mardi 9 octobre 2007

LA MORT N'EST NI A CRAINDRE NI A DESIRER. Episode 1.


Profite de la promo !!!

C'est-à-dire achète pendant que le prix est bas car bientôt il va réaugmenter. Car de toute façon la vie est courte, dépense dès maintenant pour profiter de ta vie !! Profite de la vie puisque tu vas mourir. Monnaye, dépense et consomme les ressources terrestres puisque de toute façon le monde court à sa perte !!!

Il y a à l'évidence dans un certain consumérisme une culture de la mort.

Faisons la fiction d'une immortalité physique : un être physiquement immortel n'aurait plus besoin de profiter de la vie, il n'aurait plus un rapport de prédation vis-à-vis des ressources terrestres.

La culture consumériste s'avère donc fondée tout autant sur une crainte de la mort que sur son désir masqué.

mardi 28 août 2007

NON DUALITE, MORALE POLITIQUE ET EVOLUTION DE LA CONSCIENCE. Episode 2.


Nous avons relié la morale, l'évolution de la conscience et la non dualité. Il y a autant de nuances morales qu'il y a de mentalités culturelles mais ce relativisme morale doit être nuancé du point de vue de l'évolution. Certaines conceptions morales sont davantage en phase avec l'évolution que d'autres. Pour chacun de nous à un moment donné il y a une morale et ses impasses qui nous appelle à un nouvel ensemble de valeurs morales jusqu'à ce que peut-être un sens de l'action par delà la morale cristallise en nous la manifestation de l'évolution de la conscience non duelle elle-même.

Revenons au cas de Bush et de Ben Laden. Comment sortir de cette impasse où une mentalité archaïque semble justifier une autre mentalité anachronique et vice versa. En fait nous ne sortirons pas de cette possible impasse évolutive tant que nous ne connaîtrons pas précisément la nature de l"'écosystème culturel" formé par les cultures de Bush et de Ben Laden.

L'esprit commercial semble dominer les pulsions guerrières si bien que les conflits interétatiques semblent de plus en plus improbables. Et si certains conflits interétatiques ou interethniques demeurent, ils durent tant qu'ils sont commercialement rentables en tant que conflit.


Cependant le commerce a généré un nouveau type de violence meurtrière : le terrorisme. La frustration commerciale, la frustration capitaliste génère des agents du terrorisme. Le nihilisme anarchiste qui suscita les premiers actes terroristes au 19ème siècle visait à semer le chaos afin que de cette société capitaliste il soit fait table rase. Le terroriste musulman ou l'auteur de massacre aveugle veut l'annihilation d'une société qu'il juge pervertie sans bien voir en quoi il est aussi le produit mental de cet ordre politique et social mondial.
Ben Laden a certes des valeurs morales dignes de notre moyen âge occidental. Mais il est avant tout le produit de ce nouvel ordre mondial. Le terrorisme entre dans la droite ligne de la pathologie d'une culture qui valorise l'esprit commercial. Cet esprit se caractérise par son amplification démesurée d'une logique de la peur et du désir. L'univers médiatique au coeur du système engendré par l'esprit commercial ne cesse de chercher à susciter le désir d'acheter ; pour distiller sa publicité, il ne cesse de fasciner par la peur dont le terrorisme constitue un élément essentiel. Le libéralisme économique est fondé sur le désir de gagner de l'argent car l'argent est ce qui permet d'acquérir les conditions matérielles nécessaires à notre bonheur. Même le gourou qui entend nous libérer du désir nous invite à gagner plus pour participer financièrement à développer son entreprise de salut sans voir que l'argent soutiré à ses disciples nourrit ce monde du désir et de la peur qui caractérise la mentalité commerciale. Le libéralisme économique dont la valeur est le gain d'argent en vue de réaliser ses désirs a alors beau jeu de dénoncer les politiques de solidarités imposées étatiquement qui au fond nourrissent la fainéantise de ceux qui en profitent et bien sûr de ceux qui la dispensent en tant que fonctionnaires de l'Etat. l'Etat se vide de sa puissance et quand il lui en reste il doit servir une politique de croissance des gains même si ces gains ne profitent pas à tous.


Le gain étant la valeur première, certains considéreront l'injustice de leur naissance dans un milieu modeste financièrement et ils estimeront les moyens de l'acquérir importent peu. Car l'enrichissement est spectaculaire mais de plus en plus mal réparti.


Tableau récapitulatif des gains de productivité dans ces trois pays entre 1985 et 1994



France
USA
Japon
croissance du PIB
23%
25%
38%
croissance de l'emploi
3%
15%
11%
Part des gains de productivité du capital
86%
25%
71%
Part de la croissance de l'emploi ( dans la croissance du PIB )
14%
60%
29%




Le vol sera de plus en plus courant dans les classes modestes. Les trafic d'armes, de drogues, d'êtres humains les plus divers sont estimés à plus de 20% des richesses mondiales. Mais peu de criminels des classes modestes au final tirent bénéfice de ces richesses. Beaucoup dans l'échelle du crime resteront à une échelle de revenu modeste parce qu'ils seront arrêtés, que la féodalité du crime les ponctionnera ou qu'ils flamberont leur gain en flambant par la même occasion leur espérance de vie. Certains d'ailleurs reviendront à une morale permettant de sortir d'une morale guerrière féodale.

A côté de ceux pour qui le crime est un moyen de réussir comme un autre, il y a ceux qui tout en désirant la richesse restent attachés à une morale du respect de la famille, du voisin, des lois, etc. cet attachement à la morale les contraint la plupart du temps à une condition de revenu plus ou moins modeste. Ceux-ci sont les plus frustrés par ce système : ils travaillent sans gagner vraiment et ils voient ceux qui ne respectent pas les lois s'enrichir. Ils commencent alors à avoir des attitudes nihilistes en votant pour des personnalités et des partis politiques à tendance totalitaire ou même en s'engageant dans des mouvements politiques ou religieux totalitaires même si on leur répète à longueur de temps l'immoralité politique des totalitarisme. L'un deviendra un sympathisant du Front national l'autre se rapprochera de mouvances musulmanes radicalisées. Au pire l'un tirera sur le Président, massacrera un étranger de couleur ou un homosexuel présumé et l'autre participera à la Djihad en se rendant dans un pays où les musulmans sont attaqués ou en participant à un attentat terroriste. Les médias mettront en lumière les faits divers sans jamais procéder sérieusement à la mise en cause de l'esprit commercial et son amplification de la logique de la peur et du désir.

Ils suggéreront que la menace demeure, ils laisseront la parole à des politiciens adeptes eux mêmes d'une version plus ou moins radicale du libéralisme économique qui trouvant cette peur légitime développeront l'appareil sécuritaire de l'Etat contre les criminels, les racistes, les homophobes, les terroristes, etc. Ces politiciens ne sont même pas pleinement conscients qu'ainsi ils participent à l'amplification de la logique de la peur et du désir propre à la mentalité commerciale.

L'esprit commercial conduit donc à une logique nihiliste. Mais en nous limitant à la criminalité et au terrorisme nous manquerions une autre dimension catastrophique.
Pour gagner de l'argent, on doit augmenter ses profits. On s'est donc habitué à tolérer la fabrication de machines dont l'usure est pensée de telle sorte qu'il faut les renouveler plus fréquemment. Le frigidaire de nos grands-parents a duré 20 ou 30 ans, le nôtre dure à peine entre 5 et 10 ans. On a ainsi développé une surconsommation de produits de qualité très moyenne qui répandent dans la nature des produits très nuisibles. Dans le domaine des multimédias et télécommunication, on retarde volontairement la fusion de tous les appareils en un seul qui fasse lieu d'ordinateur, de télévision, de chaîne hi-fi, de téléphone, de console de jeu, etc. On diffuse un support de mémoire quand un autre est déjà au point et beaucoup plus performant. On utilise les progrès de la génétique pour s'assurer le monopole des semences dans le domaine agroalimentaire au risque de mettre en péril la biodiversité. L'esprit commercial a privilégié les énergies non renouvelables qui rendent les monoples énergétiques plus faciles et il retardera le développement des énergies renouvelables qui risqueraient d'encourager les désirs d'autarcie énergétique et pire l'idée de quasi gratuité de l'énergie.

