillant en nous qu'il nous fallait redresser dans le geste d'éveil. Mais ce geste incluait-il un mûrissement de sa personne elle-même ? Il y a une dimension tragique du mûrissement dans la lumière de l'éveil qu'il n'a peut-être aperçu que sur le tard, d'après ce que nous en dit Gilles Farcet dans Sur la route spirituelle. Le geste d'éveil est à réitérer et surtout si une part de nous se refuse à sa lumière transformatrice mais ce geste de liberté ne doit pas être un geste de sécession vis-à-vis d'autrui. Stephen Jourdain s'est toujours méfié du terme non-dualité mais la non-dualité dans le sens le plus noble n'est pas étrangère à une ouverture dans le dialogue. Le geste de désidentification, choix pour la liberté libre de toute identification, peut entendre l'ouverture qui se propose dans le dialogue : aucun terme n'est définitivement galvaudé y compris celui de non-dualité sinon c'est le retour du dogmatisme et le surgissement d'une non-liberté. Par le dialogue l'éveil s'ouvre à une dimension cosmique qui le conditionne et pas seulement une dimension personnelle ou transpersonnelle admirant l’œuvre cosmique au côté de son créateur. La liberté individuelle est étroitement liée à sa constitution lucide mais aussi en partie inconsciente inscrite dans le moule offert par le corps cosmique et son devenir. Le choix du pur voir perceptif créateur ne nous arrache jamais au déterminisme cosmique qui à la fois le conditionne, le filtre dans certaines limites ou encore l'amène à s'ouvrir davantage. Un geste de liberté n'est pas qu'un choix mais aussi un geste d'ouverture et d'aspiration, un besoin d'être (plus) jamais satisfait de l'expérience d'être qu'il est.

Enfin, souligner la clarté d'intention, vouloir être libre plus que toute autre chose, etc. risque de nous détourner ce à quoi il nous faire face à savoir nos mécanismes inconscients. Notre libre-arbitre ne fonctionne jamais à 100% parce que notre participation à la liberté absolue autocréatrice ne peut être qu'imparfaite tant que nous serons dans un mental humain. Nous touchons ici à une des limites du mouvement intégral et son éveil évolutionnaire qui n'entend pas vraiment ce que pourrait être un saut évolutif de conscience. S'affirmer comme un leader évolutif apparaît quelque peu trop humain pour être crédible. Là encore il y a beaucoup d'inconscience. Mais un Andrew Cohen qui n'était pas à l’abri de l'autoritarisme justifié par son leadership évolutif paraît assez sincère pour entendre sur ce point ses propres disciples et  a affirmé vouloir exploré ce point.

mardi 2 juillet 2013

MAITRE OU DISCIPLE DU SENS ? Sur le chemin de l'âme du sens entre voie apophatique et voie cataphatique. Les secrets de la pensée (épisode 3).

Paul Ricoeur nous invite à être disciple du sens.

Nous nous voulons souvent maîtres du sens mais n'avons-nous pas le sentiment de perte de ne plus jouer dans le jardin édénique de la source du sens ?

Nous ne voulons plus des dogmes prémodernes. Nous avons intégré une liberté vis-à-vis de toute tradition et de toute autorité. Mais ne plus être prémoderne, signifie-t-il être rationnellement et personnellement maître du sens ? Être sa propre autorité, être libre, est-ce être maître du sens ?

Être maître du sens serait être maître de la réalité matérielle. Il ne s'agit pas de parole magique mais d'une compréhension scientifique qui pourrait nous amener à user sans limite du monde matériel. L'efficacité de nos discours sur le monde est testable et elle nous rend plus puissant. Le progrès technologique n'est-il pas un fait ? Le moderne se veut ainsi le maître du sens.

Mais il y a là un risque d'illusion : l'illusion scientiste. Elle nous fit longtemps croire que nous pourrions tenir dans une formule mathématique l'univers mais le sens fuyant et multiple nécessite plus qu'une formule et puis il y a le mystère de cela qui aurait donné sens y compris suivant un ensemble de formules. L'efficacité technologique est relative : l'accident, l'usure, la panne et la catastrophe nous attendent toujours au tournant.
Le perspectivisme a donc vu comme un reste de métaphysique religieuse au cœur du scientisme. Mais en affirmant que nos pensées ne sont pas un décryptage mais des valeurs bricolées en apparence de vérité, le perspectivisme a souvent mené à une manière encore plus radicale d'être maître du sens. Par le biais d'un pluralisme des valeurs, le postmoderne est ainsi  moins dogmatique encore que le scientiste mais il risque de demeurer par ses valeurs un maître du sens. Par l'affirmation de ses valeurs, il s'affirme centré sur lui même face au monde et aux autres. Le sens valorisé sépare encore tragiquement.

On pourrait affirmer qu'au fond nous serions vraiment maîtres du sens parce que la substance objective du réel serait profondément absurde. Le cœur des choses, la matière serait aveugle à nos pensées. La science offrirait de comprendre des constantes dans le mouvement de cette matière mais non des lois. Elle offrirait de l'efficacité à nos actes mais toujours relative.

Nous ne sommes pas seulement perdu au milieu d'un univers matériel d'un silence éternel car nous ne sommes même pas au milieu. Nos vies et nos valeurs sont tout ce qui demeurent pour ne pas sombrer dans la nausée de cet être globalement aveugle à notre présence. Et l'autre homme qui commet le pire sur son frère humain n'est-il pas envahi par cette absurdité inhumaine qui balaie indifféremment dans un cataclysme tout ce qu'elle rencontre devant elle ? Le sens s'abolit dans le hasard et la nécessité matérielle et notre affirmation même d'humanité semble plus que jamais fragile. L'hypermodernité, accomplissement de la modernité et de la postmodernité, n'est-elle pas en pleine crise de sens ?

