L'art contemporain brise cette conception de la beauté en voulant défaire l'art de toute sacralisation. Pour éviter le sacré, il faut se défaire de toute transcendance, de toute résonance harmonique.
L’œuvre de Marcel Duchamp est à cet égard significative :
Mais le risque de l'art contemporain n'est-il pas alors de n'être qu'une célébration de l'ego et de son mental ?
Au final n'est-ce pas le contexte de reconnaissance de la personnalité de l'artiste qui amène la reconnaissance de son œuvre qui en fait n'a aucune valeur du point de vue d'une expérience de beauté ?
Krishnamurti, dans Se libérer du Connu attaque entre autre cette dérive de notre culture dont l'art contemporain porte peut-être la marque la plus symptomatique :
« Voir est une des choses les plus difficiles au monde : voir ou entendre, ces deux perceptions sont semblables. Si vos yeux sont aveuglés par vos soucis, vous ne pouvez pas voir la beauté d’un coucher de soleil.
Nous avons, pour la plupart, perdu le contact avec la nature. La civilisation nous concentre de plus en plus autour de grandes villes : nous devenons de plus en plus des citadins, vivant dans des appartements encombrés, disposant de moins en moins de place, ne serait-ce que pour voir le ciel un matin ou un soir. Nous perdons ainsi beaucoup de beauté. Je ne sais pas si vous avez remarqué combien peu nombreuses sont les personnes qui regardent le soleil se lever ou se coucher, ou des clairs de lune, ou des reflets dans l’eau. N’ayant plus ces contacts, nous avons une tendance naturelle à développer nos capacités cérébrales. Nous lisons beaucoup, nous assistons à de nombreux concerts, nous allons dans des musées, nous regardons la télévision, nous avons toutes sortes de distractions. Nous citons sans fin les idées d’autrui, nous pensons beaucoup à l’art et en parlons souvent. A quoi correspond cet attachement à l’art ? Est-ce une évasion ? Un stimulant.
Lorsqu’on est directement en contact avec la nature lorsqu’on observe le mouvement de l’oiseau sur son aile ; lorsqu’on voit la beauté de chaque mouvement du ciel ; lorsqu’on regarde le jeu des ombres sur les collines ou la beauté d’un visage, pensez-vous que l’on éprouve le besoin d'aller voir des peintures dans un musée. »
Cependant cette attaque de Krishnamurti contre l'art ne nous semble pas correspondre à la réalité, elle passe à côté de la profondeur l'expérience artistique. L'expérience de la beauté artistique existe et dans ce texte il l'ignore au profit de la beauté naturelle.
Par ailleurs en art contemporain, il y a une dimension autre de l'activité de l'artiste qui n'est pas liée à la seule expérience de la beauté. Le ravissement de la beauté dans la nature ou face à des œuvres classiques livre rarement ses clés. L'expérience de la non dualité entre le sujet qui perçoit et l'objet perçu n'est-il pas possible dans la simple banalité ?
« Qu’est-ce que l’artiste ? C’est un homme qui voit mieux que les autres, car il regarde la réalité nue et sans voiles. Voir avec des yeux de peintre, c’est voir mieux que le commun des mortels. Lorsque nous regardons un objet, d’habitude, nous ne le voyons pas ; parce que ce que nous voyons, ce sont des conventions interposées entre l’objet et nous ; ce que nous voyons, ce sont des signes conventionnels qui nous permettent de reconnaître l’objet et de le distinguer pratiquement d’un autre, pour la commodité de la vie. Mais celui qui mettra le feu à toutes ces conventions, celui qui méprisera l’usage pratique et les commodités de la vie et s’efforcera de voir directement la réalité même, sans rien interposer entre elle et lui, celui-là sera un artiste. »
Cette œuvre de Robert Ryman cite celle de Malevitch, Carré blanc sur fond blanc.
Mais si on veut bien oublier le jeu conceptuel et émotionnel des références, face à l’œuvre seule de Robert Ryman, il n'y a pas de concept, pas d'émotion, pas de désir.
Dans Moi, l'évidence perdue, Stephen Jourdain nous met au défi qu'au fond l’œuvre de Robert Ryman nous aide malgré nous à relever :
Si notre approche de la qualité est correcte, comme elle l'était largement lorsque nous étions petits, les écailles vont nous tomber des yeux ; nous allons être confrontés à ce mystère émouvant, que dis-je, transperçant, qu'est la couleur, la couleur pure. Nous n'allons plus retenir la couleur dite sensible qui s'étale banalement à la surface des objets, mais la nature colorée, à jamais injustifiable de la couleur.