L'esprit commercial est donc nihiliste dans la mesure où sa logique implique le non respect des équilibres naturels, il nous conduit inexorablement vers des catastrophes écologiques tant qu'une forme d'organistion internationale n'aura pas le pouvoir de le contrôler en tout point du globe.

Comment arrêter cette dérive de l'esprit commercial dont la logique du profit n'est jamais satisfaite ? Celui qui veut profiter a toujours à l'idée qu'un jour il ne sera plus là pour en profiter alors il commence à négliger le conséquences de ses profits : le terme profit, l'idée de profiter de la vie sont les symptômes d'une logique de la peur et du désir qui ne cesse d'accroître les désirs et les peurs en accroissant ainsi le chaos de l'humanité. Il faut bien sûr diffuser l'esprit spirituel qui vise entre autre un état de conscience où joie et sérénité ne dépendent plus d'une logique de la peur et du désir mais plutôt d'une conscience de plus en plus consciente. Les logiques politiques anticapitalistes communistes ou religieuses (en Iran par exemple) ont été elles-mêmes prisonnières de la logique de la peur et du désir : elles n'ont lutté contre l'esprit commercial individualiste qu'en lui opposant un esprit collectif oppressant. L'esprit spirituel qui se libère des carcans religieux ne cherche pas à guérir l'individualisme par le collectivisme : l'esprit spirituel requiert un individu libre du point de vue de l'esprit mais aussi matériellement. L'individualisme commercial a posé les préambules d'un esprit libre des conventions sociales. L'esprit spirituel s'il veut encadrer l'esprit commercial doit donc libérer les êtres humains de tout ce qui les obligerait pour simplement vivre à s'inféoder à l'esprit commercial. Il faut donner du temps aux chercheurs spirituels afin qu'ils puissent travailler à leur tâche essentielle et en diffuser les acquis au plus grand nombre. Imaginons le jour où chacun disposerait d'un revenu minimum d'existence... Nombre de gens sensibles spirituellement ne collaboreraient plus à fabriquer des produits de mauvaises qualités ou à faire signer des contrats bidons, parce qu'ils doivent survivre. On verrait justement de plus en plus des gens fabriquer des produits de qualité sûrs de leur revenu de base. Bien sûr il y aurait de nombreux paresseux mais ceux qui encore prisonniers de l'esprit commercial chercheraient des profits seraient encore plus nombreux et ils seront plus difficiles à cadrer. Il faudra leur imposer des règles qu'aujourd'hui on n'impose pas à l'économie : il faudra interdire toutes les pratiques illicites en luttant contre la corruption de leur argent, il faudra ponctionner une partie de leur profit ce qui implique de mettre fin aux paradis fiscaux...


Or en ces domaines où sont les prémisses de mouvements qui allieraient une recherche spirituelle libre des carcans religieux et idéologiques collectivistes avec :
- un idéal de l'unité humaine,
- un sens du respect des équilibres naturels,
- une volonté de libérer des énergies de la conscience au lieu que l'humanité servent des énergies inconscientes que l'argent matérialise entre autres,
- un refus de la propagande médiatique,
- etc.

A ma connaissance, il y a bien un mouvement spirituel de plus en plus actif : il suffit de voir dans les librairies la place des ouvrages spirituels. Mais cela reste souvent une recherche de bien-être individuel et un engagement dans la façon individuelle de vivre. Il y a un mouvement intégraliste qui entend agir culturellement et donc politiquement avec des acteurs comme Ken Wilber ou Andrew Cohen, mais sont-ils aussi clairs qu'ils le croient avec la puissance de l'argent ? La seule tentative balbutiante convaincante vis-à-vis de l'argent et de la libération du fait d'avoir à gagner sa vie émane de Sri Aurobindo et de sa compagne spirituelle Mira Alfassa connue sous le nom de Mère.

jeudi 23 août 2007

NON DUALITE, MORALE POLITIQUE ET EVOLUTION DE LA CONSCIENCE. Episode 1.

Le thème de la non-dualité est un thème fondamental de la recherche spirituelle. Sur un plan métaphysique, il s'agit de savoir si la réalité est telle que le combat est père de toute chose ou si il existe un point de vue où tout ce qui est est profondément en paix. L'enjeu pratique est de savoir si la lutte, le conflit et donc les souffrances et les douleurs sont le dernier mot de l'existence individuelle ou s'il existe, d'un point de vue transcendant ces dualités, un état de paix où il n'y a qu'UN, harmonie, etc.


Le point de vue scientifique sur l'évolution des espèces qui s'inscrit pour l'essentiel à la suite des conceptions de Darwin a souvent mis en valeur un principe de lutte pour la vie. Bien sûr certains néo-darwiniens soulignent l'avantage de la coopération voire du sacrifice du point de vue de la survie d'une espèce. Mais le titre suggestif du livre de Richard Dawkins, Le gène égoïste nous conduit de nouveau vers la lutte pour la vie : la morale animale n'est qu'au service du gène et de l'espèce...

On peut s'interroger à vrai dire sur ce néodarwinisme qui manque de voir que le gène lui-même ne saurait être égoïste dans la meure où tout gène d'une espèce s'inscrit au sein d'un écosystème et plus largement au sein d'une biosphère. La lutte pour la vie s'inscrit au sein même d'un tout de la vie. Quand le commentateur animalier projette sa bestialité sur l'animalité, ne fait-il pas preuve d'anthropocentrisme ? Le lion qui mange la gazelle fait-il preuve de cruauté ? Il n'y a de bestialité que parce que nos pulsions ne sont plus régulées par des instincts ou par des sentiments centrés sur le sentiment d'incarner ici le tout de la vie...

Arnaud Desjardins défendant la non-dualité écrit dans la onzième lettre de ses Lettres à une jeune disciple :

"Chacun s'arroge le droit de décider ce qui est « juste » ou « injuste », qui sont les bons et qui sont les méchants, mais aucun jugement n'a jamais fait l'unanimité et l'hostilité, le mépris, la haine continuent à déchirer les humains entre eux - toujours au nom du Bien contre le Mal.

Vous n'êtes ni le président protestant G. W Bush ni son adversaire musulman Ben Laden, et le sort du monde ne parait pas dépendre de vous. Mais avezvous l'intention ferme de remplacer le jugement par l'amour ? Le Satan de l'émotion peut prendre des formes insidieuses dont non seulement vous ne voyez pas la nocivité mais qui, au contraire, vous paraissent plus que légitimes.

Je vais évoquer pour vous un souvenir qui peut paraître bien dérisoire par rapport à la gravité de l'enjeu. Dans la maison près de Ranchi où séjournait Swami Prajnànpad pendant la saison de la chaleur torride puis de la mousson, nous prenions le maigre repas du soir assis à même le sol, sur une petite plate-forme couverte éclairée d'une ampoule timide accrochée au mur. Sa faible lumière suffisait à attirer les mouches et les lézards. Avec une longue patience, un lézard s'approchait d'une mouche et tantôt la capturait avec sa langue et l'avalait, tantôt ne pouvait éviter qu'elle ne s'échappe. Un soir, mon condisciple Daniel Roumanoff m'a posé cette simple question : « Est-ce que tu te réjouis pour le lézard ou est-ce que tu te désoles pour la mouche - ou le contraire ? » Le lézard a besoin de se nourrir, la mouche cherche à survivre. Vers lequel des deux penche notre cœur ? Ce simple exemple (dérisoire pour nous mais tragique et pour le lézard et pour la mouche) m'a fait beaucoup réfléchir.