Un poète ou celui qui entend la poésie peut-il souscrire à ce portrait ? Le poète est depuis la fin du XIXème siècle l'incarnation de l'hypermoderne. Rien d'ancien n'est plus à préserver. Tout le présent gros du passé est prêt à se faire transfigurer dans la nouveauté de l'instant. Si le poète renonce au dérèglement des sens, la parole poétique ne s'écoule-t-elle pas comme une onde de scintillements dessinant au plus près le jaillissement d'être de la source première ?
Nous ne tiendrons jamais la source qui donne sens même si nous lui arrachons tout ce qu'elle peut susciter comme sens. L'abolition du sens dans l'absurde ne serait-elle pas le châtiment pour celui qui refuse de se ressourcer ? En perdant de vue le mystère de la source et en regardant nos corps broyés sous les griffes de l'énergie-espace-temps, n'avons-nous pas perdu de vue le rayonnement de notre âme ? Ne sommes-nous pas aveugles au symbole secret qui peut nous rendre la dignité d'être une image de Dieu au royaume des cieux ?

Car si une âme du sens existe serait-elle le produit du hasard et de la nécessité d'une matière aveugle ? Le sens profond d'une telle âme ne serait-il pas d'être un rayon individualisant au sortir de la source elle-même ? Celui qui se vivrait en tant qu'âme ne se demanderait plus s'il en a une. Recouvrant son âme, le sens serait entièrement reçu. L'ego manipulateur aurait disparu. Entre l'égo manipulateur du sens et la réalisation de l'âme du sens, il y a un apprentissage pour recevoir le sens, une pratique interprétative de l'attention ouverte. En termes philosophiques nous avons besoin d'une certaine phénoménologie herméneutique. Une spiritualité répondant au défi de la crise hypermoderne du sens peut donc être une spiritualité de la réintégration du sens comme réintégration de l'âme du sens.


Risquons-nous à réécouter les voies prémodernes à commencer par celles propres à notre propre tradition occidentale mais dans le contexte de notre crise hypermoderne du sens.

Notre déchéance ne serait-elle pas de nous être emparés des fruits de l'arbre du sens, le plaisant et le déprimant, l'enthousiasmant et le terrifiant, etc. ? Notre déchéance n'est-elle pas de vouloir être le maître du sens, de voir notre emprise confirmée jusqu'à ce que l'horreur de l'absurdité, de la mort de tout sens triomphe à nos yeux (oubliant notre âme éternelle pour ne contempler que la mort inéluctable de nos corps) ? Nous suons alors sang et eau pour retrouver du sens contre la nature aveugle, nos conceptions sont bien douloureuses, elles broient ceux qui les engendrent et elles meurent souvent avant d'avoir portée leur propre fruit. L'histoire du XXème siècle et ses catastrophes récurrentes sont centralement des dérives de ceux qui ont voulu être maîtres du sens de l'histoire (marxisme), de l'évolution (nazisme et eugénisme) et de la matière (Hiroshima, Nagasaki, Tchernobyl, Fukushima, etc.).

Le péché originel au sens de ratage et de perte du sens originel n'est pas le péché de nos ancêtres dont nous aurions hérité génétiquement par la conception matérielle. Non, le péché originel, la ratée du sens originel nous est transmis dans notre conception spirituelle à laquelle nos familles, nos nations et nos cultures participent dès avant notre conception matérielle. L'immaculée conception spirituelle est-elle possible ? Ce point de foi les chrétiens l'entendent-ils ? Tout dogme ânonné l'est par une volonté secrète d'être maître du sens : le dogmatisme participe donc du péché originel qui dans son mouvement même consiste toujours à voiler la nudité de notre âme. Car le péché originel est originé : nous souscrivons librement à la perte de notre âme, le sens divin du sens de notre existence individuelle. La perte de l'âme est ici entendue comme son enfouissement sous des complexes psychologiques et la perte plus ou moins définitive de son influence par la dramatisation de la vie opérée par notre ego. Notre ego est déterminé par le monde humain où règne la perte de sens, par l'animalité privée de ses régulations instinctives mais aussi sa marge de manœuvre est focalisée sur le sens de son identité, sur ses désirs issus de son monde désormais entachée par la perte de sens.

Nous pouvons envisager une voie apophatique (une voie de l'inconnaissance par la maîtrise intellectuelle du sens) : la lumière divine est la lumière ténébreuse de l'esprit où par delà toute qualification se tient notre vie divine. L'amour de cette lumière dans l’œil converti (retourné) à sa simplicité contribuera à nous éviter la déchéance. Il nous faut éviter le monde du sens de notre déchéance.

Nous devons envisager aussi une voie cataphatique authentique (une voie reposant sur la reconnaissance des théophanies en s'appuyant sur des révélations au niveau des symboles, de l'inspiration poétique et prophétique, etc.). La voie apophatique nous fait sauter par delà l'obstacle de la question du sens mais nous y serons immanquablement ramené. Car nous sommes humains et nous agissons (y compris sans agir) dans ce monde humain à travers le sens. Se rappeler la lumière divine au cœur de l'opération du sens met en jeu le salut de notre âme perdue dans la déchéance. Mais ce rappel fondé sur la foi et le désir de l'absolu, va-t-il produire la transformation du monde de l'ego redonnant vie à notre âme ou va-t-il produire une captation égocentrique de cette lumière.

La théophanie qui pourrait guider une manière de vivre le monde du sens non déchue est donc un objet essentielle de cette voie cataphatique libérée des tentations prémodernes au traditionalisme, à l'autoritarisme, au dogmatisme. La prémodernité a peut-être connue une valorisation sociale de la recherche spirituelle que la modernité a piétinée largement à travers le matérialisme. Mais cette valorisation de la recherche spirituelle a presque toujours été limitée au sein d'une valorisation de la religion et au prix des méfaits que nous avons indiqués. Ceux qui défendent la légitimité du monde prémoderne arguent d'un âge d'or d'équilibre entre religion exotérique et spiritualité ésotérique transmettant ainsi une Tradition primordiale où se révélerait une unité transcendante des religions. Où est le sens du dialogue de Shankara avec le bouddhisme ? Où envisage-t-il l'unité transcendante des traditions ? Plotin entend-il quelque chose d'une expérience spirituelle chrétienne ? Toute cette idée de Tradition primordiale est une construction moderne même si elle affiche son antimodernité.