Nous n'allons plus nous adresser au [blanc], mais à la [blancheur] du [blanc].[...] Tout ça de la MUSIQUE. Des IMPRESSIONS. Nos sens ne sont plus dans la course. C'est l'âme qui ressent.
On ne peut évoquer une dimension perceptuelle ou encore la notion de percept sans évoquer Gilles Deleuze.
Nous rejoignons Deleuze quand il conçoit que le percept ou l'affect sont des productions mentales qui ne sont pas liés à telle personnalité qui les a produites. Avec Bergson nous considérons aussi en effet que l'artiste nous révèle ce qui est là et que nous ne savions pas voir. Mais ce voir dont il est question n'est pas prisonnier pour Bergson des limites du langage. Ne pourrions-nous pas affirmer qu'il est pas prisonnier des limites des représentations mentales même si son expression passe par elles ? Si on rapproche concept, percept et affect comme formes d'idées et donc comme formes mentales, on manque ce que pointe Bergson et ce que Krishnamurti reproche aux artistes de ne pas voir : il y a un voir, une dimension de la vie perceptive qui n'est pas prisonnière des limites de la pensée et de la représentation.
Pour nous, le percept est donc plus fondamental que le concept et l'affect. Et si un concept ou un affect peuvent évoquer un percept, ils ne font que l'indiquer, ils ne sont pas capables d'opérer directement le basculement vers le domaine d'expérience originaire de la perception dont l'art lui est capable plus directement en tant que percept.
L'art de l'icône prend racine à l'évidence dans l'art de Fayoum. Les techniques qui utilisent un mélange des pigments avec l’œuf visent à créer une transparence des couleurs. Cette transparence des couleurs n'évoque-t-elle pas la transparence qui caractérise l'essence du champ de perception ?
Nos analyses prolongent celle de http://www.bergerfoundation.ch/Fayoum/fayyum_intro_french.html. Et elle éclaire ce paradoxe entre vie et mort : à vrai dire le champ de perception n'appartient pas à notre personnalité, le visage d'un mort peut encore en quelque sorte y renaître dans sa singularité et pendant cette renaissance nous ne sommes plus là en tant visage d'une personnalité mais en tant que transparence. Nous ne voyons plus à travers deux yeux.
Toute cette opération reste fort mystérieuse. Car à vrai dire elle semble se produire sans notre dispositif de double direction de l'attention. L'image belle semble avoir d'elle-même ce pouvoir. Et le chemin qu'elle indique quand il se produit jusqu'à cette non-dualité entre la transparence de la perception et le perçu nous échappe.
La beauté est un processus où cette non séparation entre champ de perception et perçu est aussi liée à l'affect d'un plaisir désintéressé, d'un sentiment universel. C'est l'aboutissement d'un processus d'imagination libre dont nous n'avons pas les clés. Pour entrer dans ce processus, il faut parfois une initiation à l’œuvre belle, il faut une disposition intérieure qui facilite le ravissement. Autrement dit la beauté a partie liée avec une antichambre d'affects et plus particulièrement l'affect du sacré. L’œuvre belle semble seule avoir le pouvoir de cette non séparation. Nous dépendons de cette mise en présence de l’œuvre d'art pour la retrouver. La beauté et le sacré ont donc un pacte étroit. D'ailleurs l'art sacré religieux signifie la présence de la divinité dans l'expérience de beauté mystérieuse qu'il génère...
L'expérience originaire de la perception où il n'y a plus séparation entre le percevant et le perçu ne nécessite pas forcément selon nous les affects de la beauté et les concepts de la soumission à un rite initiatique qui font tout la dimension sacrée de l'art. Le glissement vers une religion de l’œuvre d'art n'est pas nécessaire si nous revenons au percept simple et sans mystère.
Les œuvres de Nancy Holt pointent l'espace de perception originaire. Par leurs percepts, elles font office de la double direction de l'attention dont nous parlions.
Voici d'autres œuvres d'art environnemental, mises en place par Nils Udo qui obéissent à des processus perceptuels voisins :
Et ensuite des œuvres de Andy Goldsworthy :
Et pour terminer une œuvre de Richard Long :