En cas de conflit, qui peut demeurer en communion avec les deux partis opposés ? Or, celui ou celle qui prend émotionnellement parti soit pour la mouche soit pour le lézard est convaincu de voir juste, d'être dans la vérité et que tous les « bons » devraient, bien entendu, ressentir ou penser comme lui ou elle. Et qu'en est-il lorsqu'il ne s'agit plus d'un conflit extérieur à vous mais d'une situation où vous êtes vous-même soit le lézard soit la mouche ? Là où l'un gagne, l'autre a perdu. La vérité inclut les deux termes et les transcende.

Ce mécanisme de jugement, qui a toujours divisé et opposé les hommes, les femmes, les peuples, les races, qui est la source de toutes les tragédies, règne sur l'humanité. Chacun sait où est le Bien, où est le Mal : dans son camp."

On doit rejeter toute émotionnalité morale : fulminer contre l'irrespect de la morale peut-il être signe d'une moralité rationnelle ? La morale concerne ma propre conduite et le discernement de ce qu'elle doit être. Juger autrui sur un plan moral pour le condamner n'a pas de sens si les valeurs morales d'autrui ne sont pas les mêmes que les nôtres.
On peut et on doit admettre du point de vue de la non-dualité une relativisation des notions morales de Bien et de Mal. Du point de vue du tout de la vie, il paraît infondé de prendre parti pour une forme de vie plutôt qu'une autre. Mais face au nazisme que vaut la non-dualité ? Certains sympathisants du nazisme ou certaines personnalités plus ou moins compromises avec le nazisme n'ont-elles pas défendu elles aussi une telle relativisation de la morale qui au final leur a permis de ne pas rendre compte de leurs actes ? La pensée de Heidegger en affirmant se détachant de la morale n'a-t-elle pas eu pour conséquence une telle attitude ? Et un homme respecté comme Karfried Graf Dürkheim a-t-il fait son possible contre les agissements du nazisme : comme Jean Mouttapa le souligne, il y a dans sa conduite des compromissions durant les années 1930-1940 que sa connaissance spirituelle n'a pas su déceler et qui n'ont pas été suffisamment clarifiées par la suite. Or le nazisme a une composante destructrice indéniable : qui sait ce qu'aurait fait Hitler s'il avait disposé de la bombe atomique avant sa chute ? De nombreux historiens soulignent qu'il aurait surement disposé de cette arme en 1946 s'il n'avait pas été vaincu auparavant... Une entière relativisation de la morale est-elle possible dès lors que l'humanité fait face à la possibilité de s'autodétruire par la guerre ou par son économie prédatrice qui menace les équilibres naturels qui assurent son existence ?

Le symbole du Tao est un symbole non dualiste : un cercle non dualiste inclut le processus de la dualité. Cependant le Tao bien compris nous montre que l'apparent processus dualiste est précisément participe à produire le cercle de la non-dualité : le cercle n'est pas divisé en deux moitié vertical mais en deux gouttes qui semblent se faire glisser l'une l'autre créant ainsi une dynamique. Bien plus chaque élément qui compose la dualité est en son essence profonde non duel contenant en son essence ce qui caractérise ce qui semble son opposé : chaque goutte contient un point dont la nature est celle de l'autre goutte, un point noir se situe au "centre" de la goutte blanche et vice-versa.
Si comme notre analyse du Tao le suggère il y a dans le processus de manifestation de la non dualité la présence profonde de cette non dualité en chaque élément de sa manifestation, on ne voit pas pourquoi ultimement la destruction pourrait inéluctablement l'emporter. Le processus inclut de la production et de la destruction de telle sorte qu'il ne se fige pas et qu'il reste toujours ouvert au jeu de sa manifestation. il est vrai qu'on peut imaginer que tout soit régulièrement détruit et que la manifestation renaisse dans un élan de production où la destruction est minorée. Cette théorie cyclique où régulièrement l'univers est totalement détruit se retrouve dans de nombreuses traditions spirituelles : en Inde on évoque le pralaya, les partisans du vedanta estiment qu'il ne s'agit pas de quelque chose de négatif vu que l'univers est illusoire. Arnaud Desjardins qui entend relativiser radicalement les notions de Bien et de Mal ne s'incrirait-il pas dans cette ligne ? Les spiritualités monothéistes parlent elles aussi de fin du monde mais en évoquant en même temps une apocalypse, c'est-à-dire une révélation de la gloire divine dans l'univers qui met fin au monde dominé par le mensonge du Mal et de la Mort. Ces spiritualités distinguent donc comme une destruction maligne et un forme de destruction divine. Arnaud Desjardins qui souvent se réclame du christianisme perçoit-il la possibilité d'un non-dualisme qui impliquerait la destruction des forces pures de destruction ? N'y a-t-il pas inhérent au monothéisme l'idée d'un Mal absolu ?


Les monothéistes les plus érudits ont toujours pris soin de chercher à concilier dans une équation impossible l'idée que le Bien était la source de toute chose et donc de la possibilité du Mal sans toutefois être complice du Mal qui serait ultimement déraciné. Ils ont donc développé l'idée d'un processus où les forces de destruction absolues seraient éliminées. De nombreux scénarios ont été ainsi développés : le livre de Leibniz, La Théodicée en fournit quelques uns.

Voici quelques éléments d'esquisses de solution à cette équation. Imaginons le Seigneur Suprême capable d'embrasser à l'avance les destins possibles de créatures personnelles libres de leurs actes. Ce Seigneur Suprême veut créer des créatures personnelles libres d'accepter sa présence ou de le refuser. Ce Seigneur Suprême s'il est de toute Bonté veut forcément que ses créatures personnelles partage sa nature divine. Il ne peut créer s'il est bonté une infinité de créatures personnelles dont il sait à l'avance qu'elles refuseront de partager sa divinité dans sa dimension de bonté qui la pénètre toute entière. De telles créatures s'enfer-meraient dans un refus de leur propre être qui leur vient de celui qu'elles refusent : les créer conduirait à les condamner à une souffrance éternelle. Le Seigneur Suprême s'il est toute bonté aspire à faire exister toutes les créatures personnelles susceptibles d'évoluer vers le Bien même si certaines tendent d'abord vers le mal. Tout ce qui est éternel par définition demeure semblable à lui-même mais le temps permet des retournements, des hésitations, etc. Pour Origène, un théologien du IIème siècle après Jésus-Christ le monde serait donc un moyen de convertir ceux qui face à l'éternité sont d'abord des démons. Dans cette perspective la réincarnation n'est pas exclue.

Toutefois ce genre de considération transforme le monde terrestre en un monde de passage, le salut risque d'être valorisé davantage que la manifestation de la bonté divine sur terre. Cette théologie caractérise précisément les fondamentalistes monothéistes qui sont prêt à négliger comme Bush l'environnement ou prêt comme Ben Laden à tuer des innocents au nom d'un salut situé hors de la vie terrestre. Les attitudes de Bush ou de Ben Laden s'inscrivent dans des perspectives où le salut nous attend à la fin du monde ou après notre mort. L'intégration du Mal et de la destruction au sein même du projet divin justifie la destruction au nom de Dieu : il faut détruire le Mal même si c'est au prix de la terre.