L'âme s'exhume-t-elle dans une tradition qu'elle soit primordiale ou non ? La tradition n'existe que par une construction de pensée. L'âme est tel un poète hypermoderne. Rien ne sert à son désir (une soif d'être et non un appétit animal déguisé en costume humain) de surmonter la déchéance de cautionner une quelconque chaîne historique d'initiations. Elle ne veut pas nous attacher à quoi que ce soit, elle veut d'abord nous libérer. Pour répondre à son désir, nous voulons être disciple du sens qui sourd non perverti de la source de la théophanie. 

Reconnaître rétrospectivement le tentateur qui nous ramène au monde déchu  signifie que le salut n'est pas encore gagné irréversiblement. Il nous faut reconnaître la tentation inconsciente qui pervertit la théophanie qui pourtant peut aller jusqu'au monde du sens humain.   

Tâchons de voir au quotidien grâce à l’œil de la conscience comment nous pouvons être vraiment disciples du sens pour retrouver l'influence de notre âme.

(A suivre)
Puis-je entendre cette pensée ?
Je propose ici un exercice qui suggère ce que signifie "être disciple du sens" :
http://foudreevolutive.blogspot.fr/2013/06/lenonce-je-ne-suis-pas-cette-pensee.html

jeudi 14 février 2013

"TOUT EST CONSCIENCE" OU NON ? Conscience, pensée et formes intelligibles des intuitions créatrices. Les secrets de la pensée (épisode 2).


Lorsqu’on affirme que "tout est conscience", on peut partir du constat qu'offre simplement la vision en première personne. Rien n'est perçu en dehors de cette conscience unique. Aucune autre conscience n'a jamais été perceptible. Bien entendu il ne faut pas ici confondre pensée(s) et conscience. Dans l'unique conscience, à côté de la voix de ma pensée personnelle surgissent d'autres voix qui expriment d'autres manières de penser. Mais toutes ces pensées n'ont jamais surgi que dans cette unique conscience.

Bien entendu, on peut faire des objections à cette approche qui semblera un peu d'un idéalisme naïf :

-1- si tout au fond de moi, je sourd de cette unique conscience qui en son sein fait tout apparaître, pourquoi n'ai-je pas accès à une toute puissance ?

-2- si tout est seulement dans cette conscience par laquelle j'existe en tant que personne, pourquoi l'autre à qui je parle voyant dans une autre direction a accès dans la conscience à ce que moi, je ne puis avoir accès ?

-3- cette hypothèse que tout est conscience ne rend pas compte de phénomènes inconscients qu'un autre peut percevoir comme me déterminant alors que moi agissant semble-t-il en conscience j'ignore ces causes qui me déterminent ;

-4- globalement la science pointe l'existence d'un substrat matériel déterminant pour mon corps et ma pensée que par cette conscience sans l'aide d'instruments adéquats je n'ai qu'une vague idée n'ayant affaire qu'à des surfaces colorées, des sensations olfactives, auditives, tactiles, gustatives ;

-5- cette conscience impersonnelle n'est-elle pas plutôt la prise de conscience de la nature matérielle inconsciente par une structuration d'elle-même ?

-6- la nature étant à sa racine radicalement inconsciente de son surgissement de rien, cette conscience impersonnelle dans laquelle sourd ma pensée personnelle n'éclaire que la surface des choses, la dimension mentale permet d'aller vers sa dimension inconsciente mais au final celle-ci nous échappe.

-7- passer de la confusion de cette conscience impersonnelle avec la pensée personnelle permet d'incarner la prise de conscience individualisée de la nature par elle-même, ce que Spinoza désignait comme le sommet de la connaissance du troisième genre par intuition. Cette connaissance produit joie par adhésion au réel et découverte d'une dimension atemporelle où peut s'éterniser l'ouverture où prend sens notre individualité. Mais cette conscience n'est pas celle de tout comme l'affirme Spinoza car ici le déterminisme n'est pas le fruit de la seule nécessité éternelle mais aussi d'une contingence hasardeuse, d'une impulsion aveugle émergeant de rien. Notre individualité permet la prise de conscience de l'ouverture à partir du rien d'où la nature surgit l'y amenant ensuite.

Remarque : cette ultime approche rappelle celle de Schopenhauer qui parle de volonté (aveugle) de la nature à la source de notre conscience. Notre version cependant n'aboutit pas forcément à la conclusion que la volonté de la nature est un égarement de ce sans fond ouvert (rien ?) qui produit tensions, douleurs et souffrances. Ce qui implique que la prise de conscience de la volonté de la nature n'est que ce qui doit précéder le retour au rien avant même qu'il ne s'ouvre à quelque chose. 
La volonté de la nature peut être aveugle ce qui se traduit parfois encore par le piétinement de l'ouverture individualisée mais sa surabondance qui en soi aveugle piétine souvent ceux qui pourtant la porte permet peut-être à une aventure évolutive de prendre place du point de vue de cet ensemble qui incarne sa prise de conscience.

Nous montrerons que certaines de ces objections à une expérience de "Tout est conscience " sont infondées mais que par ailleurs les affirmations concernant une Inconscience qui en arrière plan les motive n'empêchent pas de la réaffirmer en autre sens que celui d'un idéalisme naïf.

-1- un désir égocentrique manifesté mentalement dans cette conscience n'est en rien la possible "volonté" de cette conscience : cette conscience en première personne n'est pas au service de notre pensée-sentiment de nous-même en 3ème personne  au contraire il s'agirait que notre pensée-sentiment apprenne à s'aligner sur le Devenir de la conscience en première personne. En un certain sens je suis cette conscience en première personne mais de manière lointaine un peu comme une âme enfermée dans un corps (ici la finitude en troisième personne) qui lui ne permet pas de se comprendre pleinement dans ses actes. Il y a en première personne des ténèbres lumineuses qu'on ne peut qualifier mentalement.

-2- si dans cette unique "tout est conscience", la manifestation est "monadique" c'est-à-dire en perspective : il y a une structure psychologique qui à la fois voile et dévoile, il y a une structure biologique qui à la fois voile et dévoile, etc. L'autre ne voit donc pas ce que je vois, il ne pense pas ce que je pense, etc. Sans ce jeu de voilement et de dévoilement nous ne serions jamais la conscience individualisée de tout (un œil du tout sur lui-même) ou une conscience individualisée par l'aide du tout (une âme en évolution) mais directement l'unique conscience de tout. Mais ce jeu de voilement dévoilement n'obéit pas tout à fait à des limites fixées une fois pour toutes par un horizon mental et émotionnel ainsi que perceptif. Ainsi on peut se sentir observé alors que l'observateur est hors de portée de nos sens. Des jumeaux témoignent d'un vécu partagé à distance du point de vue de ces horizons. Ceci est aussi vécu par des disciples vis-à-vis de leur maître spirituel. Parfois un rêve dévoile un futur : c'est une expérience qu'un rêveur lucide assidu finira certainement par constater.

-3- si dans cette unique "tout est conscience", il y a des structures de voilement et de dévoilement qui permettent l'individualité, il y a effectivement des déterminations inconscientes à l’œuvre. Cependant l'individualité en adhérant à ce qui se dévoile adhère au plus près de ce qui lui est inconscient, elle est libérée de son vouloir qui ignore jusqu'à s'opposer à ce qui la détermine. Jusqu'où peut-elle connaître ce qui la détermine si "tout est conscience" ? connaître ici n'a pas seulement le sens mental.

-4- Il est vrai que le substrat matériel semble être voilé. La science m'indique qu'il est question d'énergie- espace-temps mais dans mon expérience ce que je ressens d'énergie-espace-temps n'est que pensée, émotion ou pulsion jamais vibration matérielle. Mais s'agissant de ce voilement, l'inconscient pour la manifestation de conscience humaine ne pourrait-il pas être une réalité consciente pour d'autres formes de vie à venir ? Chaque structuration conduisant à une conscience plus large n'a-t-elle pas inclut une forme de prise de conscience de l'inconscient ? La connaissance animale de la douleur est contemporaine d'une prise de conscience de l'environnement. La peur est liée à une anticipation de la douleur et donc à une conscience encore plus de notre environnement. Le souci mental élargit largement cette connaissance ; la conscience devient plus consciente de son tout et de son rien :
 
Par le biais de la dimension mentale nous avons une connaissance de la matière et des possibilités d'utiliser ses ressources que nulle autre forme de vie sur terre n'a eu avant nous. Ces révélations ont eu lieu par un élargissement de notre connaissance mentale. La démarche scientifique qui permet vraiment d'élargir en ce sens matériel notre puissance d'action est liée à une mentalité moderne. Ce sont des intuitions qui ont élargi la conscience humaine. Il y a comme une montée à une supraconscience par la venue d'intuition créatrice qui a permis la descente dans l'inconscience de la matière. L'expérience du physicien ou du mathématicien n'est pas celle d'aboutir à une nouvelle vision par suite d'un bricolage des vieux modèles, il s'agit de mettre en place des problématiques inédites qui montreront l'inanité radicale de tous les vieux systèmes de pensée, et dans cette ouverture ainsi suscitées vient une intuition créatrice qui éclaire ce qui demeurait inconscient. 

Une prise de conscience peut-elle émerger d'une moindre conscience ou n'est-elle pas plus simplement la révélation d'une supraconscience ? Les mathématiciens et les physiciens salués comme les plus géniaux témoignent unanimement de cette expérience. Ils sont instinctivement et par expérience quasi-platoniciens. Les biologistes eux ont des résultats en bricolant jusqu'à présent en héritant des modèles de ces prédécesseurs. Mais ne devront-ils pas un jour faire face à l'interdisciplinarité qui les mettra dans des situations problématiques qui leur donneront enfin l'envie de savoir ce qu'est une intuition créatrice sur le plan biologique ? Fritjof Capra témoigne d'une expérience momentanée de la matière comme vibrations de petites cordes lumineuses d'énergie. N'a-t-il pas été momentanément conscience de la matière ? L'intuition créatrice au lieu de nourrir une nouvelle vision mentale n'a-t-elle pas révélée la possibilité d'un saut évolutif (celui dont Sri Aurobindo et Mère font état) ? 

-5- Il ne s'agit pas seulement d'une prise de conscience de la nature par elle-même puisque l'individu en appelant ces intuitions créatrices semble pouvoir faire évoluer consciemment la nature et être de moins en moins celui que la nature oblige à s'adapter au plan évolutif.

-6- la dimension mentale de la conscience n'est pas le sommet évolutif où la conscience individualisée peut devenir consciemment le "tout est conscience". C'est la conscience non mentale en nous qui vraiment révèle que tout est conscience mais donc pour nous êtres mentaux, il s'agira toujours d'une docte ignorance. Le "Tout est conscience " est à la fois conscient et inconnaissable. Mais si on admet qu'il s'agit de notre point de vue de ténèbres lumineuses il ne faut pas exclure une supraconscience lumineuse.

-8- Le rien et son ouverture peuvent être le lieu d'un détachement. Mais le rien et son ouverture peuvent concerner les pensées, les émotions, les énergies internes jusqu'aux organiques. Dès lors détaché ainsi individuel d'où sourd le détachement individualisé de la conscience ? Ce détachement exclut-il toute aspiration à d'autres enchaînements de pensées, d'émotions, d'énergies ? Exclut-il une aspiration au silence mental, au calme émotionnel et à la tranquillité physique ? La libération exclut-elle obligatoirement une liberté transformatrice ? Le détachement de conscience exclut-il l'évolution consciente de la conscience individualisée ?
Remarque sur le divin et l'intuition créatrice : Il y a bien là une approche pouvant réactualiser ce qu'autrefois on appelait Dieu. Ce Divin, ce "Tout est conscience" qui se voile et dévoile pour évoluer individuellement à travers un cosmos qui s'individualise de façon multiple n'est le Dieu d'aucune religion qui ne peut n'être qu'un fossile évolutif d'un de ses moments évolutifs. Est-il personnel ou impersonnel ? Un ou multiple ? C'est là une question de moment évolutif...
Mais l'athée ou le spiritualiste qui fait de l'évolution un dynamisme inconscient ne peut pas clairement envisager et d'abord aspirer à cet élargissement incluant vraiment une dimension divine car surconsciente. L'intuition créatrice que le platonicien considérait comme une forme intelligible n'est pour lui qu'une libre association cérébrale à partir de mémoire stockée. Toutefois ceci n'explique pas qu'en affinant notre regard intérieur, on puisse voir les formes intelligibles avant de les exprimer comme des pensées verbales et que parfois parmi ces formes intelligibles on commence à en repérer de différentes teneurs avant même qu'elles soient entièrement exprimées en nous. C'est dans une idée qui s'est approchée et s'est échappée sans qu'on puisse l'exprimer qu'on aperçoit une forme intelligible. C'est dans la résorption intérieure d'un contenu de pensée ou plus encore dans le rejet de ce qui vient avant même que cela s'exprime que la forme intelligible se révèle au regard intérieur. Et puis il y a aussi la coloration de ces formes qui donne des indications. Le grand penseur ou le mystique savent que cette forme intelligible répondra à tel problème global et il en tire l'expression qui étonnement offre des réponses rationnelles à tous les sous problèmes du problème global. Une libre association a-t-elle ce pouvoir ?
On retrouve ici une question d'alignement de notre volonté sur le divin entendu comme élan créateur qui rappelle le "surrender" (l'abandon ou la capitulation de notre volonté) mystique à Dieu. Cependant ici il ne s'agit plus d'une simple acceptation grâce à un détachement de ce qui advient. Il s'agit de discerner ce qui répond à l'appel évolutif pour nous ici et maintenant.
D'ailleurs l'athéisme comprenant la reconnaissance d'un inconscient matériel nié par les religions est aussi un moment évolutif nécessaire pour envisager un matérialisme divin.