Alors comment considérer le processus de production et de destruction dans une approche non dualiste qui cependant évite de justifier des destructions injustifiables ?


Il est possible de considérer ce problème sous l'angle de l'évolution.

"Brulez les tous ! Dieu reconnaîtra les siens !" est une citation attribuée à un des participants au sac de Béziers qui appartenait alors aux Cathares. Cette citation explique la mise en oeuvre de l'Inquisition. L'idée de bonté au fondement de l'Inquisition est qu'il valait mieux donner un avant goût des supplices infernaux que de laisser une âme subir des supplices infernaux éternelles à cause de ses erreurs spirituelles et religieuses. Si telle âme est déjà sauvée la supplicier sur le bûcher ne la perdra pas mais le supplice des flammes donnera une chance supplémentaire à telle âme sur le mauvais chemin de se repentir : car avant d'atteindre l'éternité où il n'est plus possible de revenir sur son choix, un avant goût du supplice des flammes caractéristique de l'enfer peut de la dissuader de persister dans son ereur. Un terroriste islamiste ne raisonne guère autrement : ceux dont la foi ou la bonté leur fait mériter le salut s'ils meurent dans un attentat irons au paradis, et les autres feront face au jugement de dieu, leur dernière chance de conversion. Ben Laden et Bush dans une moindre proportion ont des mentalités dignes du moyen-âge. Leur morale et leurs conceptions du Bien et du Mal semblent donc datées. Au moyen-âge de telles conceptions relèvent peut-être d'un certains progrès puisqu'elles permettent d'instituer un ordre face à une violence chaotique. La violence se doit d'être ordonnée même si elle demeure violence. La tolérance ne peut émerger que là où on aspire à l'ordre : au milieu de la violence la tolérance ne signifie rien, seule la violence semble pouvoir permettre de susciter un ordre ou l'aspiration culturelle à un ordre qui sera la condition de possibilité d'une tolérance relative. Ainsi quoiqu'on pense de Bush il faut reconnaître qu'il n'a jamais empêché l'exercice de religions non chrétiennes sur le territoire des Etats-Unis. Où est alors vraiment l'erreur de Bush ? Autrement dit où sont les limites évolutives de sa mentalité culturelle et donc de ses conceptions morales ?

Si Ben Laden a une mentalité digne de notre Moyen-âge, Bush semble digne des mentalités apparues au XVIème siècle voire au XVème et qui dès le XIXème siècle avaient pris leur place au pouvoir : ces mentalités avaient intégré une forme relative de tolérance et s'étaient mises à considérer l'accroissement des richesses comme une valeur. La mentalité protestante s'est souvent caractérisée dès lors comme le fait de concilier tolérance et esprit missionnaire grâce à une approche commerciale. Certes l'esprit de mission portée par une conquête guerrière n'est pas loin mais le protestant sait que la victoire militaire vaut moins que la conquête commerciale qui garde un visage de tolérance pour mieux rendre le message religieux convaincant. Bush n'envisage l'usage de la guerre que pour contrer l'intolérant terrorisme ou pour nourrir la véritable guerre qui reste commerciale. Cependant pour l'instant les guerres de Bush ont fait plus de victimes que Ben Laden et ses imitateurs. Le Mal terroriste n'a donc pas trouvé son remède.

Les héros de fiction qui barrent la route aux terroristes en employant les moyens les plus inhumains tel Jack Bauer ne reflètent que notre ignorance à barrer la route au terrorisme, même si ce genre de scénario reste toujours attrayant de par l'engagement héroïque sans faille du héros.


Si nous acceptons l'idée d'appartenir à un processus évolutif, nous constatons que par le passé toute évolution biologique fût une réponse à une impasse rencontrée par l'espèce dominante. Le poisson lorsque l'eau disparaît ne peut plus respirer. Suite à ce genre de stress répété, une possibilité génétique s'est fait jour (cf. les travaux en biologie d'Elisabeth sahtouris et de Jean Claude Ameisen) : une respiration alvéolaire semble avoir été rendue possible. Tous les poissons n'ont pas développé des poumons et il est remarquable que depuis cet événement évolutif, de nouvelles évolutions du même genre ne se soient pas produites...



Quoi qu'il en soit dans ce que nous savons de l'évolution, il y a à l'œuvre une non dualité d'un processus de production et de destruction où une impasse destructrice engendre en réponse un saut évolutif qui matérialise une nouvelle possibilité évolutive.


Dans les affaires humaines il en est surement de même au niveau des mentalités culturelles. Des Hitler, des Ben Laden, des Bush sont donc en un sens des marqueurs de nos impasses culturelles, ils révèlent des impasses destructrices inhérentes à nos interactions culturelles. Comme nous l'avons dit, de nombreux éléments de la morale d'un Ben Laden, d'un Bush ont eu une pertinence historique, il y a plus ou moins longtemps. Mais aujourd'hui elles manifestent des forces de destructions que nous devons combattre : Hitler n'était-il pas lui aussi un nostalgique d'un ordre du passé idéalisé le tout mêlé à des considérations erronées de l'évolution et de son sens ?


La morale est de ce point de vue évolutif à la fois relative puisque relativement pertinente à un moment de l'évolution mais elle peut toucher à une forme d'absolu si nous devenons conscient de ce qui trace sa relativité. En effet dès lors que nous considérons que le processus non duel de production et de destruction sert une manifestation de plus en plus élaborée et intégratrice de la conscience, la morale a à la fois un principe et en même temps entre de plus en plus consciemment dans un flux de transformations incessantes jusqu'à sembler dépassée. La morale biblique à travers le décalogue avait peut-être déjà perçu quelque chose de cela : par exemple elle affirme "Tu ne tueras pas" et non "Tu ne dois pas tuer", le commandement est un horizon futur car il est admis que dans les circonstances actuelles, il est difficile de ne pas tuer.


Leibniz a dans ses essais de théodicée une image riche de sens. On peut comparer la vie à un fleuve avec des bateaux qui quittent le quai pour se laisser porter par lui. La force du fleuve portera à sa vitesse plus facilement les bateaux de faible poids. Les bateaux qui ont un gros poids ont davantage d'inertie et mettront plus de temps à atteindre la vitesse d'écoulement du fleuve. Le Mal pourrait être comparé alors à une question d'inertie.

Elargissons ce que suggère Leibniz à notre perspective. Ceux qui sont à bord d'un bateau dont l'inertie le maintient derrière auraient tort de proclamer leur conduite comme le modèle à suivre même si en un sens pour eux cette conduite reste appropriée. Autrement dit du point de vue évolutif nous devons accepter tout ce qui compose le courant de la vie. Rien n'est contre l'évolution puisque ce qui semble indiquer son impasse est précisément ce qui peut susciter son avancée. L'attitude non duelle dont parle Arnaud Desjardins est donc bien intégrée dans une perspective qui met en avant l'évolution de la conscience. Mais plus la conscience sera ouverte au principe évolutif plus elle agira justement dans le courant de la manifestation de la non dualité ici et maintenant. Alors la relativisation de la morale dans une perspective non duelle et évolutive est alors paradoxalement compatible avec son ancrage dans l'absolu. La morale est une structure mentale essentielle de la culture humaine mais qui a plusieurs figures au cours de l'histoire et qui au fil de l'évolution devient de plus en plus souple au point qu'elle se dissoudra certainement dans l'action de l'évolution de la conscience devenant pleinement consciente.

mercredi 25 juillet 2007

LE TRIPLE SENTIER : connaissance, dévotion et œuvres.