mardi 13 novembre 2012

CONSCIENCE, PENSEE ET POESIE. Autour de Michel Henry, Heidegger, d'Alexandre Quaranta, d'Henri Bergson et de Stephen Jourdain. Les secrets de la pensée (Episode 1).

Michel Henry à propos de son livre La Barbarie disait :


Son propos prolonge à l'évidence celui de Heidegger.
  
Dans Question III s'inscrivant comme héritier de la tradition mystique rhénane, Heidegger écrivait :
La pensée qui calcule ne s'arrête jamais, ne rentre pas en elle-même. Elle n'est pas une pensée méditante, une pensée à la poursuite du sens qui domine dans tout ce qui est.
Quand Heidegger oppose à l'arraisonnement technologique la poésie, on peut semble-t-il rester sur notre faim. Comment la poésie peut-elle faire face aux projets transhumanistes les plus discutables ? Nous avons par ailleurs envisager les limites de la technique comme celle de la conscience mentale montrant ainsi une tendance discutable à vouloir parler de l'expérience spirituelle du point de vue de la science mais en quoi la poésie pourrait être pour la pensée du spirituel plus décisive que la science ?
De nombreux maîtres et penseurs spirituels ont pointé l'importance du regard poétique pour pénétrer au plus profond de la pensée méditante voire pour émerger au-delà de la pensée à même la source de ce qui est. 

Alexandre Quaranta prolongeant à l'évidence l'enseignement de Douglas Harding écrit  dans S'étonner d'être, éditions Accarias L'Originel, p.99-100:
Dans la perception pure, il ne s'agit pas bien sûr de bruler ces savoirs ni de devenir incapable de reconnaître ou différencier le moindre objet. Ce serait alors plus proche d'une pathologie que d'une liberté et d'un épanouissement de la sensibilité; et c'est d'ailleurs une pathologie répertoriée, connue sous le nom d'agnosie visuelle. Il s'agit plutôt de mettre entre parenthèse ces savoirs, de garder étanche la cloison qui doit séparer le domaine perceptif du domaine de la pensée, le domaine "présentation" (c'est-à-dire la vision de ce qui nous est donné dans l'instant, sans rajouts) et le domaine de la représentation.
Ceci nous amène à dire immédiatement que la perception pure d'un objet peut être considérée comme la vision de la manifestation d'une idée : l'objet relatif devient absolu. A travers l'objet, on rejoint l'idée pure.
Prenons un exemple pour récapituler. Une boîte d'allumettes est posée en face de nous, à vingt centimètres. Nous croyons qu'elle a six faces alors que nous n'en voyons que trois. Nous savons beaucoup de choses. Nous savons que c'est une boîte, et que c'est une boîte d’allumettes. Nous savons ce qu c'est qu'une allumette et son utilité. Cependant, nous ne voyons pas les allumettes; elles ne sont pas une donnée de perception. Nous prolongeons notre perception par une représentation, mais nous n'avons généralement pas conscience de ce mécanisme furtif qui a pour effet de nous voiler la perception de l'objet dans sa fraîcheur, et, ultimement, dans son mystère infini.
Parce que nous savons aussi que la boîte est un parallélépipède, nous injectons le volume dans cette boîte que nous avons rempli d'allumettes.
La boîte possède des couleurs, et nous avons des noms pour ces couleurs; nous les plaquons immédiatement sur la perception de la boîte, là aussi, le plus souvent sans nous en rendre compte.
On notera que Alexandre Quaranta associe représentation et pensée qu'il sépare de présentation et idée. Comme nous y invite Douglas Harding il s'agit de court-circuiter le monde des représentations mentales pour frayer avec les perceptions pures dans leur "fraîcheur incommensurable".
 Ceci rejoint Bergson qui dans Le Rire écrivait p.117-118 :
Enfin, pour tout dire, nous ne voyons pas les choses mêmes; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage. Car les mots (à l’exception des noms propres) désignent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s’insinue entre elle et nous, et en masquerait la forme à nos yeux si cette forme ne se dissimulait déjà derrière les besoins qui ont créé le mot lui-même. Et ce ne sont pas seulement les objets extérieurs, ce sont aussi nos propres états d’âme qui se dérobent à nous dans ce qu’ils ont de personnel, d’originellement vécu. Quand nous éprouvons de l’amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-même qui arrive à notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille résonances profondes qui en font quelque chose d’absolument nôtre ? Nous serions alors tous romanciers, tous poètes, tous musiciens. Mais le plus souvent, nous n’apercevons de notre état d’âme que son déploiement extérieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu’il est à peu près le même, dans les mêmes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l’individualité nous échappe.
Ce que ce texte de Bergson souligne à travers la distinction perception/représentation et que la description phénoménologique d'Alexandre Quaranta à la suite de Douglas Harding vise aussi est une distinction qui met donc en jeu la dimension poétique de la vie. La représentation et son langage risque à tout moment et même la plupart du temps d'évincer cette dimension poétique de la vie qui nourrit notre conscience par-delà notre discours intérieur. Dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience [1927], PUF, 1965, p.123-124, Bergson écrivait déjà en ce sens :
Ainsi chacun de nous a sa manière d’aimer et de haïr, et cet amour, cette haine, reflètent sa personnalité tout entière. Cependant le langage désigne ces états par les mêmes mots chez tous les hommes ; aussi n’a-t-il pu fixer que l’aspect objectif et impersonnel de l’amour, de la haine, et des mille sentiments qui agitent l’âme. Nous jugeons du talent d’un romancier à la puissance avec laquelle il tire du domaine public, où le langage les avait fait descendre, des sentiments et des idées auxquels il essaie de rendre, par une multiplicité de détails qui se juxtaposent, leur primitive et vivante individualité. Mais de même qu’on pourra intercaler indéfiniment des points entre deux positions d’un mobile sans jamais combler l’espace parcouru, ainsi, par cela seul que nous parlons, par cela seul que nous associons des idées les unes aux autres et que ces idées se juxtaposent au lieu de se pénétrer, nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage
On notera ici qu'une forme de pensée distincte du langage usuel est réhabilité. Quelle est cette pensée de l'âme qui n'est pas langage et qui est ici réhabilitée ? Une pensée proprement poétique. Elle n'est pas le fait de notre ego mais elle est plus proche de ce que je suis, Moi que notre vision égocentrique et ses représentations problématiques composées d'imitations irréfléchies, de citations non questionnées et d'actions caricaturales.
La poésie (comme essence de l'art de vivre et de créer) mieux que la raison toujours complice de la représentation impersonnelle peut donc pointer l'individualité de notre pensée comme de la perception pure que le langage réduit à ses formulations générales trahit. Celui qui vit en poète par son acte intérieur qui a du style donne au langage une couleur reconnaissable entre toutes. Il fait sonner les mots entre eux de façon si justes qu'ils font échapper au sortilège d'un monde de représentations, un monde toujours vieux (aussi vieux que les mots que les impressions individuelles et poétiques sont toujours neuves et fraîches) et déjà usé (juste utile et le plus souvent utilisé jusqu'à la moelle car toujours ré-utilisé). 