INTRODUCTION AU TRIPLE SENTIER :




Dans ses Lettres sur le yoga Sri Aurobindo parle du triple sentier :

Nombre d'éléments appartenant aux anciens systèmes sont nécessaires sur le chemin : ouvrir plus largement le mental, l'ouvrir au Moi et à l'Infini, émerger dans ce que l'on a appelé la Conscience Cosmique, dominer les désirs et les passions. Un ascétisme extérieur n'est pas essentiel, mais la conquête du désir et de l'attachement et la maîtrise du corps, de ses besoins, de ses appétits et de ses instincts sont indispensables. Les principes des anciens systèmes se combinent : la voie de la Connaissance, par le mental qui apprend à discerner entre la Réalité et les apparences, la voie du Cœur, qui est celle de la dévotion, de l'amour et de la soumission, et la voie des Œuvres, où la volonté se détourne des motifs d'intérêt personnel pour se diriger vers la Vérité et le service d'une Réalité plus grande que celle de l'ego. Car il faut préparer l'être tout entier à répondre et à se transformer lorsque la Lumière et la Force plus grandes pourront se mettre à l’œuvre dans la nature.

Dans L'immensité intérieure Douglas Harding affirme :


Parfois je commence un atelier en dessinant un carrefour. Au centre, je place Qui nous sommes vraiment, notre But, la vision de notre Véritable Nature. La route qui arrive d'en haut est la vision, symbolisée par un œil La seconde route vers le centre est la voie de la dévotion, symbolisée par un cœur. La troisième route est la voie du service, symbolisée par une main. Ce sont les trois voies traditionnelles. J'en ajoute une quatrième, la voie de la beauté, qui est très importante. Mozart me parle de Dieu comme seule la musique peut le faire.

Chacun de nous préfère une voie selon son tempérament, qui convienne à sa nature. De toute évidence, pour Douglas c'est celle de la vision. Mais je suis parvenu à la conclusion qu'une voie sans les autres a toutes les chances de mal tourner. Elle a besoin des autres voies. Heureusement, il y a un périphérique autour du Centre qui nous permet d'aller de l'une de ces voies aux autres. Quand une voie ne fonctionne pas très bien à cause du mauvais temps ou des travaux sur la route, nous sommes déviés sur la route circulaire pour aller vers le centre en empruntant une autre voie, Dieu merci. Ainsi, ce qui était pour moi, à l'origine, une voie de la vision linéaire est devenue, par la grâce de Dieu et les exigences du voyage, une convergence vers le centre le long des quatre voies.

Chez Douglas Harding, on a un quadruple sentier plutôt qu'un triple sentier. Mais la voie de la beauté que Harding détache des autres voies n'appartient-elle pas à la voie de la vision ? Voir la beauté absolue n'est-ce pas chercher en soi-même la source de l'existence ? Par ailleurs aimer Dieu n'est-ce pas ressentir sa beauté ? Enfin œuvrer afin de faire exclusivement la volonté divine, n'est-ce pas se faire l'instrument de la perfection divine qui est beauté ?
Sri Aurobindo évoque le triple sentier et au-delà de ce triple sentier, il évoque un yoga de la perfection où la lumière et la force divine se manifesteraient de plus en plus dans l'existence terrestre. Quand il décrit cette ascension, il lui arrive d'évoquer la perfection d'inspiration artistique. Sa poésie cherche à traduire cette perfection à venir.

Si on doit souligner ce qui diffère vraiment entre Douglas Harding et Sri Aurobindo à propos du triple sentier, cela concerne le but. Pour Douglas Harding, il est question d'arriver à un centre. Pour Sri Aurobindo, il est aussi question de se transformer spirituellement afin de concentrer et ainsi de précipiter l'évolution de notre espèce au niveau de sa conscience même qui à son sommet n'est que mentale. Ainsi cette lettre que nous avons citée se termine sur ces mots :

Le seul but de son yoga est un développement intérieur grâce auquel tous ceux qui le pratiquent pourront, le moment venu, découvrir le Moi unique en tous et élaborer une conscience spirituelle et supramentale qui transformera et divinisera la nature humaine.

Nous reviendrons sur cet aspect évolutif de la transformation spirituelle qui nous semble central.



NOTRE SENTIER INDIVIDUEL DE PRÉDILECTION : LA CONNAISSANCE.

Notre sentier comme les postes précédents le montrent est d'abord celui de la connaissance. Comme ceux qui viendront le montreront de plus en plus nous sommes conduits sur un chemin de l'évolution consciente de la conscience.

Quoi qu'il en soit, que nous contentions de cheminer vers le Centre Divin de nous-même ou que nous entendions servir l'évolution de la conscience humaine insufflée par le Divin, Douglas Harding nous inspire à l'évidence une façon renouvelée de cheminer sur le triple sentier quand la voie de la connaissance est d'abord celle qui nous convient individuellement.



LE SENTIER DE LA DÉVOTION A L’ŒIL DE DIEU.

La voie de la dévotion repose pour l'essentiel sur l'amour de Dieu. Habituellement nous avons cette image de la dévotion lorsque nous sommes liés à la tradition chrétienne de manière privilégiée :



La vision de Douglas Harding nous donne une image de Dieu de prédilection à contempler. Contempler Dieu n'est pas d'abord un face à face. Comme le dit le chrétien Maître Eckhart :

L’œil par lequel je vois Dieu
est le même œil
par lequel Dieu me voit.
Mon œil et l’œil de Dieu
sont un seul œil, une seule vision,
une seule connaissance,
un seul amour.

Le dévot doit donc rester uni à cette vision, il doit se débarrasser de tout ce qui l'éloigne de cette vision. Toutes ses émotions et tous ses désirs doivent se rapporter à cette vision.

Face à l'icône du Christ par exemple en première personne je découvre que l'invisible que l'icône rend visible est exactement ce qui m'ouvre à l'espace visible. L'icône pointe alors le caractère divin de mon propre œil. Avec l'icône la transparence de l’œil par lequel Dieu me voit prend forme sans se perdre dans la forme : le Fils de Dieu Jésus-Christ pointe à l'aide de son regard traduit sur l'icône le regard de Dieu le Père dans l'Esprit.

La pratique de cette vision suppose un aimant et un aimé. L'aimant est d'abord est un mauvais aimant pris qu'il est encore dans sa confusion avec son faux-moi mais s'il se remet sans cesse en présence de son Dieu, s'il se remet sans cesse dans le regard de Dieu, peu importe qu'il manque d'amour, qu'il pèche en amour (peccata en latin que les chrétiens traduisent par péché signifie d'abord le manque, l'inachèvement, l'échec : ce mot marque donc le fait de manquer son but. Il est dommage qu'on l'entende comme une faute morale qui implique une condamnation de Dieu). Pécher pour un tel dévot revient à se laisser détourner du regard de Dieu toujours disponible pour nous transmettre son amour et nous apprendre à aimer. Dieu ne peut pas détourner son regard et donc son amour de nous : le refus de son amour nous appartient.

Nous devons apprendre l'amour, nous devons peu à peu purifier notre amour qui n'est que préférences personnelles, égocentrismes plus ou moins raffinés jusqu'à ce que peut-être il se laisse se consumer dans le seul amour vrai et authentique du Divin. Le seul biais qui nous rattache à cet amour qui s'épanouira dans la vision est la foi, l'espérance sans cesse remémorée en se mettant en présence du regard doucement silencieux de Dieu.

Les différentes voies dévotionnelles à cette fin utilisent une prière répétée. Les chrétiens liés à la tradition orthodoxe pratiquent la prière du cœur constamment répétée "Seigneur Jésus Fils de Dieu prends pitié de nous pauvres pécheurs". Les musulmans soufis entrent dans la pratique du Dikhr en répétant en première personne
"La ilaha ilallah". En Inde on parle d'un mantra dont la sonorité invoquerait des forces de Conscience purificatrices : le guru ou le maître intérieur découvrira au disciple le mantra et la forme divine adaptée au sein de la multiplicité du panthéon hindou.

Si nous commençons la pratique d'un mantra, il est souvent plus facile de le dire au milieu du front. Par exemple, un dévot centré sur le mantra Om qui le relie à la vision en première personne éprouvera quelque chose que nous pouvons symboliser comme ceci :


Et si sa passion dévotionnelle pour sa forme divine soutenue par son mantra purifie son cœur lien entre son corps et la vision en première personne, il pourrait avoir une vision de cette forme dans son cœur ouvert à la vision en première personne. Ici par exemple celle de Shiva dansant descendant dans le centre du cœur :


Cette expérience d'une forme divine descendant dans le coeur de la vision en première personne n'est pas encore la preuve que la vision divine a réussi à exprimer son Amour absolu au travers du dévot. Mais cela prouve que le rappel de Soi, que le souvenir du petit moi de la grandeur divine de la vision en première personne prend une consistance de plus en plus énergique et de plus en plus constante.

La démarche dévotionnelle est donc dans la passion du petit moi pour sa profondeur divine en première personne qui s'appuie sur la répétition d'un mantra ou/et sur une forme divine de prédilection.


LE SENTIER DES ŒUVRES.

Nous pouvons aussi tirer de nouvelles compréhensions inspirées de Douglas Harding au sujet de la voie des œuvres qu'en Inde on appelle le Karma yoga.
Selon la voie des œuvres, il faut que le petit moi découvre qu'il n'est pas l'auteur de l'action et qu'il s'efface pour que l'individu ne soit plus qu'un instrument parfait du Divin à tel point où ce qui reste d'individuel en l'être humain ne soit plus qu'une dimension du Divin.


La représentation usuelle de soi faisant la vaisselle suppose que nous sommes en train de faire des efforts avec notre corps pour faire la vaisselle :


Mais si nous considérons sérieusement le point de vue en première personne, quel est le sens de l'effort que nous nous représentons faire ?

Si nous nous efforçons de nous abandonner au champ de conscience qui se révèle entre autre comme l'espace visible, nous pouvons découvrir que le mouvement de notre corps ne nous appartient pas vraiment. Le philosophe Malebranche écrit : "dès que l'âme veut que le bras soit mû, le bras est mû, quoiqu'elle ne sache pas seulement ce qu'il faut faire pour le remuer". En effet, notre représentation de nous-même qui repose sur un certain sentiment de nous-même semble jouer un rôle dans la mise en œuvre des actions qui s'effectuent par notre corps mais à bien y réfléchir où s'enracine le mouvement et l'énergie matérielle sinon du point de vue de tout l'univers matériel ?


Toutes les échelles ici signalées sont nécessaires au mouvement du corps et la plupart ne sont connues de nous qu'indirectement. Ce n'est pas parce que je sais que je suis composé d'atomes et de molécules que je les sens à l’œuvre selon ma volonté.

Il y a donc une vérité profonde dans le fait de reconnaître que nous ne sommes pas en tant que petit moi l'auteur de nos actes. Toutefois nous pourrions revendiquer la qualité de la volonté du petit moi. Ne serions-nous pas le responsable de la clarté de nos intentions ? Bien sûr plus nous tendons à la confusion de nos intentions plus nous sommes le jouet de nos contradictions, de nos émotions et de nos pulsions. Mais comment la vision peut-elle s'intensifier sans notre clarté d'intention, sans notre passion d'être libre ?

Bien plus ne faut-il pas que nous assumions nos responsabilités ?

Andrew Cohen après avoir présenté sa loi de la clarté d'intention écrit : "Il y a peu d’êtres humains qui aspirent vraiment à être absolument responsables d’eux-mêmes. La plupart préfèrent se voir comme les victimes inconscientes de forces internes aussi bien qu’externes. Aussi longtemps que nous nous permettons de nous considérer comme victimes de nos réactions conditionnées venues de blessures et traumas passés, il est inévitable que tôt ou tard nous en venions à blesser ou traumatiser les autres, et l’élan accumulé de notre karma ne fera que se renforcer. Mais lorsque nous renonçons à la position de victime, nous prenons sur nos épaules le poids de notre karma. Nous l’assumons de façon à ce que personne d’autre n’ait à en souffrir. Héroïquement, nous choisissons de libérer le monde de notre propre ego misérable – et parce que nous nous soucions de l’évolution de la conscience, nous serons à même d’apporter une contribution importante."

Ces propos ne s'opposent-ils pas directement à l'idée que nous devrions sur le chemin du Karma yoga reconnaître que nous ne sommes pas l'auteur de nos actes ?

La position de Ramesh Balsekar ne serait-elle pas plus proche du Karma yoga ? Ecoutons-le s'exprimer :

"What Is Enlightement (revue dirigée par Andrew Cohen): Est ce que vous êtes en train de dire que chaque action qui se fait est la volonté de Dieu ?

Ramesh Balsekar:Oui ­ c’est la volonté de Dieu.

WIE: Agissant à travers une personne ?

RB:À travers une personne, oui.

WIE: Qu’elle soit éveillée ou non ? Autrement dit, à travers tous ?

RB: C’est juste. La seule différence, comme je le disais, c’est que l’homme ordinaire pense, « cette action est mienne », alors que le sage sait que l’action n’appartient à personne. Le sage sait que « les actes sont faits, les événements arrivent, mais il n’y a pas d’agissant individuel ». C’est l’unique différence pour ce qui me concerne. À la différence du sage, la personne ordinaire croit que les actes qui arrivent à travers cet organisme corps-esprit est le fait de l’individu, voilà la seule différence. Donc comme le sage sait qu’aucune action n’est de son fait, s’il arrive qu’une action blesse quelqu’un, il fera tout ce qu’il peut pour aider la personne blessée mais il n’y aura aucun sentiment de culpabilité."

A l'évidence quelque chose ne nous paraît pas satisfaisant non plus, si vraiment la volonté de Dieu est à l’œuvre, quelle est l'intérêt de la suivre en nous si elle blesse quelqu'un ? La volonté morale de la société ne serait-elle pas meilleure que cette volonté de Dieu ?

Le Karma yoga qui consiste à reconnaître que le véritable auteur est Dieu à travers toute sa manifestation cosmique qui s'exprime à travers notre corps-esprit n'est-il pas dès lors disqualifié ? La position d'Andrew Cohen n'est-elle pas plus fondée et à même d'éviter les dérives morales au nom d'un principe de désidentification des actes du corps-esprit ?

La clarté d'intention et la loi de la volition qui consiste à prendre ses responsabilités n'empêchent nullement de sacrifier nos œuvres et d'offrir leurs fruits au Divin. Notre volonté de nous perfectionner et d'améliorer le monde en prenant nos responsabilités c'est-à-dire en endossant le poids du monde qui comprend toutes ses souillures y compris les nôtres peut être sans cesse sacrifiée et offerte au Divin. La flamme de clarté d'intention et de volition qui gonfle dans notre cœur ne doit pas être retenue en nous, elle doit être sacrifiée, dissoute dans le champ infini de la conscience. Car notre individualité authentique n'est qu'une dimension du champ de conscience, si nous appuyant sur notre perfectionnisme nous maintenons notre individualité inauthentiquement loin de ses dimensions cosmiques et transcendantes, nous maintiendrons un ego subtil au nom de notre idéalisme perfectionniste. Nous nous détournerons peut-être de la volonté de Dieu qui au lieu de nous inviter à une aventure grandiose parfois nous demande de ne pas quitter notre monde quotidien assez étroit où notre perfectionnement semble demeurer invisible à tous. Car le karma yogi ne cherche pas non plus à recueillir les fruits de ses actes, il apprend à ne pas se préoccuper des échecs et plus encore des succès.