Stephen Jourdain développe ce thème dans La bienheureuse solitude de l'âme, p.96-97 :
Question : Si je tente de toucher en moi ce sentiment d'être, je pense tout de suite à la poésie, à la musique, plus qu'au raisonnement.
Steve : Bien sûr. C'est le domaine de la sensibilité, ce sont tous ces chocs que l'on peut éprouver avec la musique, la poésie. Nous sommes là dans la bonne dimension - à condition de bien comprendre qu'il ne s'agit pas d'une sorte d'annexe, charmante, mais hélas peu sérieuse, subjective, "livresque", du très sérieux Réel. A un moment de notre vie, la musique, la peinture, les livres, nous ont apporté des joies profondes, nous avons été élevés, verticalisés ; jamais plus nous n'avons été les mêmes.
Mais  les années passent, et l'on se dit : "Allons, tout ça n'existe pas réellement, ce n'est que de l'art". Erreur monumentale ! Il y a beaucoup plus de réalité vraie dans Voyage au centre de la terre ou dans Tropique du Capricorne que dans toute perception triviale et utilitaire.
La perception utilitaire est sans valeur ni réalité.
... Bien sûr, le fin du fin serait de comprendre que la poésie n'est pas confinée dans le recueil de poèmes, qu'il est une chose telle qu'une poésie vécue, que le monde qui s'étend au-delà des étroites limites du recueil, est, dans sa vérité, poésie pure !
Question : Écarter comme un imposteur le monde matériel, poétiquement misérable ?
Steve : Ne prendre en compte que cette hyperpoésie qu'est l'impression de matière, unique réceptacle de la vraie matière.

Tout est chant. Notre champ de conscience est un ... chant.



La pensée a donc pour mission de poser l'oreille contre la cloison du monde des impressions poétiques, ce chant de la conscience libéré des représentations et des raisonnements pour tenter de déchiffrer ce qui s'y vit. Il y a un rapport à la perception pure et donc une phénoménologie mais la phénoménologie se doit d'être poétique pour évoquer ce qui échappe au langage à savoir la singularité de l'impression. 


Mais dès lors cette pensée de l'authentique manière d'être MOI, comment est-elle vue de l'autre côté de la cloison qu'elle même forme ? En effet une pensée de l'authentique manière d'être MOI n'en reste pas moins encore qu'une dérivation de MOI. Qu'est-ce que la pensée vue à partir de MOI ?

A suivre ...

dimanche 16 septembre 2012

EVEIL A UN DIVIN PERSONNEL OU IMPERSONNEL ?


Voici une proposition d'exercice spirituel par Stephen Jourdain :
"UN SOI-DISANT GRANIT

Je, personne intérieure, cesserai d'être dans la conscience de moi-même à l'instant précis où je commencerai à ne plus me reconnaître dans ce qui émane de moi et dont je suis l'unique substance, à considérer, à vivre ces productions comme existant par elles-mêmes, indépendamment et extérieurement à moi, comme une réalité étrangère.
Inversement, je recouvrerai la conscience de moi-même à l'instant où mon propre fait s'affirmera dans la texture de ces soi-disant réalités.
Ceci est une loi, absolue.
— Mais, me direz-vous, dans l'état normal de conscience, je me reconnais parfaitement dans l'émanation de mon esprit : je fais la part entre l'imaginaire et le réel, je sais fort bien que l'objet que j'imagine n'est pas un objet vrai, qu'en dernière analyse, il est « moi ».
Oui. — Mais la personne que vous venez de quitter ?
Mais la réalité : Stephen Jourdain, là-bas, chez lui, rue Vavin, en train de boire son café, ou devant sa machine à écrire ?
Mais ce granit : « un jour, je mourrai » ?
Mais le Fait ? L’immense cohorte des Faits ?
Mais ce fait : moi, la personne intérieure..............(1), en train de lire la présente phrase, et nourrissant cette pensée que je nourris, dans ce contexte mental-ci ?
Il faudrait absolument parvenir à percevoir tout cela comme n'ayant aucune consistance propre, comme étant dénué de réalité.
Manifestement, c'est se jeter la tête la première dans la folie. Peut-être, mais c'est, ou bien passer par ici et atteindre « l'éveil », et prendre position dans le « vrai », ou continuer de délirer, au sens clinique de ce verbe.
Également, on peut craindre que l'univers se dissolve. En effet, il y a bien quelque chose d'immense comme l'univers qui va se dissoudre, mais c'est juste cela qui nous prive de l'univers — et de nous-même.
Voici ce qu'à la personne intérieure ................. je suggère de faire :
Commander à l'autre de fermer les yeux, et, dans ce noir, s'intéresser à cela qui présentement lui semble exister à l'extérieur de son terrain propre, hors des limites de cette intériorité. Considérer chacune de ces choses (2) qui lui semblent extérieures et douées d'existence indépendante, en se demandant : y a-t-il réellement là quelque chose qui existe par soi ? ne s'agit-il pas en vérité d'une image que je forme et qui ainsi est « moi », seulement « moi », et que je revêts du caractère objectif ? Puis-je discerner dans cette chose qui se présente comme étrangère à mon impulsion et à ma vie, un seul grain d'un constituant autre que moi-même ?
— « Exact », répondra la personne intérieure................. après un instant, « c'est une image. — Mais il n'empêche que le Chef de l'Etat existe ».
Soyez assez fin pour voir qu'il se déplace (au moment où vous obtiendriez cette vision» la partie serait virtuellement gagnée), et arrachez-lui son masque une deuxième fois. Il va reculer encore sous l'impulsion d'au­tres « oui» mais... », continuez de le démasquer, en cherchant à le discerner de plus en plus vite, dans cet instant même où il se reforme plus loin.
A un moment, si Dieu est avec vous, l'évidence totale va jaillir qu'il n'y a jamais eu ici trace d'une chose autre que la solitude de l'esprit de.................., ici ni ailleurs, l'illusion, d'un seul coup, va se révéler et se dissoudre, et l'esprit de..............., selon la loi dont je parlais, s'éveiller à lui-même.


(1) Votre prénom et votre nom.
(2) Le Chef de l'Etat, demain, mon passé, le jour de ma naissance, ce pays pour lequel je pars, l'Atome, etc."

Après avoir cité ce texte de Stephen Jourdain, José Le Roy en précise l'objectif et le questionne :

Ce que cherche Jourdain avec cet exercice, c'est à nous faire réaliser que tout surgit de la conscience. Rien n'est objectif, indépendant de nous, tout est moi; rien n'est étranger.
Cela est peut-être plus facile à vérifier en effet les yeux fermés, car alors il n'y a que la conscience et des pensées, des sons, des sensations qui apparaissent en moi, surgissent de moi et retournent en moi. Rien n'est extérieur, tout surgit à zéro centimètre de moi-même, en plein cœur de mon être.

Là où cependant je me distinguerai de Jourdain, c'est au sujet de ce qu'il appelle ici la personne intérieure. Dans mon expérience, au centre de moi-même, je ne trouve pas d'individu. La personne avec son nom et son prénom apparaissent aussi dans la conscience sous forme de mémoire, de pensées, de désirs. Au centre, il n'y a ni nom, ni prénom mais une conscience au-delà de toutes caractéristiques individuelles. Mais sans doute n'est-ce là qu'une différence d'accent. Chapeau l'artiste!

Quant à moi, quand je suis l'exercice de Stephen Jourdain, le chef de l’État est une fiction, ma retraite est une fiction, ma femme et mes fils partis en ville sont une fiction... Bien entendu moi-même Serge je suis une fiction, un nuage de fiction au milieu de l'océan de la conscience, L'ESPRIT. Mais c'est moi en tant que fiction à qui il est donné de s'écarter pour se laisser voir L'ESPRIT. Ainsi je suis moi Serge quelque part en mon essence individuel l'unique Fils de L'ESPRIT. L'éveil m'éveille et me permet de reconnaître L'ESPRIT le seul et unique de Serge et de nul autre. Tout se joue sur ce "de" qui lie l'ESPRIT (ou la source ou l'océan de conscience ou la vacuité ou...) et Serge, cette autofiction qui dans l'unique ESPRIT reste au premier plan même si elle n'est pas au centre. Cette autofiction dans son essence individuelle surgit "de" l'ESPRIT à 0 cm de l'ESPRIT et en son point de surgissement essentiel, il y a un parfum de personne qui imprègne tout. C'est ce parfum discret de personne, ce "JE SUIS" dont moi individu, je surgis. Entre ce JE SUIS (mon essence et en même temps celle de (du) tout autre) et moi Serge, y a-t-il une place pour TU ? Lorsque je frappe à cette porte du mystère et que surgit la question "qui est là ?", que dois-je répondre ? MOI PERSONNE (dans la polysémie de ces mots) ou seulement TOI ?
Voilà pour moi, ce qui vient en ce qui concerne cette nuance entre toi, José et Stephen Jourdain...



OBJECTION :

Serge
que reste-t-il de Serge dans le sommeil profond?
Rien.
Ce qui ne dure pas n'est pas réel.

jlr


L'âme est mon essence individuelle en Cela distincte de ma personnalité. Elle est aussi en un sens celle de tout individu. Quand je vis en première personne sous son influence, je suis en communion avec tous les autres. Autour d'elle se greffent des réminiscences qui forment son être psychique, une expérience individuelle au cœur du DEVENIR de la manifestation de Cela.