Notre réponse au débat entre l'approche d'Andrew Cohen et l'approche de Ramesh Balsekar n'est toutefois pas encore satisfaisante.

Mais nous pouvons regarder autrement ce problème en considérant la nature de l'action inspirée par la nature universelle de chaque plan de notre corps-esprit.


Sur le chemin spirituel nous ne pouvons ignorer qu'il y a plusieurs plans de conscience qui chacun a son propre principe d'action universel. Dans nos postes précédents nous avons vu en considérant ce qui constituait le faux moi qu'il y avait en nous de fausses représentations mentales : nos convictions doivent passer au crible de la réflexion pour que la vision progresse. Nous avons vu aussi qu'il nous fallait distinguer émotions et sentiments, l'émotion nous éloigne du champ de conscience dans sa profondeur tandis que le sentiment nous y relie.

Reste alors à considérer les pulsions en nous. Nos désirs d'enrichissement, qui expriment des pulsions animales d'appropriations initialement nécessaire à la survie du corps-esprit sans les bornes de l'instinct n'expliquent-ils pas le pillage de la planète ? Nos désirs sexuels, qui sont initialement au service de la pulsion sexuelle visant reproduction et parfois coopération sans aucune borne ne nous condamnent-ils pas à des aventures sentimentalo-sexuelles où aucune relation spirituelle ne parvient à se construire. Enfin nos désirs de reconnaissance qui à une certaine échelle s'avère des jeux de pouvoir ne sont-ils pas la simple continuation de la lutte pour la vie qui met en jeu la loi des plus forts ?

Il convient de souligner que chacune des pulsions que nous avons décrites ici est pour l'instant encore déterminante pour la vie animale : rejeter ces pulsions de notre nature animale reviendrait à prendre le risque de rejeter la Vie divine elle-même. Cependant quand l'instinct ne régule plus les pulsions, n'est-ce pas aux sentiments et à la réflexion éclairée dans la vision en première personne de les réguler ? Se laisser porter par ses pulsions n'est certes pas contraire à la volonté de Dieu mais les laisser commander nos préférences émotionnelles et nos convictions est-ce fidèle à la volonté de Dieu ?

Une relation sexuelle ne nous coupe pas forcément de la vision en première personne, elle peut même être une occasion comme une autre d'y revenir et de s'y laisser engager plus profondément. Mais à y regarder de plus près ne témoignent-elle pas de notre ignorance ? Pourquoi nous qui souvent nous targuons d'être l'unique animal terrestre conscient d'être conscient de soi ne sommes-nous pas davantage directement conscient de nos fonctionnements physiologiques ? Certes nous ressentons nettement, si nous sommes relaxés, le poids terrestre qui s'exerce sur notre corps mais nous ne percevons guère nos cellules et leur fonctionnement de façon directe. La réalité d'où les pulsions et les forces émergent nous demeure amplement inconsciente. La volonté de Dieu n'est-elle pas que nous soyons de plus en plus conscients ?

Si nous soumettons avant tout notre volonté aux pulsions de richesses, de pouvoirs et de sexes, notre champ de conscience peut-il s'approfondir au-delà du niveau réflexif et affectif ? Une pointe de liberté entendue comme présence au champ de conscience n'est pas exclue mais tout développement de la conscience au-delà du simple processus réflexif restera limité et confus.

Le Karma yoga ne reste jamais limité au service du corps-esprit par lequel il s'effectue. La richesse recherchée est non seulement une richesse spirituelle individuelle et collective mais plus encore la manifestation cosmique matérielle du Divin. Le pouvoir recherché est d'abord un pouvoir au service de la manifestation du Divin de plus en plus harmonieuse entre aspiration individuelle et collective mais plus encore au service d'une manifestation du Divin de plus en plus absolue au cœur même de sa manifestation matérielle. Enfin la sexualité transformée recherchée est une sexualité de moins en moins complice du jeu aveugle de la vie et de la mort du corps cellulaire.

Pour l'instant tout ceci reste seulement vérifiable par notre mise en pratique même si Andrew Cohen et ses disciples témoignent d'expériences d'harmonies entre l'individuel et le collectif au-delà de ce qui a pu occasionnellement se produire à tel moment dans l'histoire et ils estiment qu'elles annoncent un nouvel état de conscience. Sri Aurobindo et nombres de ses disciples témoignent d'une conscience au cœur même de la matière qui aurait des incidences sur le devenir de l'humanité et surtout des comportements de la matière tels qu'on les conçoit aujourd'hui à partir de la seule réflexion et de nos réalisations technologiques.

Quoi qu'il en soit le chercheur spirituel un peu ouvert ne cherche pas uniquement un point d'arrêt à partir duquel il puisse se croire libre de l'ignorance mais non plus ne joue pas le jeu d'une ignorance qui se sait et s'accepte telle quelle soi disant indépassable. Il renonce à toutes les stratégies où il s'agit d'admettre de l'ignorance en Dieu afin de se proclamer plus facilement soi-même incarnation de Dieu ou en toute fausse modestie de laisser les disciples le croire.

Si le champ de conscience est premier et si tout l'univers est une auto-création du champ de conscience alors il y a forcément un point de vue Suprême où tout est conscience de la réalité interstellaire la plus vaste à la plus infime particule, voire au vide spatio-temporel en passant par les activités matérielles cellulaires. Le chercheur spirituel modeste reconnaîtra donc aisément qu'il est loin d'être une incarnation individuelle parfaitement consciente du point de vue Suprême de la conscience.

Le Karma yoga est une voie de connaissance de la volonté du Suprême (point de vue que beaucoup nomme de façon personnelle Dieu, mais ce Suprême n'est-il pas tout autant une conscience impersonnelle ?) qui s'énonce à partir des plans de conscience les plus hauts dont le chercheur puisse être conscient. Le Karma yoga est un sacrifice de la volonté individuelle séparée de la conscience de la volonté cosmique mais plus encore séparée de la volonté divine véritablement transcendante, la volonté du Suprême. Cette volonté divine vraiment transcendante et qui commande l'évolution de la volonté cosmique se révèle parfois à nous sous la forme de l'intuition.

L'intuition n'est pas ici un pressentiment irrationnel. Ce n'est pas non plus une connaissance plus approfondie du plan mental ou affectif. Celle-ci peut nous rendre plus sensible que d'autres si bien qu'on se retrouve en train de suggérer une idée à quelqu'un d'autre sans qu'il le perçoive ou encore en train d'éprouver ce que l'autre éprouve. L'intuition est d'abord connue comme un renouvellement de la réflexion, une accélération incroyable qui répond à toutes nos questions ou à une question précise qu'elles soient d'ordre artistique, scientifique, philosophique mais aussi et surtout pratique.

Celui qui reçoit une authentique intuition sait qu'il n'en est pas l'auteur. Il sait de plus en plus qu'il n'en est que le lieu de manifestation, il se ressent de plus en plus comme instrument du Suprême. Il sait qu'il y a là un continent qui pour s'y aventurer nécessite la fin de tout plaisir du petit moi et donc de tout sens du petit moi.



Mâ Ananda Mayi écrit ainsi :

L'action consacrée à Dieu n'est pas du même ordre que le travail exécuté sous l'impulsion du désir. La première vise l'union qui conduit à l'illumination, la seconde a pour but le plaisir qui conduit à de nouvelles expériences dans le monde. Seule mérite d'être appelée "action" celle par laquelle sera révélée l'union éternelle de l'homme à Dieu : tout le reste est inutile, indigne du nom d'action et n'est pas action du tout (extrait de L'enseignement de Ma Ananda Mayi).