Réponse 1 :

IL Y A UN PRESQUE RIEN QUI EST TOUT.
Dans le sommeil profond, il y a un germe de Serge en Cela qui le déploie au réveil. Mon réveil individuel ne serait-il pas une réminiscence de Cela ? Lorsque le sentiment individuel de Serge retrouve au réveil sa consistance, il retrouve aussi le monde toujours déjà là. Il y a le constat d'une réminiscence de l'Esprit Monde avant que Serge ne soit en germination. Des pulsions organiques, des sensations, des sentiments et même des idées paraissent avant même que quelque chose ne se déploie pleinement comme sentiment de moi-même. Il y a en Cela la réminiscence de cet Esprit-Monde avant même que se déploie une mémoire personnelle de Serge qui souvent occulte cette réminiscence. Cette réminiscence de l'Esprit-Monde a lieu en Cela et elle est la matrice de la réminiscence qui me ressuscite au réveil...
Ma réminiscence est comme la mémoire de mes rêves qui souvent m'échappent. Ce n'est pas parce que je me réveille sans souvenir qu'il n'y a pas eu de rêve. Ma réminiscence échappe à ma mémoire car elle a lieu maintenant et que sourdissant d'elle je suis toujours en aval dans les flots de la personnalité. Le germe parfum de la personne au sein du sommeil profond est peut-être une expérience qui s'efface comme certains rêves qu'on sait avoir eu mais dont le contenu nous échappe définitivement. Dans le contraste entre Cela du sommeil profond et moi avec toutes mes préoccupations, mes histoires, mon évolution en cours, etc. en et par Cela, le sens de la réminiscence s'efface. Serge ne dure pas mais ce qui en Cela individualise Serge est éternel... Il y a donc surement un parfum personnel autant qu'impersonnel en Cela. 
Qui sait si un autre individu dans le futur n'aura pas une mémoire directe de traits personnels de Serge comme s'il avait été Serge alors qu'il sait bien ne pas être Serge... Ne serait-ce pas alors un effet de cette réminiscence d'un Esprit-Monde où Cela s'individualise qui se joue au réveil voire à chaque instant ? Le fait que Serge ne dure pas, que son individualisation soit intermittente n'empêche pas le mystère éternel de la réminiscence d'une individualisation en Cela, par Cela et voire avec Cela en tout point de l'univers...
Cordialement,
Serge.






Réponse 2 :

Il ne reste rien au réveil mais il y a des matins où nous savons que nous avons rêvé sans pouvoir nous souvenir de nos rêves. Un voile d'oubli peut donc se poser sur notre expérience dans le sommeil. Qui sait ce qui dure ou ne dure pas ? Percevoir l'unique vacuité de CELA n'est pas encore être clairement conscient de CELA.

A partir de cette nuance, je pense que la carte offerte par la Vision-Sans-Tête doit être réinterprétée de façon encore plus modeste.


Premièrement, lorsque la carte pointe un "je suis tout", je ne suis pas tout consciemment. Si peut-être je suis une partie-tout, une monade, je n'en perçois pas la complexité et le détail. Donc sur la carte nous ne devrions pas exactement écrire JE SUIS TOUT. Dans cette conscience élargie qu'est l'ESPRIT nous sommes en lien avec un DEVENIR même si ses forces nous échappent. 
Deuxièmement le JE suis rien qui seul durerait me paraît davantage une présence ultime voilée, une ténèbre lumineuse où se déploie l'ultime réalité. Autrement dit la vacuité n'est pas forcément la seule dimension de l'ultime réalité même si elle est la plus facilement réalisable. Si on la confond avec l'enténèbrement, qui s'y inscrit touchant aux limites de notre conscience mentale et les débordant, on pense qu'elle forme elle-seule l'ultime réalité et on relativise par exemple les dimensions de l'individualisation et de la manifestation cosmique d'un Esprit-monde.  On estime que ces dimensions sont juste phénoménales : elles ne durent pas et si elles durent, c'est sans éternité...
Parfois quelque chose se manifeste à travers cette présence voilée qui recouvre tout, puis de nouveau, elle se recouvre. S'agit-il d'un phénomène illusoire, d'une expérience de pic qui n'a pas d'autre réalité que celle d'un phénomène ou d'un dévoilement momentané de CELA qui de nouveau se trouve recouvert ? 
Il y aurait une prétention à fermer la porte à tout mystère du rapport entre l'Être et le Devenir. La question est de savoir où s'arrête et commence l'aventure spirituelle ? la réalisation de la vacuité est-elle suffisante pour mener cette aventure dans toute sa profondeur ?

La Vision Sans Tête est pour moi un moyen de contourner l'ego pour découvrir l'ESPRIT qui nous relie au jeu de l'ÊTRE et du DEVENIR.

Pratiquer la Vision Sans Tête amène au fil de la pratique comme de plus en plus couramment à une descente dans le cœur.

Le cœur se dévoile un jour au cours de la pratique. Puis un voile tombe de nouveau sur lui. Parfois quand il se recouvre, il n'y a pas de tête, il y a un sens de l'ESPRIT mais il est vide d'amour. Faut-il affirmer que le cœur et l'amour sont phénoménaux tandis que seul l'ESPRIT est ou bien faut-il admettre que ce sont des réalités toujours là mais que seule une transformation dans la lumière de l'ESPRIT permet de laisser se dévoiler ? La clé de la manifestation est-elle ou non Ananda dimension ultime de l'absolu Sat-Chit-Ananda comme l'affirme Ma Ananda Mayi ou est-ce encore l'ultime couche qu'il faut dépasser comme Prajananpad et d'autres advaïta védantistes l'affirment ? Il y a certainement une joie d'un reflet de la lumière de l'esprit sur la lunule de l'ego qui reste une jouissance égocentrique à dépasser mais au-delà n'y aurait-il pas une extase paisible inhérente à la lumière de l'esprit ?

Pour moi, au plus profond de la grotte du cœur s'est entrevu mon vrai moi, mon vrai principe d'individualisation, mais de même il s'enfouit à nouveau, un voile le recouvre. Est-ce une réalisation spirituelle imparfaite ou bien est-ce encore un fait phénoménal ?

La Vision Sans Tête révèle une dimension de la chose en soi l'ESPRIT. Mais l'ESPRIT lorsqu'il se saisit par le constat de l'absence de visage, de réalité égocentrique se saisit-il intégralement ou non ? Dans le sommeil profond l'ESPRIT s'est-il défait des phénomènes ou bien s'est-il voilé davantage ?
Je n'ai pas de réponse catégorique à ces questions. Mais je trouverai dommage qu'on écarte l'hypothèse de dimensions cachées de la réalité ultime hormis celle de la pure vacuité...