Pistes pour aller plus loin :

Pour lire Douglas Harding plus en profondeur sur ce quadruple sentier :

http://eveilphilosophie.canalblog.com/archives/2015/12/21/33102843.html

Au final, sur la question du Karma yoga, lisons Sri Aurobindo dans sa Synthèse des yogas. Voici un extrait ici en lien. 

Sur le yoga de la perfection qu'évoque Sri Aurobindo comme quatrième voie approfondissant et prolongeant le triple sentier, on peut lire ici son opuscule sur La Mère.

mardi 24 juillet 2007

LE FAUX MOI. Episode 4.



Arnaud Desjardins écrit dans Approches de la méditation :

"Par rapport à l'émotion, vous pouvez considérer le sentiment comme l'ouverture du coeur. L'émotion, à l'inverse, représente toujours une rétractation du coeur, quand ce n'est pas une fermeture complète dans l'émotion négative que vous ressassez."

Il peut paraître curieux de distinguer le sentiment et l'émotion habituellement entendus comme synonyme.

Le sentiment peut être relié à ce que ressent le petit moi quand il se relie de plus en plus à tout l'espace de conscience sensible dans lequel il existe. De ce point de vue comme nous l'avons dans l'épisode précédent, il y a une acceptation de ce qui est et un renoncement à ce qui devrait être selon notre faux-moi. Dans l'antiquité la sagesse est presque toujours liée à un sentiment d'ataraxie. L'ataraxie désigne un sentiment de sérénité et de tranquillité quoi qu'il arrive.

Le sentiment peut aussi être selon les traditions spirituelles dévotionnelles beaucoup plus actif : le lien entre le petit moi et son champ de conscience divin suscite une flamme de passion pour le champ de conscience, qui est ressenti comme l'oeil de Dieu ou la présence de Dieu en toute chose. Mais cette flamme de passion du petit moi n'a pas alors d'attachement, elle est flamme de passion pour ce qui libère ce petit moi de la fausseté et des confusions du faux-moi où il sombre encore. Cette flamme passionnée en s'affinant s'avère la grâce même de l'essentiel qu'est la profondeur du champ de conscience à l'oeuvre dans la transformation de l'individu à son image.


L'émotion est le ressenti qui accompagne l'éloignement de ce qui nous lie à la profondeur et à la vastitude du champs de conscience. L'é-motion au sens étymologique est ce qui nous conduit hors de nous-même.

Quelle allure a le visage de celui qui est relié dans la tranquillité et la sérénité à son champ de conscience ?


Le visage devenant transparent, les représentations de soi-même fausses se retirent du visage avec leur somme de tensions discrètes qui plissent le visage.


Rainer Maria Rilke, dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, Frankfurt am Main, 1929 ; Paris, Seuil, 1966 décrit en quelque sorte l'enfer du point de vue inverse :

"Je songe par exemple que jamais encore je n'avais pris conscience du nombre de visages qu'il y a. Il y a beaucoup de gens, mais encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Voici des gens qui portent un visage pendant des années. Il s'use naturellement, se salit, éclate, se ride, s'élargit comme des gants qu'on a portés en voyage. Ce sont des gens simples, économes ; ils n'en changent pas, ils ne le font même pas nettoyer. Il leur suffit, disent-ils, et qui leur prouvera le contraire ? Sans doute, puisqu'ils ont plusieurs visages, peut-on se demander ce qu'ils font des autres. Ils les conservent. Leurs enfants les porteront. Il arrive aussi que leurs chiens les mettent. Pourquoi pas ? Un visage est un visage. D'autres gens changent de visage avec une rapidité inquiétante. Ils essaient l'un après l'autre, et les usent."


Au paroxysme d'une émotion négative comme la colère, le faux-moi rétrécit le champ même du regard en plissant le visage.



Mais si "l'émotion n'est jamais justifiée", rien ne sert non plus de la refuser. Refuser ce qui est, y compris sa propre émotion, ne nous libère pas de l'émotion et ne nous ramène pas aux sentiments caractéristiques du champ de conscience.

On peut comparer le rapport qu'on a à une émotion au rapport qu'on a avec n'importe quel objet qui se présente à nous :
Vivant une émotion, il y a nous conduit par l'émotion suscitée par un refus plus ou moins conscient de ce qui est (ou au contraire par une préférence satisfaite) et tenté de la justifier et il y a nous extérieur à l'émotion la jugeant et la refusant, amplifiant ainsi le conflit intérieur.

En première personne, il n'y a plus un rapport entre la représentation d'un sujet et un objet. La séparation entre l'objet et ce qui était pris pour un sujet au sens d'un auteur est donc dépassée.

Du point de vue du champ de conscience nous voici enfin un sujet authentique : le petit moi abandonné au champ de conscience par cette soumission consentie à sa véritable essence laisse l'objet être regardé lui aussi dans le champ de conscience. L'objet n'est plus l'objet du regard du faux-moi, il devient une manifestation du champ de conscience. Lié au champ de conscience, nous sommes autant cet "objet" que notre petit moi.

La juste attitude face à l'émotion consisterait donc à la laisser être intérieurement dans le champ de conscience. Au lieu de vouloir la maîtriser en tant que sujet qui se prend faussement pour l'auteur de ce qu'il vit, nous laissons être et devenir.


Celui qui veut revenir vers sa profondeur diminue l'emprise de l'émotion :

1- il voit qu'elle l'éloigne de sa mise en présence à la profondeur de son champ de conscience, il ne veut donc plus la justifier;
2- il sait que son petit moi veut faussement encore être l'auteur alors qu'il n'est qu'un acteur au sein du champ de conscience, il s'efforce donc de ne plus dominer l'émotion en tant que petit moi, ce qui ne ferait qu'engendrer de nouvelles émotions ;
3- du point de vue du champ de conscience, il se concentre sur l'émotion, il s'identifie intérieurement à elle sans l'exprimer extérieurement, il la laisse être dans le champ de conscience.

A partir de là, il comprend que l'émotion est comme une vague d'énergie qui parcourait son champ de conscience et qui agitait son petit moi.



Mais dès lors que le petit moi s'abandonne, se soumet et aspire à retrouver la profondeur individuelle, cosmique et transcendante de son champ de conscience, cette vague émotionnelle se dissout.

L'agitation se dissout alors dans la perspective du champ infini de conscience.


Toutefois la tristesse, la colère, etc. restent comme à la disposition de l'acteur mais au service du scénario du champ de conscience. Ce sont alors des expressions possibles de l'acteur, mais ce ne sont plus des é-motions qui nous éloignent de notre profondeur.

Devant un bon acteur, il nous est impossible de distinguer expression et émotion mais, là où pour le moi empêtré dans sa fausseté l'émotion traîne, l'acteur peut changer d'expression en un instant sans trace aucune de l'expression précédente.

C'est comme s'il y avait un plan émotionnel toujours là dont les forces vitales tenteraient sans cesse de s'infiltrer en nous et qui,  au moindre refus mental de ce qui est, trouveraient une porte d'entrée pour diriger notre personne.

Lorsque le faux-moi s'amoindrit, c'est-à-dire lorsque le petit moi grandit dans son humilité consciente, lorsqu'il se laisse transcender et transformer dans le champ de conscience, les émotions semblent de plus en plus s'avérer des phénomènes extérieurs, les auxiliaires de forces de manipulation, qui cherchent à s'infiltrer. Toutefois, le faux-moi s'amoindrissant, elles se heurtent de plus en plus comme à une citadelle intérieure, paradoxalement accueillante, car constituée de paix, de calme et de joie.